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Les dattes à l’heure de la biodynamie

| Écrit par Abdelaziz Barrouhi

Lorsque l’on achète des dattes issues de l’agriculture biodynamique au rayon commerce équitable d’un supermarché européen, il n’y a aucun doute possible : ce sont des dattes Beni Ghreb – du nom des chefs traditionnels bédouins -, produites dans les palmeraies de l’oasis de Hazoua. Sur leur emballage, elles portent le label suisse « Demeter », organisme de contrôle de l’agriculture biodynamique, ainsi que le label du réseau de solidarité internationale « Fairtrade » (commerce équitable), dont elles sont les seules à faire partie.
Au-delà de leur qualité « bio » et de leur saveur, les consommateurs ignorent pour la plupart qu’ils ont aussi acheté des dattes produites par d’anciens nomades qui, auparavant, chaque année, pendant trois saisons sur quatre, parcouraient le désert en quête d’une rare pâture pour leurs chameaux. Les historiens rapportent que, des siècles durant, les Beni Ghreb, des Arabes que l’on dit venus du Yémen, étaient une tribu typiquement nomade. Jusqu’à ce jour de 1962 où le gouvernement d’une Tunisie devenue indépendante, soucieux de les sédentariser sur une base volontariste – afin de favoriser leur accès à la santé et celui de leurs enfants à l’éducation -, leur proposa de s’installer dans une dizaine d’oasis qui venaient d’être créées. Une partie des Beni Ghreb s’installa dans l’oasis d’El-Faouar, de l’autre côté du chott El-Djerid, une autre dans celle qui sera baptisée Hazoua. Avant que les hommes n’y fassent jaillir l’eau par un forage en profondeur, il n’y avait là qu’un désert. Quarante et quelques années plus tard, à la limite de la palmeraie qui s’étend désormais sur plus de 600 hectares, le village d’Hazoua est devenu une délégation (division administrative équivalente à une sous-préfecture), qui compte 4 500 habitants, presque tous issus de la tribu des Beni Ghreb. Il dispose de tous les services et infrastructures de base (de l’eau, de l’électricité, une école, un lycée, un hôpital, un bureau de poste, le téléphone, fixe ou mobile) et peut communiquer avec le monde entier par Internet. Selon les autorités, pratiquement toutes les familles habitant à Hazoua disposent d’une source de revenus : chacune d’entre elles possède une parcelle dans la palmeraie (de 1 hectare en moyenne), certaines en ont deux quand les enfants grandissent.

L’union fait la force
Les revenus tirés de la commercialisation des dattes étant insuffisants, les Bédouins devenus agriculteurs ouvrent la voie à une nouvelle dynamique. En 1992, alors que l’agriculture biologique n’en est qu’à ses débuts, certains cultivateurs s’y convertissent et sont les premiers en Tunisie à recevoir le certificat de l’association Demeter pour leurs dattes issues de l’agriculture biodynamique. Sans que cela résolve cependant le problème de la commercialisation pour l’ensemble de la palmeraie. C’est pourquoi ils décident, en 2002, de créer un Groupement de développement de l’agriculture biodynamique (GDABD), avec pour objectif de convertir leur système de production en un système écologique durable. Ils bénéficient pour cela du concours d’ingénieurs tunisiens, y compris ceux de l’administration agricole, et de ceux de l’association Demeter. Ces derniers encadrent les cultivateurs dans les parcelles qui adhèrent à leurs normes, dites « parcelles Demeter », et y contrôlent la conformité des processus de production et de conditionnement. Chèvres, moutons ou dromadaires, chaque famille s’adonne à l’élevage, qui permet d’obtenir un engrais 100 % naturel pour fertiliser les sols. C’est la base de la culture dans la palmeraie et la base du biodynamisme, pour lequel tout doit être naturel et rien ne doit se perdre. Par ailleurs, le GDABD vise à diversifier la production grâce au système de culture dit « à trois étages » : au sol le maraîchage (basilic, tomates, concombres, oignons, courges, luzerne, et semences de laitue pour l’exportation), au-dessus les arbres fruitiers (bananiers, citronniers, figuiers, vigne de table) et, tout en haut, les palmiers-dattiers.

Les limites du commerce équitable
La phÂÂÂnéciculture étant une activité saisonnière, qui n’occupe les agriculteurs que quatre mois par an, le GDABD s’est attaché à créer des pôles d’emplois : artisanat, randonnées touristiques dans la palmeraie et les dunes, accompagnées d’activités culturelles (dont une expérience d’écotourisme avec la Suisse), ramassage des déchets pour protéger l’environnement, etc. Outre le fait que le Groupement s’emploie également à améliorer les revenus et le bien-être social de ses adhérents, il met à leur disposition des services en matière d’éducation ou à travers la formation des jeunes à la culture biologique. Le GDABD regroupe actuellement plus de 60 familles, contre 34 à ses débuts, et les parcelles en agriculture biodynamique représentent 67 hectares, soit un peu plus de 10 % de la superficie de la palmeraie (600 ha) et du nombre de familles (600).
« Nous aidons les autres cultivateurs qui ne nous ont pas encore rejoints à se convertir au bio et nous leur offrons des semences de haute qualité », indique Abdelhamid Abdelhafidh, ingénieur permanent auprès du GDABD. « Si la demande en bio dépasse l’offre, estime Béchir Dédi, le commissaire régional pour le développement agricole (CRDA), on peut faire de la palmeraie de Hazoua une zone ÂÂÂtout biologiqueÂÂÂ et, en ce qui nous concerne, tout est prêt pour la mettre en ÂÂÂuvre. » Pour le moment, on n’en est pas encore là. La production totale du GDABD a été de 300 tonnes en 2007, sur lesquelles les exportations, bien qu’en progression constante depuis 2002, n’ont représenté que 160 tonnes.
La station de conditionnement de la société Beni Ghreb-Hazoua (BGH) achète la production du Groupement – la société a un capital ouvert aux agriculteurs, ce qui implique une transparence dans la gestion vis-à-vis de ces derniers. La station dispose d’un système dernier cri pour mener les opérations de triage (au nombre de trois, pour vérifier que le fruit est sain et homogène), le lavage à l’eau potable, le séchage et l’emballage. BGH se charge aussi de la commercialisation et, surtout, de l’exportation vers la société Vita Terra, basée en Allemagne, qui, à travers le réseau de commerce équitable, assure la distribution dans plusieurs pays européens et apporte un soutien continu au GDABD.
Reste, comme l’illustre le cas de Haouza, que la notion de commerce équitable a apparemment encore du chemin à faire, ne serait-ce que parce que les gouvernements des pays du Nord continuent à dresser des ­obstacles à sa concrétisation. « Nous avons besoin d’exporter plus, avec des partenaires qui partagent cette responsabilité sociale et environnementale, explique Abdelhamid Abdelhafidh. Autrement, la pérennité du projet sera menacée. Les coûts de production sont en hausse dans des conditions de commerce injustes. Le marché est encore limité. Ce ne sont pas les clients qui manquent pour nos produits, mais ceux-ci sont confrontés à des difficultés réglementaires dans leurs pays relatives à l’importation. » Et un responsable de BGH de conclure : « Exporter plus nous permettrait d’avoir des recettes suffisantes pour payer des prix et des revenus équitables aux agriculteurs et aux salariés – des femmes pour la plupart. Et cela nous permettrait de lancer des projets sociaux dans la région. »

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