Politique

Algérie – Dialogue sans l’armée : les contestataires accepteront-ils la proposition de Bensalah ?

Des manifestants devant des camions de police à Alger, vendredi 28 juin 2019.

Des manifestants devant des camions de police à Alger, vendredi 28 juin 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Une nouvelle conférence nationale est programmée samedi 6 juillet en Algérie. Si le président par intérim Abdelkader Bensalah s'est prononcé mercredi en faveur d'un dialogue indépendant de l'État et de l'armée, des voix s'élèvent pour dénoncer le peu de marge de négociation et un contexte de répression inapproprié.

« Le dialogue sera conduit et mené en toute liberté et en toute transparence par des personnalités nationales crédibles, indépendantes, sans affiliation partisane et sans ambition électorale. […] L’État dans toutes ses composantes, y compris l’institution militaire, ne sera pas partie prenante à ce dialogue et observera la plus stricte neutralité tout au long du déroulement de ce processus », a assuré mercredi soir le président Abdelkader Bensalah – à quelques jours de l’expiration officielle, le 9 juillet, de sa période d’intérim à la tête de l’État.

Pour le moment, la liste des personnalités nationales indépendantes n’a pas été dévoilée, mais Bensalah annonce la mise en place d’un « organe ou d’une autorité électorale à mettre en place pour organiser et contrôler le processus électoral dans toutes ses étapes ».

Si le président assure que ni l’État ni l’armée en feront partie, la proposition d’aller enfin vers une élection présidentielle est au cœur de la conférence nationale programmée samedi 6 juillet. Depuis quelques semaines, les expressions employées dans les colonnes du quotidien d’État El Moudjahid valident l’initiative : « ouvrir un dialogue national global », « un rendez-vous stratégique », « un événement prometteur »…

Ainsi, quelques semaines après l’échec de l’initiative de la « société civile », une nouvelle conférence va se tenir avec pour objectif de trouver une sortie à la crise que traverse l’Algérie depuis plusieurs mois, et « rapprocher les visions de tous les acteurs » en vue d’une proposition consensuelle.

Divergences sur le calendrier

L’initiative, lancée par les partis rassemblés sous le nom de Forces du changement, devrait réunir des personnalités politiques importantes. Cependant, malgré l’approche dite « inclusive », les divisions se creusent déjà entre ceux qui acceptent la tenue d’une élection présidentielle à bref délai, et ceux qui refusent cette solution qu’ils considèrent comme celle imposée par le commandement de l’armée.

Alors que les appels au dialogue se multiplient, l’avis de ce deuxième groupe n’est pas pris en considération en vue du sommet de samedi. « L’initiative est bâtie sur l’idée d’aller aux élections après une période définie et après un accord politique sur les mécanismes à adopter et sur l’instance qui organise les élections », explique ainsi l’ex-ministre Abdelaziz Rahabi, nommé coordinateur de la conférence.

Ainsi, l’espoir de voir une opposition politique réunie s’éloigne. D’un côté, le FLN, le RND, le MPA et TAJ, ainsi que de nombreuses personnalités comme Lakhdar Benkhellaf (FJD), l’ancien président Liamine Zéroual, Mouloud Hamrouche (FLN), Ahmed Taleb Ibrahimi (FLN), Ali Yahia Abdennour ou encore Ahmed Benbitour pourraient participer, même s’ils l’ont pas confirmé pour l’instant. « Le FLN soutient toutes les rencontres de l’opposition préconisant le dialogue inclusif », a indiqué de son côté le secrétaire du vieux parti Mohamed Djemai. Quant à Ali Benflis, il plaide lui aussi pour un « grand compromis national ».

« Les conditions du dialogue ne sont pas réunies »

Pourtant, la mission du coordinateur de la conférence, Abdelaziz Rahabi, est justement de convaincre tout le monde de participer à l’élaboration d’une solution commune. « Notre initiative n’est pas celle de partis ou de pôles. De nombreux partis, représentants de la société, syndicats et élites ont apporté leur contribution à cette initiative globale », a-t-il annoncé le 26 juin, en marge d’une réunion des forces de l’Alternative démocratique.

« Comment peut-on dialoguer avec le pouvoir pour élaborer une solution commune, alors que le climat de peur est maintenu ? » s’interroge Youssef Tazibt, dirigeant du Parti des travailleurs (PT),  rappelant le maintien en détention provisoire de sa secrétaire générale Louisa Hanoune. « Cette conférence a déjà réduit la question de la transition à l’organisation de la présidentielle, ce qui ne correspond pas à notre position. De notre point de vue, une participation active est exclue », explique-t-il à Jeune Afrique.

Si sur la forme, il y aura un semblant de conférence, sur le fond, les conditions pour une véritable discussion constructive ne sont pas réunies

Avec ou sans la participation de « l’État » et de l’armée, « cette proposition coïncide en réalité avec celle du régime, à laquelle la rue ne croit plus, décrypte Moussaab Hammoudi, chercheur doctorant à l’EHESS, spécialiste de l’Algérie. Si sur la forme, il y aura un semblant de conférence, sur le fond, les conditions pour une véritable discussion constructive ne sont pas réunies. De plus, l’échiquier politique de l’ère Bouteflika est complètement discrédité auprès de la rue. Les revendications des Algériens sont claires et ne sont même pas évoquées, tout comme la possibilité de mettre en place une Assemblée constituante. »

Pourtant, en réponse à une question sur l’avis du commandement de l’Armée nationale populaire (ANP), Abdelaziz Rahabi a assuré à l’agence officielle APS que « l’ANP n’a pas à s’immiscer dans le cours des initiatives ou chercher à les orienter, mais devrait plutôt les favoriser ».

Voix discordantes

Des voix discordantes mais timides s’élèvent. « Le pouvoir a déjà le nom du futur président et cherche un moyen pour le légitimer. […] Je ne participerai pas à la conférence de l’opposition prévue le 6 juillet », annonçait le moudjahid et militant politique Lakhdar Bouregaâ, quelques jours avant sa mise en détention pour « outrage à corps constitué et atteinte au moral de l’armée ».

Dans un communiqué conjoint, les sept formations qui composent l’Alternative démocratique (dont le FFS, le RCD, le PT, le MDS et l’Union pour le changement et le progrès) ont ajouté que « l’organisation de l’élection présidentielle dans le système actuel, sans la libération des prisonniers politiques, la fin de l’instrumentalisation de la justice et l’ouverture de l’espace politique et médiatique, ne fera que prolonger la vie du régime ».

Selon Moussaab Hammoudi, « cette concertation pourrait fonctionner, mais le pouvoir démolit avec ses propres mains son argumentaire, et les dernières arrestations d’un vétéran ou de plusieurs manifestants portant un drapeau amazigh le prouvent. Dès qu’Ahmed Gaïd Salah avance une solution politique, il l’accompagne d’un traitement sécuritaire, détruisant lui-même le processus qu’il construit. »

Pour le chercheur, cette proposition « ne garantit pas que les Algériens vont arrêter de manifester ». Vendredi, pour la 20e manifestation hebdomadaire qui coïncidera avec le 57e anniversaire de l’Indépendance, de grandes manifestations sont prévues partout à travers le pays. « Vendredi 5 juillet, le premier mot d’ordre de la marche sera : libérer les détenus politiques d’opinion et de drapeaux », a prévenu dans une déclaration à Jeune Afrique l’avocate Aouicha Bekhti, selon qui le régime commettrait une « grave faute » s’il procède à de nouvelles arrestations dans un jour aussi symbolique.

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