Transport aérien

L’Asecna reconnaît avoir traversé une « crise comptable »

Le directeur général Mohamed Moussa et le président du conseil d'administration Jean-François Desmazières. © DR

Suite aux révélations de Jeune Afrique, les dirigeants de l’Agence pour la sécurité de la navigation aérienne en Afrique et à Madagascar reconnaissent des problèmes comptables sur la période 2012-2014. Ils ont voulu rassurer sur la solidité financière de l’institution. De nouvelles informations obtenues par JA font état de relations à couteaux tirés entre le DG actuel et son prédécesseur.

« Oui, il y a eu une crise comptable sur la période 2012-2014 au sein de l’Agence pour la sécurité de la navigation aérienne en Afrique et à Madagascar (Asecna) qui a menacé son plan d’investissement et sa trésorerie et continué de métastaser ses comptes. Oui, nous n’avons pas assez communiqué ».

Près d’un mois après les révélations de Jeune Afrique sur la mauvaise gestion de l’institution rayonnant sur le ciel de 17 pays africains, le nigérien Mohamed Moussa, directeur général et le français Jean-François Desmazières, président du conseil d’administration, ont tenu à s’expliquer ce vendredi 19 juillet à Dakar. Attendue, la conférence de presse s’est tenue au siège de l’institution sexagénaire à l’issue de deux jours de conseil d’administration, auxquels ont pris part les 17 ministres des Transports de tutelle.

Pas de comptes durant trois ans

Reconnaissant les erreurs de contrôle interne « justement relevées par Jeune Afrique », « du fouillis, du désordre dans les comptes » et se félicitant d’un contrôle interne « complètement reconstruit en 2018 », les deux dirigeants évoquent les turbulences connues par l’Agence à la suite de la mise en place d’un nouveau système comptable en 2012.

Lequel a succédé à des procédures comptables « datant des années 60 et 70 » a rappelé l’ancien ambassadeur de France au Gabon. « Nous n’avons pas suffisamment assisté les personnels. Nous ne savions pas faire marcher le nouveau système, nous ne pouvions plus faire fonctionner l’ancien. Il a fallu tout reprendre. Le résultat est que pendant trois ans les comptes annuels n’ont pu être certifiés et publiés » poursuit celui qui fut aussi directeur des affaires financières du Quai d’Orsay. « L’effort a été consacré à la reconquête des comptes ». Aujourd’hui, après une longue période de convalescence comptable, ces irrégularités feraient-elles donc définitivement partie du passé ?

Alors que l’article de JA faisait état de 15,7 milliards de F CFA « évaporés » en 2017 et de 12,3 milliards « d’opérations douteuses » en 2015, le diplomate se veut rassurant. Il évoque les 20 milliards de « comptes en attente », des créances laissées en souffrance par les compagnies africaines défuntes. « Ces milliards sont toujours emprisonnés dans les tuyaux de la comptabilité, ces problèmes comptables ne signifient pas qu’il y a eu fraude ».

Quant aux « clients non identifiés », il s’agit de la dénomination donnée aux petites compagnies ou à celles opérant des vols occasionnels. Un segment qui représente 30% des clients de l’Asecna, habitués à payer leurs redevances en espèces. Des encaissements qui représenteraient 1,47% des recettes, selon la diapositive montrée durant la conférence, et qui concentreraient des risques. « C’est des millions, pas des milliards » qui se seraient envolés, selon Jean-François Desmazières. Des risques qui portent sur 1% des recettes de l’Agence, tempère le DG.

Ainsi, toujours selon le président du conseil d’administration, « une tentative de fraude, concernant une compagnie mineure a été détectée à Dakar ». Ce sont quinze cadres, dont trois dirigeants, parmi lesquels un en Centrafrique, qui ont été épinglés au total pour fraude ou tentative de fraude. « Ils ont été tous licenciés ou emprisonnés », souligne le directeur général. Mais sur ces cas, les responsables ne diront rien de plus. Deux plaintes ont été déposées au pénal à Dakar. C’est à la justice de faire son travail, assurent-t-ils.

Des conventions signées avec l’AFD et Ecobank

Remerciant Jeune Afrique « d’avoir sonné l’alerte », Mohamed Moussa s’est surtout posé durant cet exercice comme l’avocat du redressement depuis deux ans et demi des comptes de l’agence, après la cure d’austérité qui a été engagée. Une attitude qui pourrait apparaître en filigrane, chez cet ancien directeur des ressources humaines de l’Agence, comme une nouvelle pique à l’endroit de la gestion de son prédécesseur et ancien supérieur, le malien Amadou Ousmane Guittèye.

Les courriers dont se fendait ce dernier le 18 février 2017, à l’attention des actuels dirigeants, et dont JA s’est procuré copie, témoignait de relations à couteaux tirés entre les deux DG. « Il me revient que sur instruction du directeur général, un ordre de recette de huit millions de F CFA  aurait été opéré sur mes cotisations de retraite complémentaire domicilé chez Swiss Life, au motif qu’une mission exécutée par des collaborateurs dans l’exercice de mes prérogatives de directeur général n’aurait pas été visée par le Contrôleur financier.

Cette surprenante décision du directeur général de juger des actes de son ou de ses prédécesseur (s), n’est pas soutenue par les textes actuels de l’Agence et s’apparente à un abus manifeste d’autorité » écrivait Guittèye. « J’aurai honte à me rabaisser à votre niveau pour vous poursuivre à titre personnel, car ce faisant, je souillerai la respectabilité et l’honorabilité de cette prestigieuse institution que vous êtes en train de démolir sous le regard indifférent des États (…). Aussi vous demanderais-je de cesser vos actes d’enfantillage, de clientélisme, de mythomanie et de mégalomanie (…). Vous ne méritez aucune considération de ma part, car vous n’incarnez point les nobles valeurs de cette institution que vous amenez à pas sûrs et inéluctablement sur les traces d’Air Afrique (…). » poursuivait dans sa missive l’ancien directeur général.

Voulant rassurer ses troupes, Mohamed Moussa, l’actuel DG, qui n’a pas une seule fois prononcé le nom de son prédécesseur, a mis en avant lors de son intervention des capacités d’autofinancement passées de 13 milliards de F CFA à 67 milliards en 2018. De quoi ramener la confiance des prêteurs ? L’Asecna a signé en février, ont rappelé les deux responsables, une première convention de 15 ans avec l’Agence française de développement (AFD), qui n’avait plus voulu financer l’Agence depuis 2013 et une deuxième en juin avec Ecobank.

« Une meilleure communication et plus de transparence »

Défendant une « gestion saine », « la mieux contrôlée au monde », « des comptes totalement redressés », une « santé financière excellente », Mohamed Moussa aurait au final réussi à mobiliser 140 milliards de F CFA. « Les révélations de JA sont arrivées au moment où je devais signer ces conventions. Cela aurait pu mettre la situation de l’Asecna en danger, car les bailleurs auraient pu mettre en doute les capacités de l’Asecna » a-t-il conclu.

Promettant un plus grand effort de communication et une meilleure transparence, Jean-François Desmazières a assuré que l’Asecna sacrifierait désormais chaque année à une séance d’explication publique.

Si encore plusieurs questions (notamment les paiements sans facture ou sans charge ordonnancée…), soulevées par Jeune Afrique dans son édition du 23 juin dernier, demeurent encore en suspens, en particulier sur la période 2015-2017, le rendez-vous est pris.

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