Société

Débat sur l’homosexualité ou affaire Pétro-Tim, pourquoi Oxfam Sénégal a-t-elle voulu se débarrasser d’Élimane Kane ?

Élimane Kane.

Élimane Kane. © DR / Twitter Elimane Kane

L'ONG britannique a voulu licencier l'un de ses agents sénégalais estimant qu'il avait « violé le code de conduite » d'Oxfam. L’activiste, qui affirme avoir reçu sa lettre de mise à pied sur fond de débat sur la place de l'homosexualité au sein de l'ONG, était aussi dans le collimateur de sa direction pour ses prises de position au sujet de la gestion des hydrocarbures par l'État.

Dans la voix d’Élimane Kane, la satisfaction est tangible. Ce lundi, l’inspection du travail a refusé son licenciement par Oxfam, estimant que la direction de l’ONG britannique n’avait « pas pu montrer en quoi [s]es agissements lui ont porté préjudice ».

« L’inspection a estimé que je n’ai commis aucune faute lourde », se félicite-t-il. « Quoiqu’il en soit, Oxfam et moi, c’est fini », ajoute Élimane Kane, qui espère négocier rapidement son départ de l’organisation. En deux semaines, l’agent d’Oxfam a réussi à faire de son conflit avec son employeur une affaire nationale, avec, au centre, cette question : l’ONG britannique a-t-elle voulu le licencier en raison de ses prises de position sur l’homosexualité ou a-t-elle voulu  se débarrasser d’un agent un peu trop prompt à critiquer les pouvoirs publics sur l’affaire Petro-Tim ?

Selon la version d’Élimane Kane, tout serait parti d’une « lettre d’amour ». C’est du moins le titre d’un mail envoyé fin juin par plusieurs agents de l’ONG, dans lequel il appelaient à lutter contre la discrimination au sein de l’organisation et à mettre en place « une stratégie délibérée pour recruter les membres des communautés LGBTIAQ+ » et faire en sorte qu’ils « occupent des postes de direction clé ». 

Passablement agacé, Élimane Kane répond – notamment publiquement via Twitter – alors à cette « lettre d’amour » en rappelant que l’homosexualité, au Sénégal, est passible de prison, et reproche à ses interlocuteurs de « braver les lois et réalités socioculturelles » du Sénégal. Le soir-même, son organisation lui signifie sa mise à pied. Selon lui, cette procédure de licenciement a été déclenchée par son refus d’adhérer au « projet » de l’organisation « d’imposer” l’homosexualité à la société sénégalaise. 

Un amour à sens unique

Cette accusation a aussitôt drainé un soutien massif derrière l’activiste, l’ONG britannique se voyant accusée de vouloir imposer ses « valeurs » sans prendre en compte les spécificités du pays où est elle implantée. Au Sénégal, les actes considérés comme « impudiques » ou « contre-nature » entre personnes du même sexe sont passibles d’un à cinq ans de prison.

Face à la bronca, coincée entre les critiques virulentes de l’opinion publique et l’action de « médiation » de l’association islamique Jamra, Oxfam n’a pas tardé à réagir. « Oxfam, où qu’il se trouve dans le cadre de ses activités, est respectueux du contexte politique, social et culturel de chaque pays et de la sensibilité de tous ses employés et partenaires », a voulu rappeler l’organisation dans un communiqué. La « lettre d’amour » envoyée aux employés de la confédération « ne correspond nullement à un mail de menaces émanant de la direction », assure cette dernière. 

Interrogé à ce sujet par Jeune Afrique, un membre de l’organisation basé à l’étranger confirme que cette « lettre d’amour » a bien été envoyée par « un groupe autonome qui regroupe des individus issus de plusieurs organisations différentes ». Serait-il possible qu’Élimane Kane ait toutefois été mis à pied pour avoir critiqué le contenu de cette lettre ? « Possible, estime cet employé, qui préfère rester anonyme. En ce moment, Oxfam essaie d’uniformiser les valeurs » entre ses différents groupes dans le monde, valeurs parmi lesquelles figure « l’inclusion et le respect des diversités sexuelles ».

Dans ce courrier, que Jeune Afrique a pu consulter, les agents d’Oxfam estiment en effet que la politique de l’organisation qui « l’oblige » à « reconnaître et à respecter les diversités sexuelles et les identités de genre », pointant du doigt « les maillons faibles » qui ne respectent pas ces diversités. 

L’employé n’en démord pas : « C’est ma réaction à ce mail irrespectueux qui a entraîné cette mise à pied. Comment expliquer que les discussions que je poursuivais avec Oxfam depuis plusieurs semaines pour un départ négocié ont soudainement débouché sur une procédure de licenciement ? », s’étonne Élimane Kane. 

Frilosité ou conflit d’intérêt ?

« Ça n’a rien à voir », rétorque Adama Coulibaly, directeur régional de l’organisation pour l’Afrique de l’Ouest. Selon lui, c’est parce qu’il a « violé le code de conduite » de l’entreprise qu’Oxfam souhaite se séparer de son agent. En cause, selon Élimane Kane, le fait qu’il ait « lancé une pétition pour demander une action judiciaire dans l’affaire du gaz » et qu’il évoque l’affaire Petrotim en tant que président de son association Legs-Africa devant les médias. « C’est de la frilosité. Ma direction a peur que l’État les menace », tranche-t-il.

« Ce qui n’a pas été dit, c’est qu’Élimane Kane commence à être embarrassant pour Oxfam », avance un activiste des droits de l’Homme basé à Dakar, qui a requis l’anonymat. « Oxfam préfère rester discrète sur l’affaire Petrotim », ajoute-t-il.

« Les questions d’industries extractives font partie des priorités d’Oxfam, il est inenvisageable pour nous de nous positionner contre une personne qui s’exprime sur des questions de bonne gouvernance »,  se défend Adama Coulibaly, tout en ajoutant : « Si un employé d’Oxfam souhaite s’engager de manière visible dans l’espace public, il peut soit solliciter une mise en disponibilité, soit quitter ses fonctions au sein de l’organisation. Sinon, il risque de créer un conflit d’intérêt ». Ce serait donc parce qu’il s’est exprimé en tant que président de son association Legs-Africa qu’Élimane Kane a été mis à pied.

« Plusieurs organisations gardent en souvenir l’épisode de l’agrément qui avait été retiré à Lead Afrique francophone parce qu’ils soutenaient financièrement Y’en à marre », soutient l’activiste interrogé par Jeune Afrique. Cette association étrangère s’est en effet vu retirer son agrément en novembre dernier, à la suite d’une enquête du ministère de l’Intérieur sur les financements du mouvement contestataire. 

L’inspection du travail a finalement tranché ce 15 juillet, estimant que les sorties d’Élimane Kane « entrent dans le cadre de ses activités professionnelles », allant jusqu’à suggérer à Oxfam de « féliciter » son employé pour ses prises de position. Début juin, Élimane Kane a attiré l’attention de sa direction sur la polémique liée aux contrats pétroliers passés par l’État du Sénégal, dans l’espoir que l’ONG s’exprime publiquement sur le sujet. Une tentative restée sans effet jusqu’à ce jour.

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