Politique

Cameroun : l’opposition sceptique face aux raisons avancées pour le report des législatives

Une femme vote lors de l'élection présidentielle au Cameroun, le dimanche 7 octobre 2018.

Une femme vote lors de l'élection présidentielle au Cameroun, le dimanche 7 octobre 2018. © Sunday Alamba/AP/SIPA

Le président Paul Biya a promulgué la loi reportant les législatives à 2020. Entre volonté d’harmoniser le calendrier électoral et nécessité d’une décrispation de la vie politique, les raisons de ce report divisent l’opinion.

La décision était attendue. Sans surprise, le président Paul Biya a promulgué le 19 juillet dernier la loi portant sur la nouvelle prorogation du bail des députés à l’Assemblée nationale. « Le mandat des députés est prorogé pour une durée de deux mois à compter du 29 octobre 2019 », a déclaré le président camerounais, marquant ainsi la dernière étape du parcours de ce texte adopté par le Parlement le 4 juillet dernier.

Par cette loi, les doutes qui entouraient la tenue des élections locales sont désormais dissipés. Les élections législatives prévues cette année et attendues comme un véritable troisième tour – après la présidentielle d’octobre 2018 et son contentieux post-électoral – devraient à présent se tenir en février 2020, tout comme les municipales reportées quelques semaines plus tôt. Mais au Cameroun, les raisons de ce report continuent d’alimenter des divergences.

« Harmonisation du calendrier électoral »

Aucune des communications du président camerounais ne s’étend sur les raisons de la prolongation du mandat des élus locaux. Dans un courrier transmis aux présidents des deux chambres du Parlement le 17 juin dernier pour solliciter des élus pour un examen de la question, Paul Biya s’était plutôt attardé sur le fondement juridique de cet acte, à savoir l’article 15 alinéa 4 de la Constitution. Ce dernier dispose qu’en cas de crise grave ou lorsque les circonstances l’exigent, le chef de l’État peut, après consultation du président du Conseil constitutionnel et des bureaux de l’Assemblée nationale et du Sénat, demander au Parlement de décider, par une loi, de proroger ou d’abréger le mandat des députés.

Il a fallu attendre les débats à l’Assemblée nationale pour que le ministre chargé des Relations avec les assemblées en donne les raisons officielles. Il évoquait notamment « le déroulement serein de la session parlementaire du mois de novembre traditionnellement consacré à l’examen de la loi des finances » d’une part, mais surtout le besoin d’« harmoniser les délais nécessaires à la tenue du double scrutin législatif et municipal ».

Période trouble

Mais cette explication officielle est loin de convaincre. Dix mois après la réélection du président Paul Biya, le Cameroun se trouve en effet à la croisée des chemins. Loin du calme habituel qui règne au palais présidentiel d’Etoudi, le sixième mandat du leader du Rassemblement démocratique du peuple camerounais (RDPC) démarre en trombe. Au Nord du pays comme dans les régions anglophones, la situation sécuritaire est toujours préoccupante. Le sort des leaders et militants du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC), incarcérés à Yaoundé, continuent de crisper le climat politique, et la rareté des ressources financières amplifiée par le shutdown de la Sonara (unique raffinerie de pétrole du pays) inquiète.

Une situation qui rend difficile la tenue d’une consultation électorale crédible. « Un avantage » pour le pouvoir, selon certains acteurs politiques qui pointent une opportunité de « gagner du temps ». L’opposant Abel Elimbi Lobe, qui défend notamment cette position, affirme que le régime de Yaoundé serait dans une mauvaise posture, et attendrait « que le climat politique lui soit favorable » avant d’organiser le scrutin. Il milite ainsi pour que les responsables politiques de l’opposition se réunissent, afin de « peaufiner une stratégie électorale commune » qu’ils mettront en place lors de ces « décisives » échéances.

La question du boycott

Pas question cependant de parler d’élections avant la résolution des crises qui minent le pays, claironne-t-on au sein des principales formations politiques d’opposition. Au Social Democratic Front (SDF) notamment, la question du boycott des prochaines élections locales a même été débattue par le comité exécutif national (NEC). Mais le souvenir du boycott des législatives de 1992 et de ses désastreuses conséquences pour une opposition donnée favorite a eu raison de ceux qui défendaient cette hypothèse. Ici, on estime que la résolution de la crise anglophone qui affecte le fief électoral du parti devrait précéder toute élection, bien que l’on soit prêt à livrer bataille « à tout moment ».

Son de cloche similaire au sein du MRC de Maurice Kamto, où la libération des cadres du parti incarcérés, ainsi qu’une révision du code électoral semblent être la priorité. « Les revendications de l’opposition en général et du MRC en particulier ont été claires. Le processus électoral doit être revu et doit être consensuel. L’Union européenne dans sa résolution sur le Cameroun a confirmé que le code électoral actuel n’est pas en mesure de garantir un scrutin équitable pour tous. On ne pouvait que repousser ces élections, le temps de s’accorder sur les bases », affirme Justin Kemogne, un cadre du MRC.

Chez les officiels camerounais, aucun lien n’a été établi entre les exigences posées par les partis d’opposition et le report des élections. Dans les faits cependant, des actions d’apaisement ont été observées juste après l’adoption de ce texte. Une cinquantaine de membres du MRC ont ainsi été libérés il y a une semaine, et la procédure judiciaire engagée contre les leaders de ce parti qui était bloquée au tribunal militaire ont repris leur cours. Yaoundé qui s’est toujours dit favorable au dialogue inclusif, devrait par ailleurs engager des négociations avec des groupes sécessionnistes, en vue d’une résolution du conflit qui sévit dans les régions anglophones.

Des actions qui devraient permettre de calmer les tensions et faciliter l’organisation de ces élections locales. Les observateurs n’excluent cependant pas un troisième report, au cas où des solutions adéquates ne seraient pas implémentées. Car alors que le code électoral camerounais, dans son article 170, fixe à 18 mois la durée maximale de prorogation du mandat des conseillers municipaux, celle des députés, elle, ne dispose pas de limite dans le temps.

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