Sécurité

Tunisie : « J’ai peur que l’interdiction du niqab ne s’arrête pas aux bâtiments publics »

Des femmes portant le niqab (voile intégral), dans les jardins de l'Université de la Manouba, en banlieue de Tunis (image d'illustration).

Des femmes portant le niqab (voile intégral), dans les jardins de l'Université de la Manouba, en banlieue de Tunis (image d'illustration). © Amine Landoulsi/AP/SIPA

Une circulaire gouvernementale interdit depuis vendredi 5 juillet l’accès aux institutions publiques tunisiennes aux personnes ayant le visage couvert. Les porteuses de niqab, en première ligne, dénoncent une décision politique – alors qu’un projet de loi pour une interdiction totale dans les lieux publics est en discussion à l’Assemblée.

« Personne n’a jamais caché d’explosifs sur son visage ! » s’exclame Wafa. Cette femme au foyer de 28 ans, qui porte le niqab depuis dix ans, a du mal à comprendre l’interdiction d’accès aux institutions publiques aux personnes dont la figure « ne serait pas découverte ».

« Les terroristes qui ont porté des explosifs ou caché une arme ne l’ont jamais fait sous un niqab. Et on peut facilement reconnaître la démarche d’un homme », souligne-t-elle. La seule femme kamikaze ayant commis un attentat dans le pays, le 29 octobre 2018, ne portait effectivement pas le voile intégral, et aurait caché un engin explosif dans son sac.

Ministères, collectivités locales ou encore hôpitaux ont reçu vendredi 5 juillet une circulaire de la part du chef du gouvernement, Youssef Chahed, les notifiant de cette interdiction. La décision vise en premier lieu les femmes qui refusaient de soulever leur voile pour être identifiées. « Pour moi, l’entrée aux institutions publiques n’est pas interdit aux niqabées, mais elles doivent montrer leurs visages pour pouvoir y accéder », a pourtant précisé Fadhel Mahfoudh, le ministre délégué à la Société civile, aux organisations des droits de l’homme et aux instances constitutionnelles.

Cité par l’agence officielle TAP, le porte-parole du gouvernement, Iyad Dahmani, a évoqué « la préservation de l’ordre général, le bon déroulement du service public et la garantie de meilleures conditions de sécurité ». C’est donc au nom de ce dernier principe que la mesure a été prise, à la suite du double attentat suicide qui a frappé Tunis jeudi 27 juin. Les autorités s’inquiéteraient en particulier de la possible dissimulation d’armes, ou d’un travestissement d’homme sous un niqab, après des rumeurs faisant état de tels cas.

Fin de la « liberté totale »

Ce nouveau durcissement est perçu comme un message politique par certaines femmes niqabées, qui craignent un retour aux pratiques de l’ancien régime – sous lequel les signes ostentatoires de religiosité liés à l’islam étaient proscrits. Fatima, 28 ans, en sait quelque chose. Cette mère de trois enfants, habitante du quartier Ben Arous, en banlieue sud de Tunis, porte le voile intégral depuis 2005 et se réjouissait de ne plus vivre sous pression. « Tout avait changé en 2011, on pouvait sortir faire les courses ou voir nos proches. C’était la liberté totale », se souvient-elle.

Je suis très déçue. On nous refuse notre liberté, qui est pourtant la principale revendication en Tunisie depuis la révolution

« Je suis très déçue. On nous refuse notre liberté, qui est pourtant la principale revendication en Tunisie depuis la révolution », abonde sa voisine, Salwa, également mère au foyer, qui a quant à elle attendu la révolution pour porter le niqab. Elle dit avoir depuis toujours accepté les contrôles à condition qu’ils soient « polis ».

La plupart du temps, seule sa carte d’identité lui est demandée, principalement dans les lieux très fréquentés – avenues ou zones commerciales. Elle assure n’avoir fait face qu’une fois à un contrôle plus poussé, et avoir montré son visage « sans problème » pour entrer à la Poste – mais dit avoir entendu des témoignages d’autres femmes qui auraient été brutalisées par les forces de l’ordre.

Des femmes tunisiennes manifestant près de l’ambassade de France, en 2012, après la condamnation d’une Française pour avoir porté le voile intégral.

Des femmes tunisiennes manifestant près de l’ambassade de France, en 2012, après la condamnation d’une Française pour avoir porté le voile intégral. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Liberté vestimentaire vs sécurité

La polémique sur le port de cette tenue qui couvre l’intégralité du corps n’est cependant pas nouvelle dans le pays. Réprimé sous Ben Ali, ce vêtement s’est diffusé dans certains quartiers depuis 2011. Un débat idéologique avait déjà éclaté à son sujet en 2012, lorsque des élèves réclamant le port du voile intégral en cours et durant les examens avaient bloqué l’université de la Manouba, allant jusqu’à hisser le drapeau noir jihadiste sur son toit.

Deux ans plus tard, le ministère de l’Intérieur avait autorisé la police à effectuer un contrôle renforcé des niqabées. Le port de cette tenue avait également été interdit dans les établissements scolaires en 2015. Des mesures vécues à l’époque comme discriminatoires par les principales intéressées.

La liberté est en effet l’argument qui revient en boucle chez ces femmes. Mais l’acceptation de ce principe longuement débattu dans ce pays qui s’est bâti une nouvelle Constitution en 2014, n’est pas la même pour tous. La Ligue tunisienne des droits de l’homme (LTDH) a longuement milité contre la circulaire 108, qui interdisait sous Ben Ali le port le port du voile dans les lieux publics. Aujourd’hui, elle est pourtant plus nuancée sur la question du niqab.

Le niqab est le signe des groupes salafistes dont l’idéologie met la femme au second plan, dans une position d’infériorité

« La position partagée par un grand nombre de membres est toujours la défense des libertés individuelles, dont la liberté vestimentaire. Mais si la non-identification du visage peut représenter un danger, cela devient une question de sécurité et la sécurité commune prime, résume Jamel Msallem, président de la LTDH. D’autant plus que le niqab est le signe des groupes salafistes dont l’idéologie met la femme au second plan, dans une position d’infériorité, alors que nous œuvrons depuis des décennies pour l’égalité concrète et totale entre hommes et femmes. »

L’argument sécuritaire ne serait qu’un prétexte pour justifier une volonté politique, rétorque Salwa. « Nous sommes contre le terrorisme et sommes d’accord pour être contrôlées, mais pas de là à instituer un interdit ciblé. Je pense qu’il s’agit d’une mise en scène politique, pour faire croire à des résultats concrets. Sinon, pourquoi est-ce que ça arriverait maintenant, alors que le nombre d’attentats n’a cessé de diminuer depuis 2015 ? » s’interroge-t-elle.

Craintes d’interdiction totale du niqab

« Les regards des gens ont changé dans la rue depuis cette annonce. J’ai peur de sortir. Je me force à accompagner mes enfants de la maison au jardin public, raconte Fatima, mais j’ai peur qu’on m’emmène au commissariat, qu’on me demande des tas de renseignements. Je ne pense pas que ça va s’arrêter aux bâtiments publics, je n’ai pas confiance. »

Face à une mesure vécue comme une provocation, toutes ne réagissent pas de la même manière. Wafa dit avoir toujours accepté de soulever son voile aux passages de douane pour les contrôles d’identité. Elle prend également garde de limiter ses déplacements et de ne pas marcher dans la rue côte à côte avec sa sœur, également niqabée, « pour ne pas s’attirer de problèmes ». Elle promet de ne pas rester chez elle : « Depuis cette nouvelle circulaire, je n’ai qu’une envie : sortir pour tenir tête à ceux qui ont pris cette décision. »

À partir de maintenant, je n’irai plus dans les administrations, même pour aller à l’hôpital. J’ai peur des problèmes

Le fossé entre ces femmes et l’État risque ainsi de se creuser. « À partir de maintenant, je n’irai plus dans les administrations, même pour aller à l’hôpital. J’ai peur des problèmes. J’irai en clinique privée, mais d’autres n’ont pas les moyens pour se le permettre », déplore Salwa. C’est le cas de sa voisine Fatima, qui assure que si on lui demandait de montrer son visage à l’hôpital, elle rebrousserait chemin : « Si on commence à accepter, ils vont vite aller vers l’interdiction complète », anticipe-t-elle.

Les derniers débats pourraient justifier les craintes des niqabées. Après que des députés ont appelé à l’interdiction du port du niqab dans tous les lieux publics, la commission de législation générale de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP) a entamé mardi 16 juillet l’examen d’un projet de loi interdisant la dissimulation du visage dans les espaces publics. Une proposition en ce sens avait déjà été formulée en 2016 par le bloc Machrou Tounes.

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