Histoire

Saphia Arezki : « En Algérie, l’histoire a été largement instrumentalisée par le régime »

Le général Ahmed Gaïd Salah à l’académie militaire Houari-Boumédiène de Cherchell, en juillet 2018 (image d'illustration). © Anis Belghoul/AP/SIPA

Alors que la légitimité de certaines figures - et de l'institution même - revient au cœur de l'actualité ces derniers mois, l'universitaire Saphia Arezki analyse l'histoire de l'armée algérienne et éclaire certains enjeux qui l'entourent.

L’arrestation fin juin de Lakhdar Bouregaa, un vétéran de la guerre d’indépendance de 86 ans, poursuivi pour « outrage à corps constitué et atteinte au moral de l’armée », a largement indigné en Algérie. La presse nationale est remontée dans la biographie de celui qui avait été emprisonné en 1968 pour son rôle dans le coup d’État manqué du chef d’état-major Tahar Zbiri l’année précédente, et, assez vite, a rencontré l’histoire de l’armée nationale, celle-là même qui occupe une place si particulière dans la transition politique actuelle.

Dans De l’ALN à l’ANP. La construction de l’armée algérienne, 1954-1991 (Barzakh), l’historienne Saphia Arezki ne mentionne pas nommément le moudjahid, mais son travail éclaire sur les relations entre la grande muette, les individus qui la composent et les autres institutions de la République. Elle revient notamment sur le conflit entre Tahar Zbiri et Houari Boumédiène à propos de l’influence présumée des « officiers déserteurs de l’armée française » au ministère de la Défense.

Ces luttes intestines, à en croire la chercheuse associée à l’Institut de recherches et d’études sur les mondes arabes et musulmans (Iremam), ont en fait servi une institution qui, au fil des conflits, s’est constituée en un « groupe social hégémonique », soudé et en totale cohésion. Son histoire mouvementée explique cependant pourquoi l’enjeu mémoriel occupe toujours une place importante de nos jours, ou encore les polémiques à propos des rôles joués par chacun.

Jeune Afrique : Comment est-ce possible que des décennies après l’indépendance, des débats aient encore lieu sur le rôle de chacun dans la révolution, comme à propos de Lakhdar Bouregaa ? Cela renvoie-t-il aussi à la question de l’accès aux archives ?

Saphia Arezki : Il est normal que des débats aient lieu et cela continuera : c’est comme cela que la recherche progresse. En Algérie, l’histoire a été largement instrumentalisée par le régime qui a rapidement établit une « histoire officielle ». Cette dernière a cependant été remise en cause et discutée dès les années 1970-1980, notamment grâce aux travaux pionniers de Mohammed Harbi (Aux origines du FLN Le FLN mirage et réalité. Des origines à la prise du pouvoir, 1954-1962).

La question de l’accès aux archives est très complexe, et surtout change au gré des régimes. Des documents qui ont pu être accessibles ne le sont plus, et vice versa. Quoi qu’il en soit, il est clair qu’il y a un gros travail à faire de ce côté-là afin que les étudiants, chercheurs mais aussi les citoyens, puissent avoir accès aux documents. Cela permettra l’émergence de nouveaux débats et fera avancer la recherche historique.

Comment arriver à un récit à peu près unifié des épisodes « polémiques » de l’histoire algérienne ? Les manifestants qui s’en emparent peuvent-ils jouer un rôle ?

Je ne pense pas qu’arriver à un récit unifié soit un objectif. Ce qu’il faudrait surtout, c’est permettre des débats autour de toutes ces questions qui peuvent encore être polémiques, afin de faire émerger de nouveaux éléments et de faire avancer l’écriture de l’Histoire, pour que la situation s’apaise progressivement.

Le nouveau président Ben Bella (à g.) et son ministre de la Défense, Houari Boumédiène en septembre 1962, au lendemain de l'indépendance. © KAHIA/ARCHIVES J.A.

Bouregaa a été enfermé après la tentative de putsch de Zbiri. Dans votre livre, vous abordez la question des dissensions dans les rangs. Comment s’est faite l’unité de l’armée ?  

L’unification de l’armée a été un long processus. À l’indépendance, il n’existe pas une seule armée : vous avez l’armée des frontières au Maroc et en Tunisie, les forces combattantes des wilayas intérieures, qui sont largement divisées sur la position à adopter au cours de la crise de l’été 1962 – entre celles qui penchent plutôt vers le Gouvernement provisoire de la République d’Algérie (GPRA) et celles qui sont plutôt du côté de l’état-major général, avec à sa tête Houari Boumédiène…

L’unification, au sortir de la guerre, s’est notamment traduite par des processus d’épuration

L’unification, au sortir de la guerre, s’est notamment traduite par des processus d’épuration, ce qui en soi n’est pas original : beaucoup de travaux d’historiens ont montré que ce type de processus est assez commun aux sociétés sortant de guerre. C’est le cas par exemple des travaux sur la France de Stéphane Audoin-Rouzeau et Olivier Forcade. Ce processus a permis, graduellement, de faire taire les divisions, l’unité du corps militaire primant alors sur toute autre considération.

Vous étudiez les différents profils et parcours des militaires algériens – maquisards de la première heure, soldats issus des rangs de l’armée française… Aujourd’hui, la génération « post-62 » est-elle dominante ? A-t-elle été formée en URSS, en Occident, ou plutôt au Moyen-Orient ?

Les anciens combattants de l’ALN encore en poste ne sont plus nombreux. Il reste bien sûr Ahmed Gaïd Salah et peut-être une poignée d’anciens moudjahidin, mais l’essentiel des cadres de l’armée ont intégré l’ANP après 1962. Je connais mal leur parcours, puisque la plupart d’entre eux n’accèdent à des postes à responsabilités qu’après 1991, date à laquelle je clos mon étude. A priori, beaucoup ont été formés à l’étranger, en URSS et en Occident, davantage qu’au Moyen-Orient.

Vous remettez en question un mythe à la peau dure, celui d’une armée historiquement fondée sur des personnalités issues de l’est, des régions de Batna, Tébessa et Souk-Ahras. Il s’agirait donc d’un fantasme…

Sans doute. Je n’ai pas réussi à établir clairement la généalogie de cette expression, mais il se trouve qu’elle ne résiste pas à l’épreuve des faits. S’il est vrai qu’en 1962 et durant les décennies qui suivent, la majorité des officiers provenaient de l’est du pays, la zone située entre ces trois villes ne constitue en aucun cas un vivier de recrutement. De nombreux éléments peuvent toutefois expliquer cette prépondérance, particulièrement l’histoire et la démographie, comme je l’explique dans mes travaux.

À propos de la gestion de l’armée par Boumédiène, militaire de carrière, vous parlez d’un moment de « désordre organisé ». Qu’entendez-vous par là, et que s’est-il passé depuis ? Cet état perdure-t-il ?

La manière de gérer l’armée de Boumédiène est liée à sa personnalité, à son charisme et à l’ascendant qu’il avait sur cette institution. Il a organisé un système de fonctionnement assez opaque – comme en témoigne par exemple le peu de publications relatives au ministère de la Défense dans le Journal officiel – , notamment au niveau du système de commandement.

Boumédiène avait relativement bien verrouillé le système afin de se prémunir contre toute tentative de déstabilisation

Il ne réglementait que très peu les rapports entre les différents départements du ministère, ce qui lui laissait une large marge de manœuvre et lui permettait de bien contrôler l’armée, dont il a pu craindre à plusieurs reprises des tentatives de putsch. Il paraît ainsi avoir relativement bien verrouillé le système afin de se prémunir contre toute tentative de déstabilisation.

Les choses changent ensuite sous Chadli Bendjedid. Celui-ci n’a pas la carrure de son prédécesseur, et est en quelque sorte un candidat par défaut. Les choses semblent ainsi être davantage formalisées à partir des années 1980. Quant à savoir comment cela fonctionne aujourd’hui, je ne peux pas vous répondre puisque j’ai arrêté mon étude en 1991. En presque trente ans, les choses ont dû largement changer.

Vous écrivez que les émeutes d’octobre 1988 ont provoqué des bouleversements majeurs au sein de l’armée, notamment sa « dépolitisation ». Que voulez-vous dire ? Selon vous, l’armée est-elle toujours « dépolitisée » aujourd’hui ? Dans quel sens ?

Sur un plan formel, la dépolitisation de l’armée date de son retrait du comité central du FLN en 1989, à la suite des émeutes d’octobre. On peut relever que c’est aussi à ce moment-là que le président de la République se détache de sa fonction de ministre de la Défense [ce qui n’était plus le cas sous Abdelaziz Bouteflika]. Une première depuis l’accession au pouvoir de Houari Boumédiène en 1965.

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