Justice

Côte d’Ivoire – Noël Akossi-Bendjo : « Ce procès est une mascarade »

Noël Akossi Bendjo, ancien maire du Plateau (Abidjan). © DR

Accusé de détournements de fonds publics, l'ancien maire du Plateau et cacique du PDCI a été condamné à vingt ans de prison ferme mardi 2 juillet. Dans une interview à Jeune Afrique, il dénonce une affaire « politique ».

« C’est une question d’honneur », assure Noël Akossi-Bendjo. Au lendemain de sa condamnation, par le tribunal correctionnel du Plateau, à vingt ans de prison ferme et plus de 10 milliards de francs CFA (plus de 15 200 euros) d’amende pour détournement de fonds publics, faux et usage de faux, l’ancien maire du Plateau se dit combattif, mais reste sonné par la lourdeur de la peine.

Pour sa première interview depuis cette annonce, le cacique du Parti démocratique de Côte d’Ivoire reçoit Jeune Afrique dans son grand appartement bourgeois du 16e arrondissement de Paris, à deux pas de la place de l’Étoile, où il vit depuis onze mois. Après dix-sept années à la tête de la commune emblématique d’Abidjan, ce fervent opposant au projet de parti unifié voulu par Alassane Ouattara a été révoqué en août 2018 en Conseil des ministres. Proche d’Henri Konan Bédié, le patron du PDCI et désormais rival du chef de l’État, il s’estime victime d’un règlement de compte politique, à moins d’un an et demi de la prochaine présidentielle.

Jeune Afrique : Mardi 2 juillet, le tribunal correctionnel d’Abidjan vous a condamné à vingt ans de prison ferme et plus de 10 milliards de francs CFA d’amende. Quelle a été votre réaction ?

Noël Akossi-Bendjo : J’ai été surpris par l’ampleur des sanctions mais sur le fond, cela ne m’étonne pas de la part du pouvoir en place. Ce procès est une mascarade. Un procès où je n’ai pas pu me défendre : ni ici à Paris, ni à Abidjan, je n’ai reçu de convocation, pas plus que mes avocats. L’audience a duré 1 h 30 et le délibéré 13 minutes. C’est aberrant et honteux. Ce n’est qu’un procès politique.

Mais pourquoi seriez-vous la cible du pouvoir ?

Il faut le leur demander ! Ce que je constate c’est que l’année dernière, ma révocation a eu lieu en dehors de toute règle. Tout cela, c’est fait pour me punir de m’être opposé au parti unifié entre le PDCI et le Rassemblement des Houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP). Dans ce pays, lorsqu’on est contre le RHDP, on est considéré comme un délinquant. Il faut que cela cesse.

Pendant des années, j’ai dirigé la Société ivoirienne de raffinage (SIR), et ma probité n’a jamais été remise en cause

On vous reproche tout de même des faits précis et graves : le détournement de plusieurs milliards de francs CFA lorsque vous étiez maire du Plateau…

C’est un mensonge ! Pendant dix-sept ans, j’ai été maire du Plateau, j’ai subi de multiples inspections, et comme par hasard, c’est juste après la rupture entre Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié qu’on découvrirait des malversations… ? Je n’ai jamais rien détourné.

Pendant des années, j’ai dirigé la Société ivoirienne de raffinage (SIR), une des plus importantes du pays, qui fait des milliards de chiffre d’affaires. Interrogez tous ceux qui sont dans le secteur, ma probité n’a jamais été remise en cause.

Au cœur de cette affaire, il y a des contrats qui liaient votre mairie et Neg-com, l’entreprise fondée par Jacques Ehouo. Chaque année, Neg-com devait reverser d’importantes sommes à la mairie, mais selon des documents comptables, que Jeune Afrique a pu consulter, cela n’a été fait qu’en partie. En 2012 par exemple, sur 120 millions de francs CFA, 20 961 000 ont été recouvrés, en 2013, sur 50 millions, 8 597 000 ont été recouvrés… Comment expliquez-vous cela ?

Ce sont de faux chiffres, de faux documents. Ont-ils trouvé de l’argent sur mon compte ? Quand on veut accuser quelqu’un malhonnêtement, on peut tout de même le faire avec plus d’élégance. Ils l’ont fait avec grossièreté.

Il y a-t-il tout de même bien eu un contrat signé avec Neg-Com ?

Oui, nous avions fait des appels d’offres. Nous avons choisi les meilleures entreprises, et c’est comme ça que le contrat avec la société Neg-Com a été conclu.

Jacques Ehouo est une cible depuis le début

Qu’est-ce que Neg-Com était chargée de faire au Plateau ?

L’entreprise devait faire l’interface avec les publicitaires. Elle avait aussi pour objectif de créer des emplois et elle a réussi à faire embaucher des centaines de jeunes. Elle devait enfin faire de l’assistance sociale. C’est un package. Il y a-t-il eu une autre société de ce type capable de faire autant que ce qu’elle a fait ? Demandez aux autres maires. Aucune société n’a su le faire avec la même rigueur.

Cette entreprise appartenait à Jacques Ehouo, qui est votre neveu, n’est-ce pas ?

Bien sûr. Son père est le cousin de mon père. Il est venu me proposer ce projet en 2004.

Jacques Ehouo est aujourd’hui votre successeur, à la mairie du Plateau. Lui avez-vous parlé depuis l’annonce de votre condamnation ?

Je l’ai eu au téléphone. Il est à Abidjan et il se porte bien.

Craint-il d’être lui aussi condamné dans cette affaire ?

C’est une cible depuis le début. L’année dernière, en a essayé de l’empêcher d’être candidat à la mairie du Plateau, puis on a triché pour l’empêcher de gagner, enfin, une fois qu’il a été élu, on a essayé de l’empêcher de s’installer.

Le soutien d’Henri Konan Bédié à mon égard est sans ambages

Vous êtes mis en cause dans une autre affaire, révélée par les West Africa Leaks. Selon ce consortium de journalistes d’investigation, vous avez domicilié une entreprise, la Benath Company, aux Bahamas, un paradis fiscal. Est-ce vrai ?

C’est encore un montage destiné à me salir. Je n’étais pas propriétaire de cette société, j’en étais seulement administrateur. Et je n’ai aucun compte offshore aucun.

Tout cela c’est pour affaiblir le PDCI. On a essayer de dissoudre le PDCI, maintenant on essaie de l’attaquer par tous les moyens. On s’en prend même à son président : quand il dénonce de sérieux problèmes pour la nation, on essaie d’instrumentaliser ses propos. Le PDCI fait peur ! C’est pour cela qu’on fabrique tout ça. Mais le PDCI est debout.

Vous-même aviez des ambitions présidentielles. Songez-vous toujours à être candidat malgré votre condamnation ?

Il n’est pas encore temps de parler de cela. Ma seule ambition c’est de servir mon pays.

Mardi, vous avez accueilli Henri Konan Bédié à son arrivée à Paris. Lui avez-vous parlé depuis la décision du tribunal ?

Je l’ai appelé pour l’informer. Il m’a dit de rester fort et courageux, et qu’il fallait se battre. Il m’a conseillé de laisser les avocats suivre le cours des choses et assuré que le PDCI allait suivre le dossier. Son soutien est sans ambages.

À Abidjan, beaucoup pensent qu’Henri Konan Bédié pourrait être candidat à la présidentielle de 2020. Vous en a-t-il parlé ?

Il est préoccupé par son pays. C’est son unique souci.

Une candidature serait-elle raisonnable, à 85 ans ?

Ce qui est important, c’est de savoir que le président Henri Konan Bédié nous conduit vers la réconciliation. La main-tendue au FPI et la visite annoncée au président Laurent Gbagbo sont de bonnes choses. Le reste sera décidé à l’occasion d’une convention.

Cela fait onze mois que vous vivez à Paris. Avez-vous l’intention de rentrer en Côte d’Ivoire pour faire face à la justice ?

Lorsque la vérité sera dite, je rentrerai. Je ne suis pas un maso, je ne vais pas aller me livrer à une justice aux ordres pour finir à la Maca (Maison d’arrêt et de correction d’Abidjan). Je suis courageux mais pas téméraire.

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