Politique

Algérie – Abdelaziz Rahabi : « Oui à une élection présidentielle, mais pas à n’importe quelles conditions »

Abdelaziz Rahabi, le coordinateur de la conférence nationale dont la première réunion s'est tenue samedi 6 juillet 2019 à Alger.

Abdelaziz Rahabi, le coordinateur de la conférence nationale dont la première réunion s'est tenue samedi 6 juillet 2019 à Alger. © YouTube/Radio Algérienne

Encouragée par le président intérimaire Abdelkader Bensalah, la conférence nationale s'est réunie samedi 6 juillet à Alger, en présence de personnalités politiques et de la société civile. Le coordinateur de l'initiative, l'ex-ministre Abdelaziz Rahabi, dresse pour Jeune Afrique un bilan de ce premier rendez-vous.

Ancien ambassadeur d’Algérie au Mexique et en Espagne, Abdelaziz Rahabi avait été limogé dès 1999 par le président Abdelaziz Bouteflika de son poste de ministre de la Communication. Depuis son départ du gouvernement, cet homme politique, qui intervient régulièrement dans les médias étrangers et algériens, a rejoint les rangs de l’opposition.

Il dresse pour Jeune Afrique le bilan de la première réunion du « Forum du dialogue national » qu’il a coordonnée samedi 6 juillet. Malgré l’absence de nombreuses personnalités influentes et de certaines formations politiques (comme Ahmed Taleb Ibrahimi, Mouloud Hamrouche, Mustapha Bouchachi ou Liamine Zéroual), une partie de l’opposition et des organisations de la société civile (dont l’ex-chef de gouvernement Ali Benflis et les islamistes Abderrazak Makri et Abdallah Djaballah) ont réfléchi à une « sortie de l’impasse politique ».

Pour Rahabi, cette rencontre n’a été que le « début » d’un « dialogue inclusif » destiné à se poursuivre. Selon le diplomate, « personne n’a le choix aujourd’hui en Algérie : il faut trouver une issue politique ». S’il croit à une élection présidentielle comme « seule sortie de crise », il estime que des « garanties et des mesures d’apaisement de la part du pouvoir » doivent être fournies. Sans ces préalables, le risque est de « reproduire le fiasco de l’élection avortée du 4 juillet ».

Jeune Afrique : Pourquoi tenir une conférence de concertation nationale, comme vous l’avez fait ce samedi 6 juillet ?

Abdelaziz Rahabi : L’opposition a appelé à tenir ce Forum essentiellement parce qu’on était inquiets de l’impasse politique majeure dans laquelle nous nous trouvons aujourd’hui. Alors que l’absence de perspective politique devient de plus en plus évidente, les demandes des Algériens sont de plus en plus exigeantes. La classe politique d’opposition, dont une bonne partie a pu faire la jonction avec le Hirak – sans être ni son porte-parole ni son représentant – a pour objectif de transformer les demandes du peuple en action politique.

J’ai proposé une plateforme commune avec pour objectif d’aller aux élections, ou mieux de ne pas aller aux élections sans poser certaines conditions

Dans ce sens, après avoir pris contact avec tous les partis d’opposition, j’ai proposé une plateforme commune avec pour objectif d’aller aux élections, ou mieux de ne pas aller aux élections sans poser certaines conditions. Si on organise des élections dans un délai court sans obtenir de garanties de la part du pouvoir ni l’adhésion des Algériens, le risque est de reproduire le fiasco du scrutin avorté du 4 juillet.

Quelles sont, concrètement, vos propositions ?

Nous proposons une approche étape par étape, afin d’obtenir des gages de sincérité de la part du pouvoir. Ces critères seront le préalable à l’ouverture de toute discussion. Nous demandons une autonomie et une souveraineté totale de l’instance qui organise les élections. Nous voulons que ces élections se déroulent dans les meilleures conditions de régularité, de transparence et de stabilité.

L’État ne sera pas présent dans le processus électoral. Il pourra apporter un soutien logistique, mais sans plus. Ce que je crains le plus, c’est que si le peuple voit que les conditions ne sont pas réunies, il n’ira pas voter, et alors les élections deviendront un facteur d’aggravation de la crise.

Que répondez-vous aux critiques d’une partie de l’opposition et de la société civile qui soupçonne votre initiative d’être téléguidée par le pouvoir ?

Comme je l’ai rappelé samedi au début de la conférence, ce n’est que le début du dialogue. Ce forum n’a pas la prétention d’être un dialogue national, mais a l’ambition de s’élargir, notamment à une partie de l’opposition qui ne l’a pas encore rejoint. Il est ouvert et inclusif. Dans une dynamique de dialogue, on ne peut pas s’accrocher à des préalables qui ne sont pas réalisables dans les conditions actuelles ou qu’on ne maîtrise pas. Une fois le dialogue enclenché, on imposera les conditions.

Abdallah Djaballah lisant le communiqué final adopté à l'issue d'une réunion de l'opposition, mercredi 20 février 2019 à Alger (à sa droite l'islamiste Abderrazak Makri, à sa gauche l'ex-chef du gouvernement Ali Benflis). © YouTube/africanews

Voyez-vous des signes favorables émerger de la rue ?

L’évolution du Hirak est très intéressante ces dernières semaines. Si elle va dans le bon sens, il y a aujourd’hui urgence à apporter des réponses concrètes. Les Algériens ont obtenu satisfaction d’une partie de leurs revendications. Maintenant, ils sont inquiets de l’absence de perspective de solution. Et c’est là qu’intervient notre effort d’aller vers un dialogue. Il n’y a pas de solution en dehors de l’élection, et si on a peur que le scrutin ne soit pas indépendant, alors travaillons pour avoir des garanties. Un scrutin oui, mais pas à n’importe quelles conditions.

Quelles mesures d’apaisement le pouvoir actuel pourrait-il annoncer pour gager de sa bonne volonté ?

L’élection présidentielle ne pourra se tenir que si le gouvernement prend des mesures pour restaurer le lien de confiance, comme par exemple cesser les entraves à l’exercice de toute activité politique, les arrestations de manifestants pour des motifs futiles, ou encore les attaques au droit à la liberté d’expression et d’opinion. Nous avons aussi le sentiment que si au niveau central, il y a un discours de plus en plus ouvert, à l’intérieur du pays, cela ne se traduit pas dans les actes. L’ancien système résiste au changement.

L’opposition n’est pas responsable de la crise, mais elle est coresponsable dans la recherche de la solution

Le pouvoir avait misé sur l’affaiblissement de la mobilisation. Je pense qu’il a eu tort de le faire et doit arrêter de le faire, parce que plus le Hirak est fort, plus cela donne des raisons au pouvoir d’accepter le dialogue. Si au début de la contestation, le peuple se mobilisait contre le pouvoir, en l’absence de perspective, les Algériens commencent à nous rendre coresponsables de l’absence de solution. L’opposition n’est pas responsable de la crise, mais elle est coresponsable dans la recherche de la solution. C’est pour cela que nous travaillons à un compromis.

Le pouvoir écoutera-t-il vos propositions ?

Il n’a pas le choix. Il doit l’écouter, parce que lui-même a appelé au dialogue et parce qu’il connaît le niveau d’exigence et la ténacité du Hirak. Il sait aussi qu’il ne peut pas envisager une sortie de crise sans la classe politique. Mais surtout, il n’a pas le choix, parce que tant que les conditions ne sont pas réunies pour l’organisation de l’élection, les Algériens rejetterons une troisième fois le scrutin. Et là, nous risquons d’entrer dans la phase la plus grave de la crise algérienne. Personne n’a le choix aujourd’hui : il faut trouver une issue politique.

Des manifestants canalisés par des voitures de police, vendredi 28 juin 2019 à Alger. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Faîtes-vous de la libération des « détenus politiques » un préalable au dialogue ?

Nous l’avons toujours dit. Cela fait partie des mesures d’apaisement que nous demandons au gouvernement. Nous réclamons la fin des poursuites pour les délits d’opinion, l’ouverture de l’audiovisuel public, la levée des contraintes de l’exercice politique des partis, la lutte contre la corruption. Le discours officiel a changé, mais souvent les attitudes sont les mêmes que sous l’administration Bouteflika.

Comment interprétez-vous les différentes vagues d’arrestations qui ont frappé les milieux économique et politique ?

Le pouvoir les considère probablement comme des mesures pour calmer la colère populaire, mais elles sont encore insuffisantes car c’est le système qui produit la corruption. Même si tout le monde va en prison, les conditions qui favorisent la corruption seront toujours là. C’est la réforme de ce système qui permettra un véritable changement, parce que tant que les hommes politiques vont leur donner une couverture, les responsables continueront à s’enrichir en toute impunité grâce à des projets publics.

Le gouvernement Bedoui doit-il partir ?

Il fait certainement partie du passé. Ce n’est d’ailleurs pas le gouvernement Bedoui, c’est le gouvernement Bouteflika. Le président est parti, son gouvernement est resté.

Selon vous, quelle place l’armée doit-elle occuper dans la transition ?

Après le scrutin, l’armée reviendra à son rôle institutionnel dans un système démocratique, comme le fixera la prochaine Constitution du pays.

Comment définissez-vous cette impasse politique ?

L’impasse politique, c’est quand toutes les autorités officielles et toutes les institutions sont dans l’illégitimité totale. Nous sommes entrés mardi [jour de l’expiration du mandat de quatre-vingt-dix jours confié au président par intérim Abdelkader Bensalah] dans un État de non-droit. Le deuxième symptôme, c’est qu’il n’y a pas d’accord politique entre le pouvoir et l’opposition pour un calendrier de sortie de crise. Enfin, l’inquiétude des Algériens traduit également cette impasse.

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