Politique

Crise politique au Bénin : premier pas vers l’apaisement ou dialogue de sourds ?

Patrice Talon, à Cotonou, le 14 juin 2016. © Youri Lenquette pour Jeune Afrique

La rencontre lundi soir entre Patrice Talon et les représentants de trois des partis de l’opposition exclus des dernières législatives marque indéniablement un tournant dans la crise politique qui secoue le pays depuis le 26 avril. Mais que faut-il en attendre, concrètement ?

« L’ambiance était très détendue », assure une source proche de la présidence. S’il réfute de son côté cette « détente », Nourenou Atchadé n’en reconnaît pas moins la franchise qui a prévalu lors des échanges, lundi soir.

« Patrice Talon a fait sortir la presse rapidement après le début de l’entretien, pour que nous puissions parler à bâton rompus, et nous lui avons dit ce que nous avions à lui dire », assure le porte-parole des Forces cauris pour un Bénin émergent (FCBE, le parti de l’ancien président Thomas Boni Yayi), l’un des trois partis à avoir accepté « l’invitation » de Patrice Talon, aux côtés de l’Union sociale libérale (USL) et du Parti communiste béninois (PCB).

La certification, préalable pour Patrice Talon

À l’ordre du jour, un seul et unique point avait été inscrit par la puissance invitante : la mise en règle des partis de l’opposition qui, faute d’avoir pu obtenir un certificat de conformité auprès du ministère de l’Intérieur, n’avaient pas été autorisés à participer aux élections législatives du 26 avril dernier. Un scrutin lors duquel l’abstention a été massive, et dont a été issue une Assemblée nationale monocolore, seulement composée de députés de deux formations se réclamant de la majorité présidentielle.

Le président béninois s’est engagé à ce que les partis présents lors de la rencontre soient reçus, par le ministère de l’Intérieur, à partir de jeudi, en vue d’obtenir ce fameux certificat « dans les plus brefs délais ». Si aucune date n’a été fixée lors de l’entretien, notre source à la présidence assure qu’« une grande partie des partis présents pourront avoir d’ici une semaine leur certificat de conformité ou leur récépissé d’enregistrement ».

Patrice Talon considère cette étape de la certification comme un préalable au dialogue politique qu’il entend mettre en œuvre par la suite. Il l’a même réitéré lors de son face-à-face avec les représentants de l’opposition, promettant qu’une fois cette étape franchie, les discussions pourront réellement démarrer sur une éventuelle refonte de la Charte des partis politiques et du code électoral – les deux nœuds de la crise politique.

L’opposition réclame la « libération des prisonniers politiques »

Mais du côté de l’opposition, c’est une toute autre série de préalables à l’ouverture du dialogue qui a été présentée. « Pour nous, la certification n’est qu’une formalité. Cela aurait pu, aurait dû, être réglé avant les élections. Nous n’avons pas un seul document à ajouter, puisque ces certificats ne nous ont pas été délivrés pour la seule et unique raison que l’on cherchait à nous écarter du scrutin », martèle Nourenou Atchadé.

« Pour nous, les préalables au dialogue sont la libération de tous les prisonniers politiques, le retour des exilés politiques et la remise aux familles des corps des personnes qui ont été tuées par la police » lors des violences post-électorales des 1er et 2 mai dernier, liste le porte-parole des FCBE. Au cours de ces deux journées, au moins quatre personnes ont été tuées par balles dans des affrontements avec les forces de l’ordre.

Plus d’une soixantaine de personnes ont été arrêtées, et inculpées des charges de « participation à un attroupement armé », « violences et voies de fait » ou encore « incitation directe à un attroupement armé ». Par ailleurs, des affrontements meurtriers ont éclaté début juin à Tchaourou, le fief de Thomas Boni Yayi, ne se calmant finalement qu’avec la levée de l’embargo imposé autour du domicile de l’ancien président béninois, le 22 juin.

Autre « préalable » sur lequel les deux parties risquent de s’entendre très difficilement : « Avant d’entamer tout dialogue politique, il faut la reprise des élections législatives », assure Atchadé. Autant de points que Patrice Talon a, de son côté, rangé dans la catégorie des sujets qui pourront être abordés lors du dialogue politique.

Un premier pas timide vers un dialogue encore hypothétique

C’est donc sur un constat de désaccord que les deux parties se sont séparées. Il n’en reste pas moins que la rencontre de lundi soir marque un tournant dans le bras de fer qui se joue entre le président béninois et l’opposition. Au sein des états-majors des formations politiques, certains étaient d’ailleurs peu enclins à répondre à l’invitation du président béninois. Au FCBE, des cadres ont évoqué la possibilité d’envoyer une simple lettre de réponse, et de bouder la rencontre.

Mais à l’issue de discussions au sein du bureau politique de la formation de l’ancien président béninois, c’est finalement les partisans de la confrontation « en face-à-face » qui l’ont remporté. « Nous avons bien fait de participer à cette rencontre, parce que cela prouve notre disponibilité et montre aussi à l’opinion que nous sommes ouverts au dialogue. C’est désormais à Patrice Talon de saisir la perche que nous venons de lui tendre », se félicite Nourenou Atchadé.

Une option qu’a au contraire rejetée Renaissance du Bénin, le parti de Candide Azannaï, qui a boycotté la rencontre. Qualifiant celle-ci de « plaisanterie », Nicéphore Soglo, ancien président béninois et président d’honneur du parti, refuse tout dialogue tant que de nouvelles élections législatives ne sont pas organisées. « Il faut que tous ceux qui veulent aller aux élections puissent le faire », martèle-t-il, réclamant par ailleurs lui aussi « la libération des prisonniers politiques et le retour des jeunes qui ont été obligés de choisir l’exil ».

Une absence que l’on fait mine, au palais présidentiel, de balayer d’un revers de manche. « Personne n’a regretté l’absence de Candide Azannaï. Mais on peut comprendre son envie de se singulariser, car c’est le seul créneau qu’il lui reste, puisqu’il est devenu politiquement aphone », balaie notre source à la présidence.

Pour la suite, aucun calendrier n’a été fixé pour d’éventuelles futures rencontres. Pas plus que le contenu du dialogue politique n’a été établi. Une chose est sûre : seuls les partis politiques dûment reconnus par les autorités auront le droit d’y participer, à l’exclusion, donc, des partis qui refuseraient de s’y plier ainsi qu’aux éventuelles organisations de la société civile qui auraient souhaité y prendre part. Par ailleurs, si « tous les sujets qui fâchent pourront être abordés », assure-t-on à la présidence, deux points principaux seront au menu des débats : la réforme du code électoral, et une éventuelle refonte de la Charte des partis politiques.

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