Politique

Cameroun – John Fru Ndi : « Je tiens Paul Biya pour responsable de l’enlisement de la crise anglophone »

L'opposant camerounais John Fru Ndi, président du Social Democratic Front (SDF).

L'opposant camerounais John Fru Ndi, président du Social Democratic Front (SDF). © Sunday Alamba/AP/SIPA

Le leader du Social Democratic Front (SDF), John Fru Ndi, revient pour la première fois sur les circonstances de son enlèvement par des combattants sécessionnistes et pointe la responsabilité de Paul Biya dans l'absence de toute sortie de crise dans les régions anglophones.

Les deux enlèvements dont il a été victime en l’espace de deux mois n’ont rien retiré à son franc-parler. Le leader du Social Democratic Front (SDF) John Fru Ndi, âgé de 77 ans, n’hésite pas à condamner ses ravisseurs – des combattants sécessionnistes –, tout comme le gouvernement, dont il juge les actions jusqu’à présent inefficaces. Entre ces deux protagonistes, au centre de la crise anglophone, l’opposant historique du président Paul Biya entend toujours jouer le rôle de médiateur. Un scénario qui ne semble cependant pas se dessiner.

Jeune Afrique : Vous avez été kidnappé le 28 juin dernier, la deuxième fois en moins de deux mois, que réclamaient vos ravisseurs ?

John Fru Ndi : Les personnes qui m’ont kidnappé m’ont clairement signifié qu’ils voulaient que je retire les élus de mon parti du Parlement, du Sénat et des conseils municipaux. Au même moment, ils négociaient une rançon dans mon dos [rançon dont il n’a pas souhaité préciser le montant, ndlr]. Ils savaient que je n’accepterais pas de la payer, donc ils ont contacté les membres de ma famille, les élus du SDF ainsi que mon fils en Grande-Bretagne.

Avez-vous identifié ces individus ? S’agit-il du même groupe sécessionniste anglophone qui vous a retenu pendant quelques heures dans le ville de Kumbo, en avril dernier ?

Je ne sais pas s’ils sont liés, ceux qui m’ont kidnappé à Kumbo opèrent là-bas, et ceux du 28 juin étaient à Alabukam [une petite localité proche de Bamenda, en zone anglophone, ndlr]. Ils bombaient le torse en affirmant avoir incendié ma maison, qu’ils allaient me montrer « de quoi ils sont capables », et se plaignaient que certains de leurs combattants soient encore en prison. Les Ambazoniens sont-ils obligés de montrer aux Camerounais qu’ils peuvent attaquer des personnes, saisir leurs biens, sans que personne ne réagisse ? Et ce sont eux qui veulent diriger les anglophones ?

Des gens prennent les armes pour harceler les populations et utilisent la crise comme un moyen de se faire de l’argent

La cause anglophone est pour moi une réalité et un véritable problème dans ce pays. Avant qu’on aboutisse à une solution, des gens prennent les armes pour harceler les populations et utilisent la crise comme un moyen de se faire de l’argent. Je condamne fermement cela.

Votre kidnapping a suscité une polémique, certains pensent qu’il s’agit d’une stratégie visant à attirer l’attention sur vous…

Ceux qui disent cela dérapent complètement, ou alors cela signifie qu’eux-mêmes seraient capables de mettre en place une telle stratégie.C’est honteux que des élites ou des professeurs d’université, qui font habituellement des investigations sérieuses, puissent dire que l’enlèvement a été monté de toute pièce.

Comment pourrais-je prendre une arme et me la tirer moi-même dans le pied ? C’est une blessure qui pourrait ne jamais se refermer…

À l’issue du précédent enlèvement, vous aviez refusé de renforcer votre protection personnelle. Envisagez-vous désormais de solliciter une protection des autorités ?

Le gouvernement a demandé à m’apporter une sécurité, mais j’ai refusé. Ce serait montrer le signe que je suis effrayé par ces personnes, ce qui n’est pas le cas.

Les autorités veulent une garde qui puisse m’escorter de partout, lorsque que je vais aux champs ou même que je me balade… Je ne veux pas vivre comme ça, je souhaite rester libre. Si quelqu’un a un problème avec moi, qu’il me rencontre et me le dise.

Je ne marcherai pas avec une garde armée pour autant

C’est regrettable que des gens viennent chez moi, tirent sur ma propre garde, me kidnappent directement dans mon lit sans chaussures, me traînent au sol pour m’emmener. Mais je ne marcherai pas avec une garde armée pour autant. Je suis protégé par Dieu et le peuple, pas les armes.

La Suisse s’est officiellement prononcée comme médiateur international entre le gouvernement et les sécessionnistes, quelles sont ses chances de réussite ?

Je ne sais pas ce que fait la Suisse, et je ne connais pas plus la personne sélectionnée pour prendre part à ces négociations. Je n’ai aucune idée de ce qui se passe là-bas, mais je constate que les jeunes sont toujours dans les forêts à faire ce qu’ils font. Je me demande bien quel est l’angle de ces négociations et avec qui cela se passe.

Lors de la visite du Premier ministre Joseph Dion Ngute à Bamenda, votre parti vous a proposé comme médiateur de cette crise. Êtes-vous toujours prêt à jouer ce rôle, au vu des menaces qui pèsent sur vous ?

Lorsque le Premier ministre a fait son offre de dialogue, nous lui avons répondu qu’on ne pouvait pas mener de dialogue sincère et fructueux sans impliquer les combattants. Je ne voulais pas faire une médiation semblable à celle du cardinal Christian Tumi [une Conférence générale anglophone, ndlr]. Je respecte et j’encourage toutes les actions visant à réunir les anglophones autour d’une table, mais l’approche que le SDF et moi avons proposé de mener se concentre sur la partie la plus délicate du dialogue : contacter ceux qui combattent dans les forêts.

Le gouvernement doit revoir sa stratégie sur le terrain

La visite de Joseph Dion Ngute était-elle fructueuse ?

Cette visite aurait due être fructueuse. Mais juste après son départ, des maisons ont été brûlées par des militaires camerounais, ici-même à Mankon [Bamenda], car deux soldats de leurs rangs y avaient été tués. La faute commune ne fait pas le droit. Des gens tuent puis fuient, et les soldats camerounais se vengent sur des innocents. Ce n’est pas sain pour notre société. Les soldats sont formés pour gérer les choses avec une certaine modération. Mais lorsqu’ils s’emportent au point de brûler et détruire des maisons, je ne pense pas que ce soit la bonne solution. Le gouvernement doit revoir sa stratégie sur le terrain.

Trois ans de conflit, des milliers de morts… Comment sortir de la crise ?

Il faut poser la question à Paul Biya, et lui demander ce qu’il veut faire. Lorsque je l’ai rencontré à Etoudi [en mai 2017, ndlr], je lui avais dit de gérer ce problème en signant l’accord que son ancien Premier ministre, Philémon Yang, avait conclu avec les avocats et les enseignants [ces derniers menaient les revendications corporatistes qui se sont muées en crise socio-politique]. S’il avait signé ce document, les écoles fermées auraient été rouvertes et les avocats seraient rentrés dans les tribunaux. Mais il ne l’a jamais fait.

Depuis le début de cette crise, il n’a jamais rencontré ne serait-ce qu’un seul d’entre eux pour parler de cette situation

Je tiens Paul Biya totalement et complètement responsable de cette situation. C’est de sa faute. Je pense qu’il brûlait d’envie de mener une guerre et il l’a menée contre son propre peuple. Les chefs traditionnels du Nord-Ouest l’ont intronisés « chef des chefs », mais depuis le début de cette crise, il n’a jamais rencontré ne serait-ce qu’un seul d’entre eux pour parler de cette situation.

C’est également regrettable que tous les équipements déployés pour combattre Boko Haram soient aujourd’hui en train d’être utilisés sur des enfants qui demandent simplement un meilleur système légal.

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