Histoire

Rwanda : 25 ans après le Liberation Day, retour à Mulindi, l’ancienne « capitale » du FPR

A Mulindi (district de Gicumbi, nord), l'ancien quartier général du FPR reconverti en musée.

A Mulindi (district de Gicumbi, nord), l'ancien quartier général du FPR reconverti en musée. © Marième Soumaré

Dans le nord du pays, l’ex-quartier général du Front patriotique rwandais (FPR, au pouvoir) fut un lieu stratégique de la « lutte de libération » qui a mené les troupes de Paul Kagame jusqu’à Kigali, le 4 juillet 1994. À l'occasion du 25e anniversaire de leur victoire, ses anciens compagnons de lutte racontent ce combat qui fait office de mythe national.

C’est sans doute le clou de la visite. Une tranchée creusée dans un monticule de terre, menant à une pièce sombre assez grande pour contenir une table et une chaise. Au mur, un portrait de Paul Kagame. Selon l’ancien ministre de la Défense, James Kabarebe, l’actuel chef de l’État a passé beaucoup de temps dans cette pièce minuscule, en 1992, au plus fort de la guerre entre la rébellion essentiellement composée d’exilés tutsi et l’armée gouvernementale hutu. Deux ans plus tard, Paul Kagame et ses troupes prenaient le contrôle de Kigali, mettant un terme au génocide.

Dans le district de Gicumbi, à 80 km au nord de Kigali, Mulindi est l’un de ces « repères historiques » marquant le long combat des troupes de Paul Kagame face à l’ancien régime rwandais. « Mulindi représente le début de la lutte, l’endroit où on a vécu, où on s’est battu, où on a gagné des batailles. Plus que tout, c’est l’endroit où on a survécu », confie Paul Kagame ce 4 juillet 2019, à l’entame d’une intense semaine de commémorations, orchestrée au millimètre. L’actuel président rwandais se remémore « une époque où on se couchait chaque soir sans savoir si on serait vivants le lendemain ».

Les collines de Mulindi ont retrouvé leur sérénité. © Marième Soumaré pour JA

Perché sur une colline verdoyante l’ancien quartier général du FPR respire aujourd’hui la sérénité

Aujourd’hui, perché sur une colline verdoyante, entouré de plantations de thé, l’ancien quartier général du FPR respire la sérénité. Mulindi, est devenu en 2012 le National Liberation Park Museum.

On y raconte comment l’Armée patriotique rwandaise (APR), la branche armée du parti, est parvenue à prendre le contrôle du pays et à arrêter le génocide qui a causé quelque un million de morts entre le 7 avril et le 4 juillet 1994. Un long combat dont le récit continue de se construire autour de son leader, Paul Kagame.

L’énergie du désespoir

A Mulindi (district de Gicumbi, nord), cette tranchée a abrité le commandant d'alors Paul Kagame. © Marième Soumaré pour JA

Nous étions exaltés à l’idée de pouvoir enfin rentrer chez nous, mais nous étions complètement indisciplinés

Le 1er octobre 1990, lorsque que les rebelles ont lancé une offensive éclair depuis Kagitumba, une ville située à l’extrême nord du pays, l’actuel chef de l’État n’était pas présent dans les rangs de l’APR. C’est la toute première attaque du FPR, une formation politico-militaire créée en 1987 en Ouganda, où s’étaient exilés nombre de réfugiés tutsi interdits de rentrer chez eux par le régime Habyarimana.

Alors placés sous le commandement de Fred Rwigema, quelques centaines de soldats venus de l’Ouganda voisin parviennent à prendre Gabiro, une ville située à une soixantaine de kilomètres plus au sud. Ils en seront rapidement délogés par l’armée rwandaise, équipée d’hélicoptères Gazelle. Dès le début de l’offensive Fred Rwigema meurt dans des circonstances qui demeurent auréolées d’un certain mystère. Découragé, affaibli, privé de commandement, le FPR se replie.

« Nous étions totalement désorganisés », se rappelle le commandant général Sam Kaka, aujourd’hui retraité, qui a participé aux combats. « Nous étions exaltés à l’idée de pouvoir enfin rentrer chez nous, nous combattions avec l’énergie du désespoir, mais nous étions complètement indisciplinés. Parmi nous, beaucoup n’avaient aucune expérience. » Selon le commandant Kaka, plusieurs officiers, apprenant la mort de Fred Rwigema, qui avait été un temps dissimulé aux combattants, ont ainsi déserté les rangs.

Les prémices du génocide

A Gabiro (district de Gatsibo, Est), le commandant général à la retraite Sam Kaka (dr) et le brigadier général George Rwigamba. Tous deux ont participé à la première attaque du FPR, en octobre 1990. © Marième Soumaré pour JA

Après l’offensive de 1993, Mulindi devient la capitale officielle des rebelles

Cette défaite douloureuse contraint Paul Kagame à revenir en hâte des États-Unis, où il suit une formation militaire, pour prendre le commandement des troupes du FPR. Il revoit la stratégie de la rébellion et, à force d’attaques ponctuelles, parvient à faire évoluer le rapport de force politique. À Mulindi, le FPR installe son quartier général et la radio du parti, Radio Muhabura.

En février 1993, le FPR lance une offensive d’envergure qui le mène aux portes de Kigali.  C’en est fini de sa stratégie de guérilla. « À chaque succès du FPR, le gouvernement acceptait de négocier, souligne Faustin Kagame, ancien journaliste et militant de longue date. Après l’offensive de 1993, Mulindi devient la capitale officielle des rebelles. On y voyait même des délégués du gouvernement venir négocier. » En 1993, des discussions entre les deux camps se concrétisent en effet en Tanzanie pour aboutir à un accord de paix qui sera signé le 4 août à Arusha, sous les auspices des pays de la sous-région.

« C’est depuis Mulindi que nous avons lancé le processus pour former un gouvernement de transition qui ne sera finalement jamais mis en place », rappelle Paul Kagame.  Fin 1993, c’est entre les murs de l’ancien QG que le FPR sort de la clandestinité, organise ses réunions et définit sa stratégie politique. Au termes d’âpres négociations, la rébellion est en effet parvenue à obtenir des concessions importantes du régime Habyarimana : ses troupes se préparent à fusionner avec l’armée régulières et ses cadres s’apprêtent à intégrer le gouvernement et l’assemblée nationale.

L'ancien ministre de la Défense et proche du président Paul Kagame James Kabarebe à Mulindi (district de Gicumbi, nord), le 2 juillet 2019. © Marième Soumaré pour JA

Le 8 avril, Paul Kagame donne l’ordre de passer à l’offensive

Mais l’espoir de voir le Rwanda tourner la page des années noires s’effondre brutalement le 6 avril 1994, un peu avant 20h30, lorsque l’avion du président Juvénal Habyarimana, de retour de Tanzanie, est abattu par deux missiles au dessus de Kigali.

« Paul Kagame était là, en train de regarder un match de football à la télévision, lorsque je lui ai appris la mort du président Habyarimana, confie James Kabarebe, qui était alors son aide de camp. Il m’a demandé de lui confirmer la nouvelle… puis il a continué à regarder le match. » Très vite la mort de l’ancien chef de l’État devient officielle. Paul Kagame convoque alors en urgence son état-major. « À minuit, ils étaient tous réunis auprès de lui », ajoute James Kabarebe.

Alors que les massacres débutent la nuit même à Kigali et dans d’autres villes du pays, le chef de l’APR place ses troupes en « stand-by class one » (état d’alerte maximum). Le 8 avril, devant l’incapacité des casques bleus de l’ONU à enrayer les massacres visant les Tutsi et les Hutu de l’opposition, le « chairman » donne l’ordre de passer à l’offensive. « C’est à partir de Mulindi que nous avons lancé nos toutes premières opérations contre le génocide », rappelle Paul Kagame.

Ingando, « camper ensemble »

Paul Kagame à Kigali, le 2 juillet 2019. © Marième Soumaré pour JA

Le premier facteur de notre réussite, c’était ce sentiment que nous n’avions pas de solution alternative à la victoire

Depuis l’ex-Zaïre (actuelle RDC), l’Ouganda, le Burundi… de nouvelles recrues affluent, venant grossir les rangs de l’APR. « Nous n’avions pas d’autre choix que celui de nous engager dans la lutte », se souvient un officier de l’armée rwandaise, qui a rejoint l’ancienne rébellion, en 1994, à 23 ans, alors qu’il était exilé au Zaïre.

L’homme décrit l’état d’émulation qui a alors saisi les exilés. « Le début des massacres contre les Tutsi a provoqué une vague de recrutement massive parmi les jeunes. Le premier facteur de notre réussite, c’était ce sentiment que nous n’avions pas de solution alternative à la victoire, puisque nous n’avions aucun lieu de repli possible. »

Cet officier, qui n’a jamais quitté depuis les rangs de l’armée, loue les sessions d’Ingando, une sorte de service civique dispensé depuis la fin du génocide aux jeunes Rwandais ou aux membres de la diaspora de retour dans le pays, qui se retrouvent à camper ensemble pendant un ou deux mois. On y dispense des cours d’histoire, on y apprend la discipline.

« Les jeunes y apprennent aussi les parades militaires, les arts martiaux et le maniement des armes, explique l’officier. C’est important qu’ils aient des rudiments en matière militaire, car nous sommes un peuple guerrier. » Plus que tout, l’Ingando entend enseigner aux nouvelles générations de Rwandais les « valeurs morales et culturelles » à la base de l’unité du pays et de son renouveau.

Lorsque le FPR a accédé au pouvoir, en juillet 1994, il a hérité d’un pays dévasté et exsangue, où tout était à reconstruire. « Quand notre guerre de libération s’est achevée, nous avons dû commencer une lutte différente, où nous étions sans cesse obligés de nous expliquer et de nous justifier », observe Paul Kagame.

Désigné président du parti à partir de 1998, élu chef de l’État pour la première fois en 2003 (il occupait la fonction depuis 2000), l’ancien chef de guerre a conduit la reconstruction du Rwanda d’une main de fer, avec des méthodes qui suscitent autant de louanges chez les uns que de critiques chez d’autres. De ce combat-là aussi, Paul Kagame demeure jusqu’à présent le leader incontesté. 

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