Politique

RDC : combien de temps Lamuka pourra-t-elle encore tenir ?

Martin Fayulu et Jean-Pierre Bemba, lors d'un meeting à Kinshasa le 23 juin 2019.

Martin Fayulu et Jean-Pierre Bemba, lors d'un meeting à Kinshasa le 23 juin 2019. © REUTERS/Kenny Katombe

La principale coalition d'opposition congolaise joue son avenir le 24 juillet. Alors que les tensions et divergences internes sont vives au sein de Lamuka, tiraillée par les ambitions présidentielles de ses quatre leaders, la réunion inédite convoquée par Moïse Katumbi à Lubumbashi pourrait bien marquer un tournant.

Quel avenir pour la coalition Lamuka ? La question devrait être tranchée le 24 juillet prochain. Moïse Katumbi, coordonnateur de cette plateforme jusqu’à la fin du mois, a convoqué à Lumumbashi cette réunion du présidium inédite. Il s’agira de la première organisée en RDC pour les leaders de cette plateforme (Martin Fayulu, Jean-Pierre Bemba, Moïse Katumbi et Adolphe Muzito), et celle-ci s’ouvrira dans un contexte de divergences, de tensions et de méfiance entre les sociétaires de Lamuka. Signe des dissensions qui secouent la coalition, cette réunion était initialement prévue le 20 juillet, mais a finalement été repoussée au 24, et il se pourrait même qu’elle ne se tienne que le 26 juillet, selon des indiscrétions de cadres de Lamuka.

Depuis quelques semaines, chacun des leaders de Lamuka déploie sa propre stratégie politique, avec notamment en toile de fond une volonté de se positionner dès à présent pour la présidentielle de 2023. Dernier événement en date, la défection le 12 juillet de Freddy Matungulu, proposé par Félix Tshisekedi comme administrateur de la Banque africaine de développement (BAD) pour le compte de la RDC. Fin juin, Antipas Mbusa Nyamwisi avait déjà quitté Lamuka, sans grande surprise.

Ambitions présidentielles

Pour Moïse Katumbi, si le rendez-vous sera l’occasion d’évaluer la situation politique du pays et de discuter du calendrier des activités à venir, elle devra surtout permettre de déterminer la personne qui assurera la coordination tournante de Lamuka après la fin de son mandat, le 31 juillet prochain, et dont le tour revenait en théorie à Freddy Matungulu.

Autre sujet qui ne manquera pas d’être abordé : les dissensions internes qui se font de plus en plus visibles. « Les ego surdimensionnés des leaders de Lamuka sont tels que chacun prépare son lit pour l’échéance de 2023. Ils se donnent entre-temps des coups », analyse le professeur d’université Sam Bokolombe. Ce dernier évoque même « une vaste hypocrisie politique » qui règne entre eux depuis les élections de décembre 2018.

« Ce n’est un secret pour personne, les sociétaires de Lamuka étaient tous candidats à la magistrature suprême. Rien ne permet d’affirmer qu’ils ont changé d’avis », renchérit le journaliste et analyste politique Israël Mutala.

Les leaders de Lamuka « nourrissent tous l’ambition de briguer la présidence de la République en 2023, ajoute-t-il. Une ambition légitime, mais qui constitue un facteur de conflit de leadership, personne ne voulant laisser la place à l’autre ».

Crise autour de la « proposition de sortie de crise »

Martin Fayulu, lors d'une conférence de presse à Kinshasa, le 8 janvier 2019. © AP/SIPA/Jerome Delay

Martin Fayulu avait bel et bien fait cette proposition, mais elle avait été rejetée

Martin Fayulu, candidat soutenu par Lamuka en décembre 2018 – qui continue de revendiquer la victoire -, reste-t-il opposant ou souhaite-t-il se ranger derrière Félix Tshisekedi ? La question s’est posée au sein de Lamuka avec une acuité renouvelée depuis la publication, début juillet, d’un document signé de Martin Fayulu dans lequel celui-ci  suggérait la création d’un Haut conseil national des réformes institutionnelles (HCNRI). Une institution qu’il se proposait de diriger aux côtés de Félix Tshisekedi.

Dans cette « Proposition de sortie de crise », Martin Fayulu aurait pris la direction du HCNRI pendant une période de douze à dix-huit mois, se chargeant des réformes à opérer, notamment celles de la Commission électorale nationale indépendante (Ceni), de la Cour constitutionnelle ou encore des services de sécurité. « Cette proposition, c’est la réponse de Fayulu à la position de certaines chancelleries qui lui reprochaient d’être trop radical », précise à Jeune Afrique Steve Kivuata, un des porte-parole de Lamuka.

En marge d’une visite à Bunia, dans la province de l’Ituri, Félix Tshisekedi a rejeté en bloc cette proposition, demandant à Martin Fayulu de formuler ses propositions de réformes à l’Assemblée nationale en sa qualité de député national. Mais avant même la fin de non recevoir de Tshisekedi, c’est le directeur de cabinet de Moïse Katumbi, Olivier Kamitatu, qui est monté au créneau, pour critiquer une proposition qui aurait été publiée « sans l’aval des leaders (de Lamuka) et sans porter la signature de chacun d’entre eux ».

Une accusation réfutée par Martin Fayulu, qui certifie que sa proposition était connue de tous les leaders de Lamuka (y compris Freddy Matungulu avant sa défection), et circulait dans les canaux diplomatiques depuis le mois d’avril. Le document avait en effet été dévoilé en avril dernier, à Washington – au Center for Strategic and International Studies – ainsi qu’à Londres -au Royal Institute of International Affairs.

Selon un des leaders de la coalition Lamuka, qui a requis l’anonymat, si Martin Fayulu « avait bel et bien fait cette proposition au cours de la dernière réunion des leaders de la coalition », le 27 avril à Bruxelles, « celle-ci avait été rejetée ».

Outre les divergences sur la vision et l’orientation politique à adopter, les leaders de Lamuka « vont sans doute se diviser sur la question de la désignation du porte-parole de l’opposition », prévient par ailleurs Israël Mutala.

Difficile quête d’unité

À l'arrivée de Moïse Katumbi à l’aéroport de Lubumbashi, le 20 mai. © Junior KANNAH

Katumbi a vu son horizon politique s’éclaircir avec la recouvrement de sa nationalité congolaise et l’abandon des poursuites judiciaires à son encontre

Recréer l’unité et la cohésion au sein de coalition est en effet une gageure, et les épanchements de Fayulu dans la presse contre Katumbi ont laissé des traces indélébiles qui sapent la confiance entre les différents leaders. De son côté, Jean-Pierre Bemba, livrant un discours modéré et confiant sur l’issue de la réunion à venir, a tenté de ramener la sérénité. « L’avenir [de Lamuka] est là, parce que c’est une plateforme politique, nous allons défendre l’intérêt de la population », a-t-il déclaré dimanche à Mbandaka, alors qu’il tenait un meeting.

Adolphe Muzito se veut également optimiste, affirmant à Jeune Afrique que pour briser Lamuka, « il faudra briser la relation entre Martin Fayulu et le peuple », même s’il confirme que cette coalition de l’opposition traverse « une zone de fortes turbulences ».

La réunion pourrait également permettre d’éclaircir les ambitions de chacun. Si Katumbi a vu son horizon politique s’éclaircir avec la recouvrement de sa nationalité congolaise et l’abandon des poursuites judiciaires à son encontre, Jean-Pierre Bemba est bloqué politiquement après sa condamnation pour subordination des témoins par la Cour pénale internationale (CPI). Une qualification qui lui a valu la disqualification à la présidentielle du 30 décembre 2018.

Jean-Pierre Bemba, à son retour à Kinshasa, le 23 juin 2019. © REUTERS/Kenny Katombe

Bemba est prêt à céder son capital politique à Fayulu en 2023

Pour qu’il puisse à nouveau concourir à la présidentielle, une révision de l’article 10 de la Constitution relatif aux conditions d’éligibilité serait nécessaire, celle-ci écartant toute personne coupable de faits de corruption. N’ayant pas la majorité pour conduire une telle réforme, « Bemba a besoin du discours radical de Fayulu pour peser sur le pouvoir, en espérant des réformes induites dans un cadre extra-institutionnel », fait remarquer Israël Mutala.

« Bemba est prêt à céder son capital politique à Fayulu en 2023, pour qu’en cas de victoire de ce dernier, il déclenche une courte transition qui déboucherait sur une élection inclusive à laquelle le patron du MLC prendra part », avance l’analyste.

Ainsi, si Jean-Pierre Bemba devrait s’aligner derrière Martin Fayulu, de même qu’Adolphe Muzito, Moïse Katumbi, esseulé dans Lamuka après le départ d’Antipas Mbusa Nyamwisi, pourrait opter pour un autre chemin.

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte