Immigration

Tunisie : quand l’enterrement de migrants décédés en mer suscite la polémique

Une embarcation de migrants et de réfugiés attend d'être secourue en mer Méditerranée, en février 2018 (image d'illustration). © Olmo Calvo/AP/SIPA

Ces dernières semaines, des dizaines de corps de migrants noyés en mer ont échoué sur les côtes tunisiennes. Le refus de certaines municipalités du sud du pays de les enterrer a fait polémique. Mais le problème est avant tout logistique, assurent les responsables locaux, qui réclament davantage de moyens.

« C’est gravissime, où est passée notre humanité ? » ; « Aucun respect, scandaleux ! » ; « J’ai honte d’être tunisienne ! » Ces derniers jours, les commentaires indignés sont allés bon train sur les réseaux sociaux tunisiens, à la suite d’articles affirmant que les mairies de Gabès Centre et de Dekhila Toujane (gouvernorat de Gabès, à 400 kilomètres au sud de Tunis) n’avaient pas accepté d’enterrer 84 migrants clandestins, partis de Libye le 3 juillet dernier et dont l’embarcation a coulé au large de Zarzis. Les corps des noyés ont été charriés près des côtes de la Tunisie, dont les autorités ont dû appréhender la gestion des dépouilles.

Capture d'écran des commentaires d'indignation sur les réseaux sociaux tunisiens. © Facebook

« Rien d’idéologique ni de catégorique »

Le Forum tunisien pour les droits économiques et sociaux (FTDES) souligne la responsabilité morale et humaine des autorités locales face à cette question. « Refuser ces enterrements n’est pas correct, confie à Jeune Afrique Mongi Slim, responsable du Croissant Rouge tunisien dans la région de Médenine, très impliqué dans la gestion de ce problème. Dans ce genre de cas, le temps presse. On ne peut pas laisser les cadavres se décomposer ni mobiliser toute la place à la morgue. »

La municipalité de Gabès Centre a déjà enterré huit cadavres de migrants cette année. Elle n’aurait plus assez d’espace pour les dizaines de corps repêchés au début de l’été

« Ces refus n’ont rien d’idéologique ni de catégorique », répond Mongi Thameur, gouverneur de la région de Gabès, qui rappelle que la municipalité de Gabès Centre a déjà enterré huit cadavres de migrants cette année. Elle n’aurait simplement plus assez d’espace pour les dizaines de corps repêchés au début de l’été. « Les emplacements restants sont pour les habitants, qui sont prioritaires. C’est une question de place », assure le responsable.

Quant à la mairie de la ville nouvelle de Toujane, elle ne serait pas propriétaire du cimetière local, divisé en concessions appartenant à des habitants. « D’autres municipalités ont demandé à ce qu’on leur laisse le temps de réunir les conseils municipaux pour trouver des solutions », renchérit Mongi Thameur. Dans cette même région, la mairie de la commune de Bouchamma a ainsi accepté dimanche 14 juillet de prendre en charge 13 cadavres, en cours d’examen par les médecins légistes de sa zone. Les autres sont en cours de transport dans le gouvernorat voisin, à Zarzis, explique encore le gouverneur.

« Chacun doit assumer sa responsabilité »

La prise en charge de ces dépouilles à Zarzis a également fait polémique, en l’absence de stratégie coordonnée de la part de l’État. Le chef du gouvernement Youssef Chahed avait assuré, lors d’un déplacement sur place, que « la question des réfugiés et des migrants ne relève pas de la responsabilité de la République tunisienne », et que « tous les pays doivent en assumer la responsabilité » – sans toutefois préciser quelle part revenait à son pays.

Le FTDES, qui appelle à un plan d’action unifié, regrette le manque de volonté politique et l’absence de réponse à ses courriers. Adressés au gouvernement depuis 2016, ces missives demandent à l’État de céder des terrains pour en faire des cimetières dédiés aux migrants morts en mer. « Aucun des trois ministères sollicités ne nous a jamais répondu », déplore Alaa Talbi, directeur exécutif du Forum.

Des prélèvements ADN systématisés

Pour surmonter ces difficultés, la plupart des corps du dernier naufrage ont donc finalement été enterrés à Zarzis, dans le gouvernorat voisin de Médenine, sur un terrain de 2 500 m2 – acquis en début d’année par le Croissant rouge grâce à une campagne de collecte de dons – dont la clôture est toujours en construction.

« Certains ont été placés dans des sortes de fosses communes, au lieu d’avoir chacun leur espace », dénonce Alaa Talbi. « Les corps ont été alignés côte à côte avec une pancarte permettant de les identifier », rétorque Mongi Slim.

Nous avons besoin de véhicules avec système frigorifique pour éviter que les corps ne se dégradent, dans une région où les températures peuvent facilement atteindre 45°C

Des matricules sont en effet attribués à ces tombes de fortune, quel que soit leur emplacement. Ils renvoient aux informations recueillies sur ces disparus : détails vestimentaires, effets personnels, particularités physiques, médicales et dentaires, mais aussi des prélèvements ADN. Ces derniers ont été effectués systématiquement lors de ce naufrage. Ils étaient déjà régulièrement menés dans la région depuis près de trois ans, en collaboration avec le Comité international de la croix rouge (CICR), explique Sami Krimi, chef du pôle de médecine légale de l’hôpital de Gabès. « Mais des centaines de corps de migrants n’ont pas pu être examinés par nos services ces dernières années », tient-il à préciser.

Reste un obstacle : l’acheminement des dépouilles jusqu’au nouveau cimetière de Zarzis. Le FTDES a dénoncé leur transport dans des camions habituellement utilisés pour convoyer des déchets. « Nous avons besoin de véhicules adéquats avec système frigorifique pour éviter que les corps ne se dégradent, dans une région où les températures peuvent facilement atteindre 45 degrés », reconnaît le gouverneur Mongi Thameur, qui réclame davantage de moyens. Une première enveloppe du ministère des Affaires locales, d’un montant de 10 000 dinars (environ 3 000 euros), lui est parvenue mercredi 17 juillet. Un geste jugé insuffisant face à l’ampleur du phénomène. Selon l’Organisation internationale pour les migrations (OIM), au moins 682 migrants ont perdu la vie en Méditerranée depuis le début de l’année, dont une grande partie au large des côtes libyennes.

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