Sécurité

Massacres dans le centre du Mali : pourquoi l’armée ne parvient pas à protéger la population

Les stigmates de l'attaque contre le village dogon de Sobane Da, dans le centre du Mali, le 9 juin 2019. © REUTERS/Malick Konate

Pas une semaine ne passe sans que le centre du Mali ne soit le théâtre d'un nouveau massacre de civils. À chaque fois, les témoins dressent le même constat : l’armée censée repousser les assaillants n’arrive qu’après le départ de ces derniers.

La litanie des massacres qui endeuillent le centre du Mali semble ne pas vouloir s’arrêter. Dimanche 30 juin, ce sont les villages peuls de Bidi, Sankoro et Saran, situés près de la frontière burkinabè, qui ont été la cible d’une nouvelle attaque, menée par des hommes armés pour le moment non identifiés, qui ont abattu 23 civils et fait de nombreux blessés, selon Cheick Harouna Sankaré, maire de la commune de Ouonkoro, où se trouve les villages attaqués. Et l’édile, interrogé par Jeune Afrique, de marteler : « La situation est grave, j’ai pourtant averti l’armée de la présence de dozos [chasseurs traditionnels dogons, ndlr] autour des villages avant l’attaque. L’armée doit agir pour sécuriser les populations ». Une plainte qui, malgré les promesses des responsables politiques et de la hiérarchie militaire, est devenue récurrente.

Douze heures pour arriver sur les lieux

Boubou Cissé, le Premier ministre malien (au centre), prie sur les tombes des victimes de la tuerie de Sobane, lors d'une visite sur place le 11 juin 2019. © DR / Primature du Mali

Le lendemain matin, le ministère de la Sécurité intérieure n’avait même pas été informé de cette attaque, assure un proche du ministre

Au lendemain de l’attaque du village dogon de Sobane Da, dans la commune de Sangha, le 9 juin dernier, Ali Tolo, le maire de la commune, avait également pointé ce retard de l’armée. Premier à se rendre sur le lieu du massacre, il y a découvert l’horreur d’une tuerie ayant coûté la vie à au moins 35 personnes – le bilan initial faisait état de 95 morts. Des images qui ne le quittent plus.

Un bébé sans vie, toujours attaché par un pagne au dos de sa mère, dont le corps inanimé gît au sol. « Il me semble que la balle a d’abord atteint l’enfant avant de ressortir par la poitrine de sa mère », détaille Ali Tolo. Quelques pas plus loin, dans une autre case du village, des corps calcinés s’entassent. « C’est peut-être une famille qui a été regroupée là avant d’être brûlée vive », avance-t-il.

Le massacre a été commis par une dizaine d’hommes armés juchés sur des motos et hurlant « Allah Akbar », qui ont fondu sur le village vers 17 heures, le dimanche 9 juin. L’armée, elle, est arrivée douze heures plus tard, alors le poste militaire le plus proche, à Diankabou, se trouve à une vingtaine de kilomètres seulement des lieux de la tuerie.

« J’ai appelé l’armée à 21 heures pour lui demander de venir secourir les villageois, mais les militaires ne sont venus que le lendemain, à 9 heures », assure le maire de la commune. Le lendemain matin, le ministère de la Sécurité intérieure n’avait « même pas été informé de cette attaque », assure un proche du général Salif Traoré, le ministre malien de la Sécurité et de la Protection civile.

Un constat récurrent

Une soldat malien sur les lieux de la tuerie d'Ogossagou, dans le centre du Mali. © DR / Présidence malienne

Ce n’est que quatre heures plus tard que les premiers renforts de l’armée sont arrivés sur les lieux

Un scénario qui rappelle peu ou prou la tuerie d’Ogossagou, le 23 mars, lors de laquelle 157 personnes ont été abattues par des hommes armés. Alors que le village peul, situé dans le cercle de Bankass, a été attaqué à 5 heures du matin par une centaine d’hommes armés, « ce n’est que quatre heures plus tard que j’ai vu les premières voitures de renfort de l’armée arriver sur les lieux », affirme Ada Diallo, 55 ans, l’une des rescapées, qui n’a eu la vie sauve qu’en ayant fuit puis en se cachant dans la forêt.

« Il y avait une odeur de sang dans tout le village, se souvient celle qui a perdu son mari dans cette attaque. Nous ne pouvions même pas boire car l’eau des puits était contaminée par le sang des cadavres jetés dedans par les assaillants ».

Des sanctions et des questions

Des soldats maliens dans la région de Mopti, dans le centre du pays, en 2012. © AP/SIPA

Il est vrai que les effets de l’état d’alerte n’ont pas été assez rapides

À Koulogon, Gangafani ou Yoro, quelques-uns des villages frappés par des massacres lors desquels n’ont été épargnés ni les femmes, ni les enfants, ni les vieillards, à chaque fois, les témoins et survivants dressent le même constat : le renfort de l’armée, censée repousser les assaillants, n’arrive qu’après le départ de ces derniers. Un constat qui a même poussé les autorités maliennes à prendre des sanctions à l’encontre de plusieurs responsables, civils et militaires.

Au lendemain de la tuerie de Sobane Da, le général Sidi Alassane Touré a ainsi été destitué du son poste de gouverneur de Mopti. « Nous sommes en guerre, et quand il y a faute, quand il y a laxisme, je sanctionne. Nos ennemis sont autour de nous, avec nous, au-dedans de nous. Ils connaissent nos habitudes et exploitent la moindre de nos faiblesses », martelait le président Ibrahim Boubacar Keïta, dans l’interview exclusive qu’il a accordée à Jeune Afrique. « Il est vrai que les effets de l’état d’alerte n’ont pas été assez rapides, et je me suis posé la question de savoir pourquoi, dans une zone qui est pourtant relativement bien couverte par les réseaux de téléphonie mobile », s’est même interrogé le président malien.

Comment expliquer cette lenteur de la réaction des forces armées maliennes, sans même parler de la difficulté à identifier et interpeller les responsables présumés de ces tueries, alimentant ainsi un sentiment d’impunité lui-même terreau de frustrations et de violences ? Dysfonctionnement des services de renseignement militaires ? Manque de moyens ? Problème de stratégie ?

Le 28 juin dernier, le Conseil de sécurité a directement pointé du doigt la responsabilité des autorités maliennes, leur demandant de « s’employer sans tarder et de manière prioritaire, au titre du Cadre politique de gestion de la crise dans le centre du Mali, à élaborer et à mettre en œuvre une stratégie globale axée sur les aspects politiques visant à protéger les civils, à réduire les violences intercommunautaires et à rétablir la présence et l’autorité de l’État ».

Manque de moyens et stratégie inefficace

Des soldats maliens dans le nord du pays, en février 2017 (archives / Illustration). © Pascal Guyot/AP/SIPA

Nous ne pouvons pas être dans chaque village du pays

Dans son bureau de la Direction de l’information et des relations publiques des armées (Dirpa), le colonel Diarran Koné se montre particulièrement méfiant lorsqu’il évoque ce sujet. Avant tout, il évoque la question des moyens.

« Chaque militaire ne possède pas un hélicoptère de combat ou un tank. Nous ne pouvons pas être dans chaque village du pays », pose-t-il. « Lorsqu’une attaque se produit contre un village, les militaires se trouvent souvent sur une autre opération », assure-t-il par ailleurs.

Dans le Centre, l’armée fait face à des attaques asymétriques depuis 2015 qui ont coûté la vie à des nombreux militaires. « Les soldats des opérations sur le terrain réagissent indépendamment des ordres venus de la hiérarchie. Ils essaient de se protéger eux-même avant de secourir les villages attaqués, parce qu’en général, quand les terroristes attaquent un lieu, ils minent d’abord les routes qui y mènent et postent des hommes pour tendre des embuscades aux renforts au cas où », nous confie une source du renseignement malien basé dans le Centre.

Evolution du nombre de personnes tuées dans la région de Mopti et des causes des décès, établi par L’intitut Armed Conflict Location & Event Data Project. t. © DR / ACLED / https://www.acleddata.com/2019/06/06/democracy-delayed-parliamentary-elections-and-insecurity-in-mali/

« Il faut prendre les dispositions nécessaires pour déjouer les éventuelles embuscades, éviter les mines, face auxquelles les soldats peuvent faire face sur leur trajet », précise encore le gradé, qui en veut pour preuve les attaques récurrentes dont les Forces armées maliennes sont la cible. Ce fut notamment le cas le 18 juin, à quelques kilomètres de Gossi, dans le Centre. Au moins un soldat a été tué et trois véhicules calcinés lorsque les militaires sont tombés dans une embuscade après avoir tenté de rattraper des hommes armés qui venaient de voler les bêtes de bergers du Gourma.

Sur le terrain, l’armée malienne a pourtant mobilisé plusieurs centaines d’hommes et du matériel militaire dans le centre du Mali. Quatre hélicoptères de combat stationnés à Mopti mènent régulièrement des missions, notamment pour détruire des bases jihadistes ou assurer une surveillance aérienne. Depuis 2018, le gouvernement a même élaboré un Plan de sécurisation intégrée des régions du centre (PSIRC) et une dizaine de camps militaires ont été érigés avec l’aide de la Minusma. L’un d’entre-eux est celui de Diankabou, situé à une vingtaine de kilomètres de Sobane Da.

Guerre asymétrique et milices d’autodéfense

Des membres de la milice Dan Na Ambassagou, à Dangaténé dans le centre du Mali, en mars 2019. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Outre la question des moyens déployés, se pose également celle relative à la capacité qu’a l’armée malienne à faire face à une guerre asymétrique, dans laquelle les frontières entre groupes armés jihadistes et milices d’autodéfense se réclamant de telle ou telle ethnie est à la fois complexe et, parfois, floue. « La situation est difficile. Il ne s’agit pas d’une guerre entre deux États, mais plutôt de celle d’une partie de la population contre une autre. D’autant qu’une part du peuple protège les assaillants », reconnaît le colonel.

La proximité entre certains soldats et des milices dans le centre du Mali peut aussi expliquer l’incapacité de l’armée à éviter les massacres. « Ils ne veulent pas se retrouver dans une position de combat avec certains groupes armés avec qui ils ont pu collaborer dans le passé contre les jihadistes », explique à Jeune Afrique Jean-Hervé Jezequel, directeur du projet Sahel à l’International Crisis Group (ICG).

« En 2016, au moment où les dozos [les chasseurs traditionnels dogons, ndlr] s’organisent pour assurer des missions de défense de leurs communautés [face aux attaques des jihadistes], une partie des autorités politiques et militaires de la zone tolèrent, voire encouragent leur développement, espérant qu’il contribuera à freiner l’avancée des groupes jihadistes dans des zones rurales du centre du Mali où l’État se sait fragilisé », expliquait déjà l’analyste en mars dernier, dans un texte par lequel il « appelait les autorités maliennes à enrayer l’engrenage du nettoyage ethnique ». Pour Jean-Hervé Jezequiel, « les autorités politiques et militaires ont ensuite été débordées par l’activité de ces groupes, qui ont rapidement profité de leur position de force pour régler des comptes et asseoir leur influence dans les affaires locales. »

Le Conseil de sécurité, dans sa résolution adoptée la semaine dernière, ne dit pas autre chose lorsqu’il « exhorte les autorités maliennes à désarmer sans délai toutes les milices » et « à faire en sorte que tous les responsables de violations des droits de la personne et d’atteintes à ces droits et de violations du droit international humanitaire dans le centre du Mali aient à répondre de leurs actes et soient traduits devant la justice. »

Plus de 600 civils tués et 70 000 déplacés internes

Des déplacés internes dans la région de Mopti, en 2015. © Photo MINUSMA/Marco Dormino

Face à cette incapacité à contenir l’insécurité, les populations des zones rurales ont pris massivement les routes vers les grandes villes

Les défaillances supposées de l’armée malienne ne sont cependant pas les seules pointées du doigt. La Minusma, qui possède un bureau régional à Mopti, peine elle aussi à assurer son mandat de protection des civils. Lors de l’attaque contre le village d’Ogossagou, il a fallu attendre l’après-midi, à 17 heures – soit douze heures après le début de l’attaque -, pour voir le premier hélicoptère de cette mission de l’ONU se poser dans le village afin d’évacuer les nombreux blessés.

La Minusma a toutefois renforcé, le 24 juin, sa présence dans le centre du Mali, en inaugurant un nouveau « secteur centre ». Son objectif : « une meilleure coordination » avec les forces armées maliennes pour « mieux protéger les civils et favoriser le retour de l’autorité de l’État et de l’État de droit dans la région »

Face à cette incapacité à contenir l’insécurité, les populations des zones rurales ont pris massivement les routes vers les grandes villes. « Plus de 600 civils ont été tués depuis le début de l’année dans les attaques perpétrées principalement dans la région de Mopti », affirme l’OCHA dans son dernier bilan, en date du 28 juin, qui fait par ailleurs état du fait que « le nombre de personnes déplacées internes fuyant ces violences a quasiment quadruplé dans les régions de Mopti et de Ségou entre mai 2018 et mai 2019, passant de 18 000 à 70 000, ce qui représente 58% du nombre total de personnes déplacées internes dans le pays, estimé à environ 120 000. ». « Pour la seule dernière semaine du mois de juin, 600 personnes ont quitté la région de Mopti pour se réfugier à Ségou », précise Katy Thiam, porte-parole de l’OCHA au Mali.

« Certains responsables militaires maliens justifient la lenteur de leur intervention dans le Nord car l’espace y est vaste, mais ce prétexte ne tient pas dans le Centre, où l’espace est plus restreint. L’armée a pourtant intérêt à agir vite, non seulement pour secourir les populations, mais surtout pour en finir avec l’insécurité. Car plus la situation se dégrade, plus l’insécurité s’étend vers le Sud et risque d’impacter les pays voisins », prévient Jean-Hervé Jezequel.

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