Diplomatie

Libye : « Que la France ne viole pas l’embargo sur les armes, ce n’est pas crédible »

Emmanuel Macron entre Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement d'union nationale (à g.), et le maréchal Khalifa Haftar.

Emmanuel Macron entre Fayez al-Sarraj, le chef du gouvernement d'union nationale (à g.), et le maréchal Khalifa Haftar. © Michel Euler/AP/SIPA

Le lot de missiles Javelin retrouvé il y a dix jours à Gharyan, dans une base abandonnée par les combattants pro-Haftar, appartiennent à la France, selon le Pentagone. Ainsi Paris s’est vu contraint une nouvelle fois de donner des explications sur la position française en Libye, un pays soumis depuis 2011 à un embargo sur les armes.

Selon une enquête du Pentagone rendue publique mardi soir par le New York Times, le lot de missiles de type Javelin d’origine américaine retrouvés à Gharyan, à 80 kilomètres au sud de Tripoli, appartient à la France. Une information confirmée quelques heures plus tard par Paris, qui explique les utiliser pour « l’autoprotection d’une unité militaire française déployée pour mener des opérations de lutte contre le terrorisme », tout en soulignant qu’il s’agit de matériel « endommagé et inutilisable ».

Les trois missiles antichars de type Javelin ont été récupérés avec sept projectiles d’artillerie GP6 de fabrication chinoise, par les forces alliées au Gouvernement d’entente nationale (GNA) de Tripoli, dans une base de Gharyan, dimanche 30 juin, au lendemain de la reprise de cette ville à la position stratégique. Abandonnés par des combattants de l’Armée nationale libyenne (ANL) en fuite, qui avaient fait de Gharyan un centre de commandement sur le front de guerre, les armements ont été présentés aux journalistes comme une énième preuve du soutien étranger au maréchal Khalifa Haftar.

Dans un premier temps, à cause des marquages figurant sur certains conteneurs, ils ont été attribués aux Émirats arabes unis, un partenaire important des États-Unis et principal allié de Haftar sur le sol libyen, qui utilise également ce type d’armement. Mais dix jours plus tard, l’enquête du Pentagone retrace l’origine des missiles antichars de fabrication américaine « qui coûtent plus de 170 000 dollars chacun et sont généralement vendus aux alliés proches », pour conclure qu’ils appartiennent à la France. Quant aux projectiles de fabrication chinoise, ils appartiendraient effectivement aux Émirats.

Paris « contraint de se justifier »

Depuis la chute de Mouammar Kadhafi en 2011, l’embargo sur la vente d’armes imposé par les Nations unies est constamment violé, aussi bien par l’homme fort de l’Est que par les forces alliées au chef du GNA Fayez al-Sarraj. La France est soupçonnée de soutenir le maréchal Haftar, qui a lancé le 4 avril une offensive sur la capitale Tripoli. Si ces accusations ont à plusieurs reprises été qualifiées d’« inacceptables et infondées » par Emmanuel Macron, les récentes révélations relancent le débat sur le jeu trouble de l’Hexagone dans le pays.

« Que la France participe à la violation de l’embargo n’est pas une nouveauté », rappelle Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye et chercheur à l’Institut néerlandais de relations internationales de Clingendael. En avril, le chef du gouvernement Fayez al-Sarraj avait annoncé que « tout lien entre le ministère libyen et la partie française […] (était) suspendu, à cause de la position du gouvernement français [dans le conflit] ».

Selon Jalel Harchaoui, la découverte des missiles Javelin doit être mise en relation avec les événements de ces huit dernières années. En 2016, la mort de trois membres de la DGSE en Libye dans la chute d’un hélicoptère près de Benghazi avait déjà contraint François Hollande à s’exprimer sur le sujet. Selon l’ancien président, la France se limitait alors à « mener des opérations périlleuses de renseignement ». Aujourd’hui comme hier, Paris, qui soutient officiellement le gouvernement de Fayez al-Sarraj voulu par l’ONU, « se voit une nouvelle fois contraint de justifier sa présence aux côtés de Khalifa Haftar », observe le chercheur.

Que la France envoie des agents du renseignement avec du matériel utilisé exclusivement pour l’autoprotection, sans jamais violer l’embargo, ce n’est pas crédible

Ce mercredi, le ministère des Armées a fait savoir que « les missiles étaient destinés à l’autoprotection d’une unité militaire française déployée pour mener des opérations de lutte contre le terrorisme. […] Endommagés et inutilisables, les armements étaient provisoirement entreposés dans un dépôt avant leur destruction », a ajouté la ministre dans une déclaration à la presse.

« Que les missiles soient endommagés, c’est possible. Mais que la France envoie des agents du renseignement avec du matériel utilisé exclusivement pour l’autoprotection, sans jamais violer l’embargo, ce n’est pas crédible », estime Jalel Harchaoui.

Une présence française en Libye ?

Les missiles Javelin, un armement américain importé au début des années 2000, « font effectivement partie de l’arsenal français, qui les a utilisés dans le nord de l’Irak et très probablement en Afghanistan », éclaire de son côté Akram Kharief. Selon ce spécialiste de la sécurité, directeur de publication du site Mena Défense, ce type de missile « au prix exorbitant » est effectivement utilisé « dans des opérations antiterroristes ou pour défendre une position » contre « des objectifs militaires et non pas contre des civils ». Pourtant, « il n’existe aucun document dans lequel Paris déclare les utiliser sur le sol libyen ».

Pourtant, d’après les directives du Conseil de sécurité de l’ONU (P5) – dont la France est membre permanent – , chaque transfert d’armes en Libye doit être communiqué et approuvé par le P5 s’il est destiné aux acteurs sur place. Selon la France, les missiles étaient utilisés par les services de renseignement, ce qui impliquerait en tous cas une présence française sur le terrain.

« Comme en 2016, ce scandale pourrait avoir plus de conséquences en France que sur le terrain en Libye, où cela ne changera pas les dynamiques d’un conflit qui dépasse les frontières libyennes », relativise Jalel Harchaoui.

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