Diplomatie

Mohamed el-Baradei : « J’espère que les États-Unis vont recommencer à négocier avec l’Iran »

L'ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Mohamed el-Baradei.

L'ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA), Mohamed el-Baradei. © DR © Richard Juillart

Pour l'ex-patron égyptien de l'Agence internationale de l'énergie atomique (AIEA), Mohamed el-Baradei, la solution à la crise entre Téhéran et Washington réside dans la coopération, et non pas dans la force.

Accord sur le nucléaire iranien, crise dans le Golfe, conflit israélo-palestinien, construction polémique du méga-barrage entre l’Éthiopie et l’Égypte : de nombreuses crises secouent actuellement le Moyen-Orient. À l’occasion de la Commission globale de politique en matière de drogue (Global Commission on Drug Policy), qui s’est réunie mardi 25 juin à Lisbonne pour le lancement de son rapport annuel, l’ancien directeur de l’Agence internationale de l’énergie atomique (AIEA) et vice-président égyptien par intérim du pouvoir de transition en 2013, Mohamed el-Baradei, s’inquiète d’un « retour en arrière » dans la zone, tout en réitérant son engagement en faveur des droits de l’homme.

Cet homme politique, nommé provisoirement vice-président d’Égypte quelques jours après le coup d’État renversant le président Mohamed Morsi – décédé en plein procès le 17 juin – a démissionné de son poste pour protester contre la répression des manifestants et le massacre des Frères musulmans sur la place Rabaa al-Adawiya. Depuis qu’il s’est exilé en Autriche, en 2013, il préfère garder le silence sur l’actualité de son pays, même si des rumeurs circulent sur son éventuel retour au Caire. Jeune Afrique a rencontré ce vétéran de la diplomatie internationale.

Jeune Afrique : Dans quelle mesure l’Afrique du Nord, zone que vous représentez ici à Lisbonne, est-elle confrontée aux problématiques liées à la drogue ? 

Mohamed el-Baradei : L’Afrique du Nord est devenue une zone de production et de consommation, tout en restant au cœur des trafics. Les pays arabes doivent réfléchir à l’approche utilisée pour régler les problèmes des consommateurs mais aussi pour combattre le crime organisé. Pour trouver une solution, il faut discuter ouvertement du problème, ce qui est encore tabou.

Le Sud est en train de produire la drogue que le Nord, essentiellement, consomme

Il faut également rappeler que le trafic de drogue est une question géopolitique. Le Sud est en train de produire ce que le Nord, essentiellement, consomme. Il y a une demande et une offre. Il ne s’agit pas d’une question locale, mais d’un problème transnational.

Justement, la tension est actuellement à son comble entre Washington et Téhéran. En tant qu’ancien dirigeant de l’AIEA, quel regard portez-vous sur l’accord sur le nucléaire iranien ?

L’accord sur le nucléaire iranien, conclu en 2015, est toujours un bon compromis et fournit les garanties, au moins pendant dix ans, contre la peur que l’Iran puisse un jour se procurer l’arme nucléaire. Avec le retrait américain de cet accord, en mai 2018, on risque d’avoir perdu des années de coopération, de dialogue et de travail destiné initialement à une meilleure infrastructure de sécurité au Moyen-Orient.

Ce qui se passe maintenant est une rechute : le contexte a évolué et nous sommes en train de frôler la guerre dans le Golfe. Les Américains disent qu’ils veulent s’assurer que l’Iran ne se dotera pas l’arme nucléaire, mais l’objectif de cet accord était justement de contrôler le programme nucléaire de Téhéran. Sa valeur était claire et mettait tout le monde d’accord, y compris les États-Unis et la Russie. Désormais, nous devrons travailler davantage pour que l’Iran, comme n’importe quel autre pays, ne se dote pas de cette arme.

Grâce à quels moyens la région pourrait-elle connaître une désescalade ? 

La zone Moyen-Orient est encore plus instable que les autres. La seule façon de résoudre la tension dans la région passe donc par la coopération, le dialogue, la construction d’un rapport de confiance et non pas de force, comme on le voit aujourd’hui. Pour l’administration Trump, l’Iran pratique des activités illicites qui rendent instable la région. Bien sûr, cela peut se discuter. Mais la solution n’est pas de se débarrasser de l’accord nucléaire, au contraire.

Une négociation avec les Américains est-elle encore envisageable ? 

J’ai encore l’espoir que les Américains décideront de revenir sur leurs pas et recommencent à négocier avec l’Iran. J’espère qu’ils vont s’asseoir autour d’une table avec Téhéran, les pays au cœur de la crise, mais également la Turquie afin d’engager un dialogue constructif. S’accuser les uns les autres, sans aucune négociation, ne mènera nulle part.

Pour préserver la paix au Moyen-Orient, il faudrait s’assurer que personne ne possède l’arme nucléaire dans cette zone, ce qui n’est pas le cas

Finalement, pour préserver la paix au Moyen-Orient, il faudrait s’assurer que personne ne possède l’arme nucléaire dans cette zone, ce qui n’est pas le cas. Israël, par exemple, possède son propre arsenal. Comment peut-on construire une nouvelle structure de sécurité dans la région pendant que certains pays, au Moyen-Orient comme ailleurs, continuent à développer l’arme nucléaire en imposant à d’autres pays de ne pas la posséder ? Ce n’est pas soutenable et cela prouve que les pays ne sont pas tous égaux.

Le Bahreïn a accueilli, les 25 et 26 juin, une conférence, à l’initiative des États-Unis, censée amener la paix entre Israéliens et Palestiniens. Quelle est votre opinion sur ce qui a été présenté par Washington comme « l’accord du siècle » ? 

Là encore, c’est un retour en arrière. Pendant cinquante ans on a répété, et on était d’accord, que les Palestiniens avaient droit à leur propre pays, ce qu’ils continuent à réclamer aujourd’hui. Il ne peut pas y avoir d’accord qui n’offre pas aux Palestiniens leurs droits nationaux. Même si le développement économique est une question importante, il ne peut pas y avoir de résultat crédible sans solution politique.

Que pensez-vous de la construction du méga-barrage sur le Nil entre l’Éthiopie et l’Égypte ?

Il s’agit à nouveau d’une question de coopération. L’Égypte base son approvisionnement à travers les eaux du Nil depuis des siècles et j’espère que l’on trouvera un compromis, par le biais de la technologie, pour que l’Éthiopie produise de l’électricité sans endommager Le Caire ou Khartoum. Il n’y a aucune raison qu’on ne parvienne pas à ce résultat qui est dans l’intérêt de tous.

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