Sécurité

Crise anglophone au Cameroun : pourquoi les sécessionnistes boudent la médiation suisse

Un soldat du Bataillon d'intervention rapide (BIR), à) Buea, dans le Cameroun anglophone, en octobre 2018.

Un soldat du Bataillon d'intervention rapide (BIR), à) Buea, dans le Cameroun anglophone, en octobre 2018. © REUTERS/Zohra Bensemra

Au sein du mouvement sécessionniste anglophone, le choix de la Suisse comme médiateur est loin de faire l’unanimité. À l’heure des derniers réglages avant les pourparlers prévus entre les différentes parties, Genève dénonce les manœuvres qui menacent la tenue de cette initiative, pourtant saluée par la communauté internationale.

S’achemine-t-on vers un retour à la case départ dans le processus de dialogue engagé entre le gouvernement camerounais et les sécessionnistes anglophones ? La volte-face affichée par certains acteurs de ce mouvement après l’officialisation de la médiation suisse laisse penser à cette possibilité.

Depuis quelques jours, les voix remettant en doute la neutralité du Centre pour le dialogue humanitaire (HD Centre), institution mandatée par les autorités suisses pour mener les pourparlers, se font de plus en plus entendre. Les griefs qui appuient cette position sont légion, mais la plupart se rapportent à une possible collusion entre Genève et Yaoundé.

Manque de transparence ?

Début juillet, alors que le président Paul Biya était encore dans la capitale helvétique, où il séjournait dans un cadre privé, le sécessionniste Lucas Ayaba Cho s’est ainsi fendu d’une déclaration dans laquelle il dénonçait la « trop grande proximité » qui existerait selon lui entre Genève et Yaoundé, sans toutefois argumenter. Le leader de l’Ambazonia Governing Council (AGC), l’une des factions ayant une branche armée sur le terrain, invitait d’ailleurs la Suisse à clarifier sa position. « [Elle] doit clairement nous dire si elle est juste facilitatrice ou médiatrice. Nous accepterons de travailler avec la Suisse si elle accepte de discuter avec le médiateur qui parlera au nom de l’Ambazonie, pendant qu’elle représentera le Cameroun », indiquait-il.

Aucun dialogue direct n’avait d’ailleurs été établi entre les séparatistes anglophones et les responsables camerounais, les 25 et 27 juin, lors de la discrète réunion préparatoire, tandis que Paul Biya effectuait au même moment son voyage privé.

Du côté Suisse, en officialisant son rôle de médiateur dans la crise anglophone dans un communiqué du 27 juin, le gouvernement, à travers son Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE), avait précisé avoir été « mandaté par une majorité des parties pour faciliter un processus de négociation inclusif ». Une information réitérée à Jeune Afrique par une source au sein du Centre pour le dialogue humanitaire, qui révèle que ce sont les principaux groupes séparatistes « qui ont approché en premier la Suisse », afin qu’elle ouvre une voie de dialogue avec le gouvernement camerounais.

Offre suisse

« Notre travail a consisté à prendre contact avec la multitude de groupes qui foisonnent dans la diaspora, pour avoir un éventail assez représentatif du mouvement ambazonien. Nous en avons invité une dizaine avec lesquelles nous avons eu deux réunions. Nous avons également formulé une offre aux autorités camerounaises via leur ambassadeur, qui a reçu l’aval de la présidence de la République », explique la même source.

La discrétion était une demande des deux parties

Mais en ce qui concerne le contenu de cette facilitation, les responsables du Département fédéral suisse des Affaires étrangères affirment qu’ils adhérent « au principe de discrétion, afin de ne pas compromettre le processus ». « La discrétion était une demande des deux parties pour éviter une controverse dans la phase de la prise de contact, pour protéger le processus et permettre à tous de s’entendre sur les bases », affirme-t-on du coté du CHD.

Une discrétion désormais à l’origine de la suspicion de certains acteurs, qui estiment que « la transparence devrait être de rigueur ». C’est le cas du Consortium des acteurs de la société civile anglophone (CACSC), organisation à l’origine des premières revendications politiques de 2016, qui, dans un communiqué rendu public le 8 juillet dernier, affirme que la transparence est un gage de confiance. « La confiance est primordiale lorsqu’on engage de tels débats car ce n’est que ce qui peut garantir que toutes les parties acceptent les conclusions », poursuit le CACSC dans sa déclaration.

Une « surenchère malsaine » ?

À Yaoundé, le silence règne sur la suite donnée aux prémices du dialogue engagé par la Suisse. Désormais de retour de son voyage privé perturbé par des opposants politiques camerounais à Genève, le président Paul Biya ne s’est toujours pas prononcé sur le sujet. Interrogé par Jeune Afrique sur la médiation suisse, Yaoundé n’a pas souhaité réagir.

Au sein de l’Administration camerounaise cependant, les distensions manifestées par les groupes sécessionnistes ne sont pas passées inaperçues. Et les raisons évoquées par ceux-ci ne convainquent guère. « Ces sécessionnistes font une surenchère malsaine, indique sous anonymat un cadre du ministère de l’Administration territoriale. C’est purement de la mauvaise foi, ils étaient tous unanimes lorsqu’ils appelaient au dialogue. Ils disent se battre pour leur peuple, mais en réalité ils ne se soucient aucunement d’eux sinon ils ne prendraient pas ce genre de décision lorsqu’on est sur la voie d’une sortie de crise. Une médiation est la seule voie vers la résolution du conflit et la fin des violences », ajoute-t-il.

Pourparlers dans un délai de trois mois maximum

Genève, qui ne s’est pas exprimé publiquement depuis son denier communiqué, a reçu le soutien d’acteurs internationaux, notamment l’ONU et les États-Unis, dont les responsables ont salué l’initiative. Sous anonymat, des responsables suisses condamnent « les fausses informations qui tendent à décrédibiliser le processus ». Ils indiquent par ailleurs que l’heure est aux derniers réglages, et que des pourparlers devraient s’ouvrir « dans un délai de trois mois au plus tard ».

Sur le terrain, néanmoins, certains observateurs locaux pointent l’approche choisie par les médiateurs suisses, qui présenterait selon eux effectivement des limites, malgré une initiative positive. Selon Joseph Léa Ngoula, spécialiste des questions sécuritaires, l’option choisie par les autorités helvétiques n’est pas assez inclusive pour permettre à toutes les parties de s’exprimer. « L’approche suisse, bien que salutaire, reste insuffisante pour enrayer la spirale de violence qui gagne les différentes régions du Cameroun. Elle n’inclut qu’un nombre limité d’acteurs, laissant de côté toutes les forces sociales et politiques qui ont une partition très importante à jouer dans la stabilisation des foyers de crise au Cameroun ».

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