Politique

Algérie : « La liste des 13 personnalités choisies pour conduire le dialogue national n’est pas définitive »

La police faisant face à des étudiants lors dune manifestation à Alger, mardi 28 mai 2019. © Fateh Guidoum/AP/SIPA

Choisi avec douze autres personnalités pour mener le dialogue politique censé sortir l'Algérie de la crise, le sociologue Nacer Djabi, figure du Hirak, se dit prêt à accepter ce rôle mais pose ses conditions. Pour lui, le pouvoir doit accepter avant tout de libérer les détenus d'opinion, cesser les intimidations et le musèlement des médias.

Sa tâche s’annonce délicate. Nacer Djabi, professeur de sociologie à l’Université d’Alger, figure parmi les 13 noms proposés mercredi par le Forum civil pour le changement (FCC), tous sélectionnés pour mener le dialogue avec le pouvoir.

À ses côtés, le Forum – qui regroupe plusieurs associations de la société civile – a choisi de placer des personnalités de choix : Mouloud Hamrouche et Mokdad Sifi, anciens chefs du gouvernement, Karim Younès, ancien président de l’Assemblée populaire nationale (APN), l’ex-ministre Ahmed Taleb Ibrahimi, le célèbre avocat Mustapha Bouchachi, l’économiste Smail Lalmas, le syndicaliste Ilyes Merabet, les militantes Djamila Bouhired, Nafissa Hireche, Aicha Zinai et Islam Benaya, ainsi que la constitutionnaliste Fatiha Benabbou.

Une fois la liste révélée, Abderrahmane Arar, le président du FCC, a déclaré à la presse algérienne vouloir « attendre quelques jours pour voir les réactions des citoyens et de la société civile ». Quant au pouvoir, le président par intérim Abdelkader Bensalah a accueilli favorablement l’initiative du FCC – un « pas positif » et une « contribution concrète à l’amorce d’un dialogue constructif », a-t-il salué. Mais l’initiative, encore très vague, interroge les Algériens.

Le sociologue Nacer Djabi, qui a accepté la proposition du FCC, se dit confiant, à condition que « le pouvoir soit réellement prêt à s’ouvrir » en acceptant des « conditions d’apaisement ». Selon lui, l’Algérie « ne peut pas rester éternellement dans l’impasse » et le Hirak doit trouver un moyen de « concrétiser ses demandes ».

Jeune Afrique : Le Forum pour le changement a proposé 13 noms, dont le vôtre. Djamila Bouhired, elle aussi parmi les personnalités contactées, dit n’avoir jamais été contactée au préalable. Étiez-vous au courant de la volonté de vous inclure dans cette initiative ?

Nacer Djabi : Abderrahmane Arar, le président du Forum, m’a contacté pour me proposer de participer à cette initiative, qui a deux objectifs : le dialogue et la médiation. Par principe, j’ai dit oui, car je suis pour le dialogue et la médiation. Je crois qu’il est temps de dépasser ce stade de crise. Pourtant, j’ai dit oui, mais à condition d’avoir plus d’information sur l’initiative, sur qui participera effectivement, sur les conditions réelles du travail et quelles seraient nos prérogatives et notre statut. Je n’ai eu aucun contact avec les autorités officielles, ni avec la présidence ni avec d’autres organes. Pour l’instant, cela reste une proposition d’Abderrahmane Arar.

Mais avant tout cela, j’ai affirmé que je ne pourrai figurer officiellement sur cette liste que si nous obtenions la libération des détenus d’opinion, l’arrêt des intimidations contre le Hirak, une liberté d’expression réelle pour les médias. C’est ce qu’on appelle les conditions d’apaisement, une garantie qui prouve que le pouvoir est réellement prêt à s’ouvrir. C’est avec cela que les conditions seront réunies pour un dialogue sérieux. Ces problèmes doivent être réglés avant tout forum, ou bien aucun Algérien ne l’approuvera. Ce n’est donc pas un choix personnel de ma part, mais ce que les Algériens demandent. Je crois qu’il y a un grand consensus aussi au sein de la classe politique sur ces préalables.

Le Forum a proposé des gens propres

Quelle opinion vous êtes-vous fait de cette initiative, considérée comme obscure par beaucoup d’Algériens ? La liste des 13 personnalités choisies vous paraît-elle représentative du mouvement populaire ?

Ceci n’est qu’un début. Parmi les personnalités contactées, il y en a beaucoup qui sont très intéressantes et compétentes. Elles ont été choisies selon deux critères : ne pas avoir soutenu la candidature du président Bouteflika à un cinquième mandat, et n’avoir rien à voir avec la corruption. Je crois que ces deux critères sont respectés, aussi bien pour les personnalités civiles que politiques, et que le Forum a proposé des gens propres.

Cependant, je crois qu’il faudra l’élargir. Le Forum ne doit pas être algéro-algérois et se contenter des représentants du Hirak dans la capitale. Il faut voir les autres wilayas, qui doivent participer aussi au dialogue et qui doivent proposer leur vision en tant que représentants d’autres régions de l’Algérie.

Il faut également inclure plus de femmes, et surtout plus de jeunes. Les jeunes ne sont pas représentés pour le moment, et nous devons remédier à cela. Mais cette liste est loin d’être définitive. Il ne s’agit que d’une proposition parmi les autres qui vont être faites dans les jours à venir. Il y a une intense activité pour faire sortir des personnalités crédibles et acceptées par le mouvement de contestation.

Si le Hirak s’affaiblit, le risque est de revenir à la case départ

Le dialogue est-il en train de devenir une urgence face à l’impasse politique ?

Oui. Ce formidable mouvement populaire doit arriver à concrétiser ses objectifs, c’est-à-dire la coupure radicale avec le système, avec la corruption, avec le système politique dont on a hérité depuis 1962. On a en tête l’exemple des Soudanais, qui viennent de commencer à négocier. En Algérie, nous ne pouvons pas rester éternellement dans l’impasse.

Avec une proposition de solution, les Algériens arrêteront-ils de manifester ?

Non, le Hirak doit continuer dans tous les cas de figure, même si cette concertation réussit, même si on a une élection présidentielle, même si on a un président élu. Cette citoyenneté du mouvement est une force qui fera pression sur la vraie période de transition, celle qui commencera après l’élection d’un président, avec des élections législatives, communales, ainsi que l’adoption d’une nouvelle Constitution.

Si le Hirak s’affaiblit, le risque est de revenir à la case départ. Il faut se rappeler qu’en 2014, lors de la conférence nationale de Mazafran, le pouvoir a refusé toute négociation avec l’opposition. Aujourd’hui, la contestation a imposé un rapport de force avec le pouvoir.

Croyez-vous à la promesse d’un dialogue sans l’État, alors que le président par intérim Abdelkader Bensalah a approuvé cette liste ? Ce Forum sera-t-il vraiment indépendant ?

Couper avec le régime Bouteflika, ne veut pas dire que l’État ne doit pas continuer à exister en faisant pression pour changer les formes d’organisation, le personnel et les pratiques politiques ou la corruption. Les structures étatiques doivent être plus légitimes et plus populaires, mais le problème est le système politique.

Quant au président Bensalah, il faut lire avec attention sa déclaration : il a dit qu’il s’agit d’une bonne proposition, mais qu’il faut attendre la liste définitive. Je crois que ce n’est qu’un début de processus. Le Hirak ne veut pas négocier ou être en contact ni avec le président par intérim ni avec le chef du gouvernement. Je crois donc qu’il faut rester dans cette optique. Cette commission du dialogue doit s’en occuper en dehors de ces figures politiques qui ne sont pas légitimes.

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