Politique

Algérie – Karim Younès : « Il faut bien qu’un jour on puisse élire un chef dans ce pays »

Des milliers de manifestants défilant devant des fourgons de police à Alger, vendredi 19 juillet 2019 (image d’illustration).

Des milliers de manifestants défilant devant des fourgons de police à Alger, vendredi 19 juillet 2019 (image d’illustration). © Toufik Doudou/AP/SIPA

Cité parmi les 13 personnalités proposées par le Forum de la société civile pour conduire le dialogue transitionnel, Karim Younès, ancien président de l’Assemblée populaire nationale (APN) et ex-ministre de Bouteflika, estime que la concertation permettra de « fixer les modalités et une date approximative pour l’élection présidentielle ». Interview.

Aux côtés de l’ancien ministre des Affaires étrangères Ahmed Taleb Ibrahimi et des ex-chefs du gouvernement Mouloud Hamrouche et Mokdad Sifi, Karim Younès fait partie des quatre figures politiques censées accompagner dans la recherche d’une sortie de crise neuf représentants de la société civile, dont l’avocat Mustapha Bouchachi, le sociologue Nacer Djabi ou encore la constitutionnaliste Fatiha Benabbou.

« Cette liste avait besoin d’être renforcée par des acteurs politiques, et c’est pour cette raison que le Forum a fait appel à des personnes qu’il juge aptes à apporter la contribution demandée », explique celui qui a été ministre de la Formation entre 1999 et 2002, avant d’occuper le perchoir de président de l’APN de 2002 à 2004. Il annonce avoir répondu favorablement à l’appel lancé par le Forum de la société civile pour le changement, regroupant environ 80 associations et approuvé par le président par intérim Abdelkader Bensalah.

Alors que cette initiative, comme les précédentes, peine encore à se concrétiser, Karim Younès espère que les différentes propositions puissent « converger » en une seule. Mais comme le déclarait à Jeune Afrique le sociologue Nacer Djabi, lui aussi cité parmi les 13 noms avancés, le pouvoir doit montrer des signes d’ouverture préalablement à tout dialogue.

Selon Karim Younès, sans « la libération des détenus pour délit d’opinion et la fin de la répression violente des manifestants et des médias », aucune concertation n’est possible. S’il n’y a pas eu d’arrestations signalées vendredi 19 juillet – qui coïncidait avec la finale de la CAN remportée par l’équipe nationale – , des dizaines de manifestants et plusieurs détenus d’opinion comme le moudjahid Lakhdar Bouregaa restent pour l’instant sous les verrous.

Jeune Afrique : Vous faîtes partie des 13 personnalités choisies par le Forum de la société civile pour le changement. Pourquoi avez-vous accepté cette proposition ?

Karim Younès : J’ai répondu favorablement à l’appel lancé par le Forum de la société civile pour rejoindre le groupe de personnalités, hommes et femmes, qui vont s’organiser pour déclencher un processus de médiation entre les différentes composantes du pays. L’Algérie vit un moment exaltant de son histoire et le peuple appelle à un véritable changement de régime, à plus de transparence, à une distribution des richesses plus équitable.

Ces personnalités essaieront de travailler ensemble pour être une interface entre les manifestants et les représentants de l’État

Ces personnalités essaieront de travailler ensemble pour être une interface entre les manifestants hebdomadaires et les représentants de l’État, ou entre un parti et un autre. Il s’agit de gens qui marchent eux-mêmes chaque semaine, qui ont entendu, écouté et compris le cri du peuple et la volonté de changement.

De l’autre côté, les autorités doivent surtout se rendre compte qu’elles ont affaire à une nouvelle génération d’hommes et de femmes qui ont d’autres valeurs, d’autres repères. Une génération très différente de l’ancienne, mais qui respecte cette dernière. Si on ne fait pas l’effort de l’écouter, on risque d’aller vers le chaos.

Quel est l’objectif principal de ce dialogue – qui peine à se concrétiser ?

L’objectif principal est d’examiner les différentes voies qui peuvent apporter une contribution à trouver une sortie à la crise que traverse actuellement notre pays, une crise qui perdure et qui risque de devenir un danger.

Karim Younès, ancien président de l'Assemblée populaire nationale et ex-ministre d'Abdelaziz Bouteflika, a été choisi pour présider le dialogue politique en Algérie. © YouTube/Radio Algérienne

Quels sont, pour vous, les conditions préalables à tout échange ?

Des conditions qui restaurent la confiance. On ne peut pas concevoir une concertation, ni encore moins un dialogue, sans passer par la libération des détenus pour délit d’opinion et la fin de la répression violente des manifestants et des médias. Je crois qu’il faudrait également que la gendarmerie cesse de bloquer les accès à Alger. Cette ville est la capitale de tous les Algériens et de toutes les Algériennes ! C’est un droit inaliénable d’y pouvoir rentrer et sortir.

Pour qu’il y ait un dialogue, il faut que le pouvoir affiche sa disponibilité à aider et à comprendre la volonté populaire. Cela passe avant tout par ces préalables, même s’il y en a certainement d’autres. Mais il faut commencer au moins par cela, sinon la médiation ne pourra pas prendre son élan.

Le Forum de la société civile pour le changement a choisi de proposer aussi des noms d’anciens responsables politiques, dont vous faîtes partie. Pourquoi ?

Des noms de personnalités politiques ont circulé, comme d’autres qui ont été pressentis pour appuyer la plateforme civile qui s’est réunie le 15 juin dernier. Cette plateforme rejoint les préoccupations des autres initiatives liées par exemple aux partis politiques des Forces du changement ou de l’Alternative démocratique [notamment le FFS, le RCD, le PT, le MDS et l’Union pour le changement et le progrès]. Ce forum avait besoin d’être renforcé par des acteurs politiques, et c’est pour cette raison qu’il a fait appel à des personnes qu’il a jugées aptes à apporter la contribution demandée.

Croyez-vous que cette multitude d’initiatives arrivera à se coordonner pour fusionner en une seule, qui inclurait aussi bien les partis politiques que les représentants de la société civile ?

Je crois que oui, car les différentes dynamiques du Forum de la société civile, de la conférence des partis politiques ou des partis de l’Alternative démocratique se rejoignent sur l’essentiel, à savoir l’unité pour une Algérie nouvelle. Il s’agit maintenant de trouver les convergences nécessaires entre ces différentes dynamiques, ce qui ne sera pas difficile à obtenir parce que l’objectif est le même.

La libération des manifestants incarcérés fait partie du principal préalable fixé par le mouvement de contestation avant d'engager toute discussion. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Seule la Constitution à venir pourra trancher définitivement sur la place du politique et du militaire en Algérie

Qui vous a contacté ? Avez-vous eu des échanges avec le pouvoir ?

Pour le moment, les contacts se font entre partis politiques et plateformes de la société civile, regroupant des centaines d’associations qui se rejoignent sur la nécessité de prévoir une solution à la crise. Nous n’avons eu aucun contact avec le pouvoir.

Croyez-vous qu’un dialogue « sans l’État et sans l’armée » soit quelque chose de réaliste ?

L’armée souhaiterait rester dans ses prérogatives constitutionnelles. Évidemment, quand la situation s’aggrave, elle a aussi la responsabilité d’intervenir. Mais son intérêt et sa volonté sont de rester loin du politique. Seule la Constitution à venir pourra trancher définitivement sur la place du politique et du militaire en Algérie. L’instance de médiation, si elle voit le jour, devra être totalement autonome par rapport à l’État, comme de toute autre institution. Elle devra être souveraine et tenir compte des débats en son sein comme de l’avis des partis politiques.

Une élection présidentielle organisée dans de brefs délais est-elle la seule et meilleure des solutions ?

Si d’autres personnes pensent à d’autres solutions, qu’elles les exposent. Il faut bien qu’un jour on puisse élire un chef dans ce pays. Je ne dis pas que l’élection doit avoir lieu dans une semaine ou dans un mois. Je crois que, en fonction des résultats auxquels ce dialogue aboutira, on pourra fixer les modalités et une date approximative pour l’élection présidentielle. Mais on ne peut pas aller à l’élection sans une concertation.

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