Vie des partis

Tunisie : pourquoi Rached Ghannouchi a remanié les listes d’Ennahdha pour les législatives

Rached Ghannouchi, le patron des islamistes d’Ennahdha, à son domicile à Tunis (image d'illustration).

Rached Ghannouchi, le patron des islamistes d’Ennahdha, à son domicile à Tunis (image d'illustration). © Ons Abid pour JA

Le président d’Ennahdha, Rached Ghannouchi, a modifié une trentaine de listes du parti pour les élections législatives du 6 octobre, afin notamment de pouvoir se présenter lui-même à Tunis. Objectif ? Insuffler une nouvelle dynamique, mais aussi, sur le plan personnel, briguer la présidence de l’Assemblée. Une stratégie loin de faire l’unanimité…

« C’est étouffant… Je pense sérieusement à arrêter… » Posté dimanche 14 juillet sur les réseaux sociaux, ce message énigmatique du dirigeant d’Ennahdha Samir Dilou intrigue. Comme la plupart des membres du parti, il n’a pas pour habitude de s’épancher, et respecte généralement l’omerta qui prévaut pour ce qui est des affaires internes de la formation au référentiel islamiste.

Il en dit néanmoins assez pour indiquer qu’un certain malaise s’est emparé des rangs d’Ennahdha. Une impression confirmée par la démission de Lotfi Zitoun, qui a annoncé la semaine dernière mettre fin à sa mission de conseiller auprès de Rached Ghannouchi, président du mouvement – Zitoun est pourtant depuis près de trois décennies l’un de ses plus proches compagnons de route.

30 têtes de liste écartées

Depuis sa sortie de la clandestinité en 2011, Ennahdha affiche une cohésion à toute épreuve, dont elle a fait un atout sur une scène politique divisée. Une solidarité qui lui a permis de traverser les crises et de se rendre incontournable dans les cercles du pouvoir. Mais le « un pour tous, tous pour un » semble aujourd’hui révolu. La préparation des listes électorales a mis le feu aux poudres et révélé que le parti, qui revendiquait des pratiques démocratiques, était aussi en proie à certaines dérives.

Le règlement intérieur ne lui permet d’intervenir exceptionnellement que sur 10 % des listes, à condition que ses choix soient ensuite validés par le Conseil de la choura

Comme à son habitude, pour établir ses listes de candidats aux législatives, la formation avait organisé des primaires dans les 33 circonscriptions que compte la Tunisie. Mais Rached Ghannouchi en a décidé autrement, et fait valoir son droit de veto au sein du bureau exécutif afin d’écarter 30 têtes de liste et en parachuter d’autres, selon nos informations.

Le règlement intérieur du parti ne lui permet d’intervenir exceptionnellement que sur 10 % des noms sur les listes, à condition que ses choix soient ensuite validés par le Conseil de la choura, organe décisionnaire d’Ennahdha. La manœuvre a fait l’effet d’un tsunami sur certains membres qui mettent en avant le règlement du parti et s’en tiennent aux décisions collectives, mais elle dévoile aussi une certaine stratégie de la part de Rached Ghannouchi.

« Règlements de comptes internes »

Le leader du parti ne s’est pas contenté de retouches, puisqu’il éloigne certaines figures emblématiques en opérant un changement de fond sur des circonscriptions importantes, dont celles de Tunis. Il évince ainsi Samir Dilou à Bizerte, Mohamed Ben Salem à Zaghouan, Abdelhamid Jelassi à Tunis 2, ainsi qu’Abdellatif Mekki à Tunis 1. « C’est du despotisme et du zèle dans l’utilisation du règlement intérieur pour des règlements de comptes internes », a dénoncé ce dernier sur sa page Facebook.

Ghannouchi bénéficie cependant de l’appui de certains dirigeants, comme Ali Larayedh. L’ancien chef du gouvernement rappelle, non sans pragmatisme, que « le cheikh finance le parti et sait où sont les intérêts d’Ennahdha ». Argument qui met hors d’eux les militants qui rétrocèdent chaque mois 5 % de leur salaire au mouvement.

La direction d’Ennahdha est à couteaux tirés, et rien ne semble pouvoir apaiser les dissensions. Les choix du patron du parti à la colombe, dont la désignation à Tunis 2 du footballeur Tarak Dhiab, ancien ministre des Sports, ont fait redoubler cette grogne.

Rached Ghannouchi, le président du parti Ennahdha, le 18 juin 2019.

Rached Ghannouchi, le président du parti Ennahdha, le 18 juin 2019. © Ons Abid pour JA

Le perchoir dans le viseur de Ghannouchi

Les raisons à tout cela seraient la perte de vitesse d’Ennahdha, qui a vu – notamment dans les dernières enquêtes d’opinion – son électorat s’effriter, mais aussi la volonté de Rached Ghannouchi de ne pas perdre la main – d’autant que son mandat, l’ultime qu’il peut exercer à la tête d’Ennahdha, arrive à échéance en mai 2020. Le leader compte se porter candidat à Tunis 1 pour ensuite, selon des sources concordantes, briguer la présidence de l’Assemblée, poste clé dans le régime parlementaire tunisien.

Une manœuvre que nul n’a vu venir mais qui, selon un membre de la Choura, a été préparée. Cette source rappelle, sous couvert d’anonymat, que « Rached Ghannouchi ainsi que d’autres dirigeants d’Ennahdha ont été blanchis par le tribunal administratif des jugements émis à leur encontre sous Bourguiba et Ben Ali et peuvent ainsi présenter un casier judiciaire vierge, une condition désormais nécessaire à toute candidature électorale. Ce n’est pas un hasard. »

57 frondeurs réclament une session extraordinaire du Conseil le 20 juillet pour imposer une sortie de crise par l’application des règles du parti

Cette tentative de passage en force est une mise à l’épreuve pour Ennahdha : l’occasion de démontrer son attachement à la démarche démocratique dont elle se réclame. « On est démocrate ou non ? Le 14 juillet, Rached Ghannouchi ne l’a pas été. Ce qui s’est passé est un carnage ! » assénait, mercredi au micro de Radio Tunis chaîne internationale (RTCI), Hatem Boulbiar, membre de la Choura, en référence à l’épisode des changements dans les listes. Boulbiar fait partie des 57 frondeurs qui réclament une session extraordinaire du Conseil le 20 juillet pour imposer une sortie de crise par l’application des règles du parti.

Ennahdha, qui a jusqu’ici réussi à préserver son unité, se trouve donc à un moment décisif. Mais cette crise ouverte, considérée par beaucoup comme « la plus importante depuis la sortie de la clandestinité en 2011 », n’est pas sans rappeler celle plus générale de la scène politique tunisienne, où partis et alliances ne cessent de se faire et se défaire. Comme pour certains de ses concurrents, le clivage essentiel au sein d’Ennahdha vient de la résistance d’une génération de fondateurs qui ne veut pas céder la place à des figures nouvelles – pourtant réclamées par les électeurs, au vu des derniers sondages.

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