Politique

Mali – Tiéman Hubert Coulibaly : « Nous devons réunir les conditions pour la survie de notre nation »

Tiéman Hubert Coulibaly, ancien ministre malien des Affaires étrangères, lors de la réunion du Conseil de sécurité de l'ONU sur le Mali, le 11 avril 2018.

Tiéman Hubert Coulibaly, ancien ministre malien des Affaires étrangères, lors de la réunion du Conseil de sécurité de l'ONU sur le Mali, le 11 avril 2018. © Mary Altaffer/AP/SIPA

L’ancien ministre malien des Affaires étrangères a pris la tête début juin de l’Action républicaine pour le progrès. Une coalition qui regroupe notamment des partis qui ont claqué la porte de la mouvance présidentielle et dont Tiéman Hubert Coulibaly, explique qu’elle a pour vocation « d’affirmer une identité différente et des positions qui pourraient être divergentes ».

Tiéman Hubert Coulibaly n’est pas resté longtemps hors des projecteurs. Allié de la première heure d’IBK, Coulibaly a été en charge de quatre portefeuilles ministériels depuis 2012. Mais, au lendemain de la réélection d’Ibrahim Boubacar Keïta en 2018, ce poids lourds de la majorité présidentielle avait été écarté du gouvernement, remplacé à son poste de ministre des Affaires étrangères par Kamissa Camara en septembre 2018, avant que Tiébilé Dramé ne reprenne le poste.

Début juin, c’est sous sa direction que plusieurs partis et associations de la majorité présidentielle – regroupée au sein de l’alliance Ensemble pour le Mali (EPL) – ont claqué la porte pour former un nouveau mouvement : l’Action républicaine pour le progrès (ARP). Cette formation, qui se veut « ouverte à toutes les sensibilités », revendique aujourd’hui 16 associations et partis politiques.

Le chef de l’Union pour la démocratie et le développement (UDD) a plaidé en faveur d’un dialogue politique incluant toutes les composantes du pays (partis, organisations de la société civile, gouvernement) pour sortir de la crise post-électorale.

Du dialogue politique national aux difficultés de la mise en oeuvre de l’accord de paix, en passant par ses ambitions politiques, il revient pour Jeune Afrique sur les grands dossiers politiques du moment, avec un leitmotiv : « Nous soutenons le président de la république, mais la majorité est plurielle ».

Jeune Afrique : Vous présidez l’alliance Action républicaine pour le progrès, groupement d’associations et de partis ayant quitté la coalition Ensemble pour le Mali (EPM) qui a soutenu Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) à la présidentielle de 2018. Pourquoi ce nouveau mouvement ?

Tiéman Hubert Coulibaly : Le mouvement compte aussi parmi ses membres des organisations qui avaient soutenu la candidature d’IBK, sans faire partie d’EPM. Il y a également des associations et partis politiques qui avaient soutenu d’autres candidats.

Nous ne retirons notre soutien ni au président ni au gouvernement. Mais nous voulions aborder cette nouvelle étape qui s’ouvre avec l’arrivée au gouvernement d’organisations politiques de l’opposition de manière cohérente.

Si nous, qui sommes de la majorité présidentielle, avons souhaité un rapprochement avec l’opposition, cela veut dire que les lignes ont bougé. Il est logique de se donner la chance de se rassembler autrement. Nous avons estimé que nous étions arrivés à un stade où il fallait affirmer une identité différente et des positions qui pourraient être divergentes avec celles des autres partis qui composent EPM. Nous entendons exprimer cette différence dans un débat républicain.

Cela ne contribue-t-il pas à fractionner, et donc à fragiliser, la majorité présidentielle ?

Pourquoi certains voudraient-ils que nous aplatissions nos identités ? Nous soutenons le président de la république, mais la majorité est plurielle. Beaucoup de sujets vont être débattus au Mali dans les mois à venir. Pourtant, au sein d’EPM même, il y a des différences, voire des divergences. Mais cela ne veut pas dire opposition. Il faut s’ouvrir, dialoguer et écouter y compris les points de vue divergents car ce sont aussi des points de vue maliens.

En créant ce mouvement, avez-vous la prochaine présidentielle en ligne de mire ? 

Nous sommes en 2019. Cela fait moins d’un an que le président a été réélu. Il a prêté serment le 4 septembre dernier. Je ne suis pas obsédé par l’échéance de 2023, mais plutôt par le chemin qui va nous y conduire. Dans quel état allons-nous arriver en 2023 ?

Nous devons déjà réunir les conditions pour la survie de notre nation, de notre modèle démocratique et de notre république. Je ne veux pas entrer dans un débat relatif à l’élection présidentielle de 2023 alors que nous avons toutes ces tâches à accomplir, que nous sommes face à ces profondes incertitudes. Nous nous reverrons peut-être dans quelques mois, ou dans quelques années, pour parler du reste.

Durant sa visite début juillet dans le Centre, le Premier ministre, Boubou Cissé a annoncé des mesures pour mettre un terme aux violences inter communautaires. Parmi elles, le renforcement de la présence de l’armée et la distribution de céréales. Pensez-vous que c’est la bonne voie pour apaiser les tensions ?

Les solutions résident dans la mise en œuvre d’un certain nombre de décisions et programmes qui ont déjà été conçus. Il faudrait poursuivre le dialogue avec les leaders locaux et mener une action concertée avec les partenaires du Mali.

Sur le volet militaire, nous devons appliquer les décisions prises par le G5 Sahel et accélérer la montée en puissance des Forces de défense et de sécurité du Mali. Des progrès doivent également être faits sur le plan administratif et économique.

Après cette visite, beaucoup de ceux qui doutaient de notre capacité à faire face à la situation ont de nouveau espoir que la stabilité revienne. Nous ne devons pas nous tromper et continuer à nourrir cet antagonisme artificiel entre dogons, peuls et bambaras. Le dialogue doit continuer pour que ces communautés, qui ont toujours vécu ensemble, identifient leur ennemi commun : le grand terrorisme qui, sous couvert de la religion, tente de séduire des populations rendues vulnérables par le sous-développement et la mauvaise gouvernance.

Le parti de l’ancien Premier ministre Soumana Sacko a annoncé boycotter le dialogue politique national, pour ne pas « légitimer l’accord de paix de 2015 », selon ses termes. Cette nouvelle tentative de dialogue, qui se veut inclusive, est-elle mise à mal par ce boycott ? 

Nous ne désespérons de les faire revenir à une position moins tranchée. Le dialogue est inclusif dans ses intentions et son objectif. Mais si une telle organisation politique, en toute responsabilité, décidait de ne pas y participer, cela serait aussi une position politique que je respecte.

En l’absence de toute autre solution de stabilisation du Nord du Mali, l’accord pour la paix et la réconciliation est un outil important. Je ne comprends pas qu’il soit rejeté, alors qu’il nous a permis de mettre fin à la belligérance et aux violences entre l’armée malienne et les groupes armés signataires. Il nous a également permis de faire la différence entre ces derniers et les terroristes qui eux, veulent s’attaquer à notre manière de vivre.

Quand les chefs des organisations signataires de l’accord s’expriment sur des problèmes nationaux, cela veut dire qu’ils sont revenus dans une logique d’unité nationale. Cela n’est pas négligeable.

Certes les progrès ne sont pas suffisants, mais nous sommes dans un processus. Le courage et la lucidité commandent de continuer les efforts, peut-être en ajustant ou en trouvant un mode opératoire adapté, notamment à la question du Centre.

Quels sont les sujets qui devraient être abordés lors du dialogue politique national à venir ?

Ce débat ne doit pas être cantonné à la question de la Constitution et des élections. Il y a d’autres sujets qui intéressent les Maliens : la paix, la justice l’organisation territoriale ou le mode de gouvernance. Nous devons réunir les conditions pour que le Mali soit protégé dans ses frontières et sa composition socio-culturelle pour les années à venir.

Si nous avons signé un accord pour la paix c’est qu’il y avait guerre

Les critiques portées envers l’accord de paix portent notamment sur une forme de « prime à la violence », ses contempteurs affirmant qu’il accorde des privilèges aux anciens rebelles. Ils dénoncent par ailleurs le fait que certains signataires de l’accord bloquent eux-mêmes sa mise en œuvre. Les sanctions imposées par l’ONU a plusieurs responsables ne sont-ils pas une preuve que ces critiques sont justifiées ? 

Cette décision de l’ONU est un argument positif pour le gouvernement du Mali, qui a lui-même demandé la création de ce régime de sanctions pour accélérer la mise en œuvre de l’accord et éviter qu’il soit pris en otage par des logiques d’acteurs. Je l’ai moi-même défendu à New York en tant que ministre des Affaires étrangères.

Si nous avons signé un accord pour la paix et la réconciliation, c’est qu’il y avait guerre et querelles. C’est un processus. Nous devons identifier ensemble où se situent les intérêts du Mali. Ceux qui ont signé l’accord sont impatients que ces discussions commencent. Certes, nous sommes très en retard par rapport au délais que nous nous étions fixé, mais le contexte malien est complexe.

Justement, les partenaires internationaux s’impatientent, d’autant plus que la situation sécuritaire au Mali a un impact dans les pays voisins…

La philosophie des missions de maintien de la paix doit être interrogée. Bien entendu la montée en puissance du G5 Sahel aurait dû être plus rapide pour soulager les acteurs internationaux. En montant une brigade africaine, par exemple, nous aurions pu soulager en partie le dispositif Barkhane et celui de la Minusma. Cela aurait pu calmer le débat très animé par rapport aux renouvellements successifs de son mandat. Je crois que les ressources allouées aux missions auraient pu être glissées vers la force conjointe.

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