Diplomatie

[Tribune] L’Afrique ne doit pas faillir à ses responsabilités sur le Cameroun

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Mausi Segun est la directrice de la division Afrique de Human Right Watch.

Un membre des BIR, lors d'une intervention à Buea, en octobre 2018. © REUTERS/Zohra Bensemra

Alors que le Cameroun s’enfonce dans une spirale de violences, l'Union africaine (UA) et les membres africains du Conseil de sécurité des Nations unies - la Côte d’Ivoire, l'Afrique du Sud et la Guinée équatoriale - doivent avoir le courage et la conviction de faire face aux crises urgentes sur le continent.

Après l’avoir ignorée pendant plus de deux ans, le Conseil de sécurité des Nations unies prête enfin une certaine attention à la dégradation de la situation des droits humains au Cameroun. Les trois pays africains membres de cette instance internationale, à savoir la Côte d’Ivoire, l’Afrique du Sud et la Guinée équatoriale, ne devraient pas rater l’occasion d’inscrire à l’ordre du jour du Conseil la crise toujours plus grave sévissant au Cameroun.

Depuis trois ans, le pays est enlisé dans un cycle de contestations civiles, suivies d’une répression de la part du gouvernement, et de violences qui menacent de dégénérer en une catastrophe pour les droits humains. Une extension du conflit pourrait déstabiliser une région déjà fragile : le Cameroun, qui mène une guerre contre les insurgés de Boko Haram dans la région de l’Extrême-Nord, possède des frontières communes avec la République centrafricaine, la République du Congo, le Tchad, le Nigeria, le Gabon et la Guinée équatoriale.

Tueries, enlèvements et actes de torture

La crise séparatiste au Cameroun a débuté en octobre 2016, quand des étudiants, des enseignants et des avocats des régions anglophones minoritaires sont descendus dans les rues pour exiger une meilleure reconnaissance de leurs droits culturels et politiques. La réponse brutale des forces de sécurité, qui ont tué et arbitrairement arrêté des manifestants pacifiques, ainsi que celle du gouvernement, qui a interdit des organisations de la société civile et suspendu internet, ont exacerbé la crise.

Depuis lors, de nombreux groupes séparatistes sont apparus et ont pris les armes, réclamant l’indépendance des régions anglophones, qu’ils appellent « l’Ambazonie ». Ces groupes ont tué, enlevé et torturé des détracteurs supposés, tout en imposant un boycott de l’éducation, ce qui, depuis plus de deux ans, a empêché les enfants et leurs enseignants d’aller à l’école dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest.

Le gouvernement a répondu par la violence, incendiant des centaines d’habitations, tuant des civils, détenant et torturant des séparatistes présumés dans une prison gérée par la gendarmerie à Yaoundé, la capitale. La crise a entraîné le déplacement d’un demi-million de Camerounais, dont beaucoup ont désespérément besoin de protection et d’assistance humanitaire.

Inaction de l’Union africaine et du Conseil de sécurité 

Alors que le Cameroun s’enfonçait dans une spirale de violences, l’Union africaine (UA), l’organisation continentale qui aspire à promouvoir « des solutions africaines aux problèmes africains », a jusqu’ici refusé de s’emparer ou même de reconnaître l’existence du problème.

Le Conseil de sécurité de l’ONU n’a pas fait beaucoup mieux, s’abstenant de la moindre déclaration sur les graves violations des droits humains commises aussi bien par les forces gouvernementales camerounaises que par les séparatistes armés, ou de mettre en garde les deux camps contre les conséquences potentielles de leurs actes.

Il y a cependant des signes que l’ONU pourrait dorénavant agir de façon plus énergique. Le mois dernier, les États-Unis, avec l’appui de l’Allemagne, de la République dominicaine et du Royaume-Uni, ont organisé une séance informelle du Conseil de sécurité pour aider à mettre la situation au Cameroun sur les écrans radar des États membres. L’effort était louable, mais la séance n’a consisté qu’en une réunion informelle et ne portait que sur la situation humanitaire. La forte résistance des membres africains du Conseil, méfiants à l’égard des interventions menées par des pays occidentaux sur le continent, a presque fait échouer cette initiative. Le représentant permanent de l’UA auprès du Conseil de sécurité n’a même pas participé à la séance.

Les États non occidentaux doivent unir leurs forces

Les États non occidentaux réticents à l’idée que les pays occidentaux soient en première ligne dans une crise africaine devraient unir leurs propres forces pour inscrire le Cameroun à l’ordre du jour du Conseil. Le meilleur moyen de mobiliser le Conseil de sécurité autour de la crise au Cameroun malgré ses divisions serait que ses membres africains prennent la tête de ces efforts et exigent une action vigoureuse.

Le meilleur moyen de mobiliser le Conseil de sécurité autour de la crise au Cameroun serait que ses membres africains exigent une action vigoureuse

Il est peu probable que la Guinée équatoriale relève le défi. Elle-même profondément marquée par des violations des droits humains, elle a, dans son propre intérêt, de bonnes raisons de défendre l’idée selon laquelle ce qui se passe à l’intérieur des frontières d’un État, aussi dangereux que ce soit pour les droits ou pour la sécurité, ne regarde que lui.

Le long combat de l’Afrique du Sud contre l’apartheid a bénéficié de la solidarité internationale, notamment du soutien actif du Conseil de sécurité de l’ONU. Cependant, ces dernières années, les présidents sud-africains successifs ont résisté aux pressions de la communauté internationale visant à remédier aux violations graves et de grande ampleur des droits humains dans des pays comme le Zimbabwe, le Soudan et, jusque récemment, le Myanmar. Le président nouvellement élu, Cyril Ramaphosa, a promis de promouvoir « la démocratie, la justice, les droits humains et la bonne gouvernance » dans un discours prononcé à l’ONU, et mettre en œuvre cette promesse face à la crise du Cameroun serait un bon point de départ.

La Côte d’Ivoire, meilleur espoir face aux crises africaines ? 

Le meilleur espoir pourrait toutefois venir de la Côte d’Ivoire, dont sa crise post-électorale brutale de 2010-2011 a été résolue avec le soutien de l’UA et du Conseil de sécurité de l’ONU. En 2016, le président Alassane Ouattara, alors en campagne pour que son pays soit élu au Conseil de sécurité, avait déclaré que ce dernier devait être « principalement l’organe au sein duquel les décisions courageuses doivent être prises, pour éviter à nos peuples et à nos États les conflits et les guerres, avec leur lot de détresse et de souffrances ».

Bien que son bilan en matière de votes soit loin d’être parfait, le gouvernement du président Ouattara a fait preuve d’un certain leadership sur les questions de droits humains.

Le mandat de deux ans de la Côte d’Ivoire au sein du Conseil de sécurité s’achèvera fin 2019. Bien que son bilan en matière de votes soit loin d’être parfait, le gouvernement du président Ouattara a fait preuve d’un certain leadership sur les questions de droits humains. La Côte d’Ivoire s’est démarquée des autres États africains pour prendre l’initiative d’un embargo sur les armes à destination du Soudan du Sud, même si le 30 mai, elle s’est abstenue lors du vote d’une résolution prorogeant cet embargo.

Appuyer une action au sujet du Cameroun, en inscrivant officiellement à l’ordre du jour du Conseil de sécurité la crise dans les régions anglophones et en s’attaquant aux graves violations des droits humains, renforcerait la contribution de la Côte d’Ivoire en tant que pays soutenant les défenseurs des droits humains et la résolution des conflits. Cela montrerait également que des gouvernements africains peuvent avoir le courage et la conviction de faire face aux crises urgentes sur le continent.

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