Transport aérien

Alioune Sarr : « L’Open sky n’arrangerait pas les intérêts stratégiques du Sénégal »

Alioune Sarr, ministre sénégalais des Transports, le 11 juin 2019 à Dakar. © DR / Ministère sénégalais des Transports

Le ministre sénégalais du Tourisme et des Transports aériens, Alioune Sarr, l'assure : le temps n'est pas venu pour le Sénégal de rejoindre l'Open sky africain, et de libéraliser son ciel. Réaffirmant son objectif de promouvoir la destination Sénégal, par le biais d'Air Sénégal et de son nouvel aéroport dont le pays veut faire un « hub de rang international », il lance par ailleurs un appel aux investisseurs dans le secteur hôtelier.

Entouré d’une importante délégation, le nouveau ministre sénégalais du Tourisme et des Transports aériens, Alioune Sarr, a enchaîné la semaine dernière les réunions parisiennes à l’issue du dernier salon aéronautique du Bourget, que ce soit avec les équipes d’Air France, Aéroports de Paris (ADP), celles du Club Med et les tours-opérateurs français.

Il souhaite développer plusieurs projets importants sur la plateforme aéroportuaire comme un centre de maintenance, un centre de formation aux métiers de l’aéronautique, ainsi qu’une cité aéroportuaire de 4000 mètres carrés. Ses études (menées par ADP Ingénierie) sont déjà bouclées. Elle sera gérée en partenariat public-privé.

Mais par dessus tout, l’objectif, et il ne s’en cache pas, est de promouvoir la destination Sénégal et, surtout, les investissements dans le secteur hôtelier.

Jeune Afrique : Vous concluez votre visite parisienne. Quel message avez-vous délivré à vos différents interlocuteurs ? 

Alioune Sarr : Il faut exploiter l’interdépendance entre tourisme et transport aérien. L’Aéroport international Blaise Diagne (AIBD) de Dakar a accueilli l’année dernière 2,4 millions de passagers, soit plus que celui d’Abidjan. Ce qui le met parmi les premiers de la sous-région. Il faut maintenant analyser finement les segments de tourisme actuels.

Pendant trop longtemps, nous avons assis notre développement touristique sur le segment balnéaire. Ce qui est très bien, puisque nous avons 700 km de côtes. Mais d’autres segments sont aussi à haute valeur ajoutée : le tourisme médical, culturel, culinaire, éducatif, historique avec des sites (Gorée, Saint-Louis, les sites mégalithiques, le Saloum).

Dans le cadre du Plan Sénégal émergent, vous souhaitez faire du pays « un hub de transport aérien et une destination touristique de référence de rang international ». Or la taxe aéroportuaire est de 54 euros à l’Aéroport international Blaise Diagne (AIBD) par billet, ce qui en fait une des plus chères du continent. Compte-vous baisser cette taxe ? 

Non, pas pour l’instant. Le gouvernement a fait le choix d’opter pour un investissement massif. L’AIBD a coûté près de 600 millions d’euros. En dépit du montant de la taxe, des compagnies ont fait le choix de cette destination. Evidemment, il y a un surcoût, et nous l’assumons.

Notre objectif, c’est de construire un hub. Nous n’avons pas d’autre choix que d’investir massivement. Cette redevance n’est pas là ad vitam aeternam. En 2026, ce sera la fin de l’investissement dans l’aéroport.

Par ailleurs, il faut que les Sénégalais puissent se déplacer dans les 14 régions, et 150 millions d’euros ont été alignés pour reconstruire les aéroports de Saint-Louis, Matam, Ziguinchor, Tambacounda et Kédougou. Une deuxième phase de 78 milliards de francs est aussi dédiée à la reconstruction de huit autres aéroports (Cap Skirring, Kolda …). Cela aussi nous permettra de faire du Sénégal un hub aérien très important.

La salle d'embarquement de l'AIBD. © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Les compagnies aériennes doivent comprendre qu’arriver dans un aéroport international comme le nôtre, cela a un prix

Cette taxe n’est-elle pas tout de même un frein ? 

Pour nous, ce n’est pas un frein. Dans un billet, ce qui pose problème, c’est la taxe kérosène qui est le fait des compagnies aériennes. Aujourd’hui le marché africain a un problème de compétitivité par rapport aux autres marchés, à cause de cette taxe prélevée sur les compagnies aériennes, et que je considère comme abusive. Ces taxes sont inexistantes en Amérique du nord.

La vraie question n’est pas sur les 54 euros. Le gouvernement sénégalais assume ce choix souverain. Les compagnies aériennes doivent comprendre qu’arriver dans un aéroport international comme le nôtre, cela a un prix, que les services de haut niveau ont un coût. Les billets sur Dakar coûtent de 900 à 1500 euros, ce ne sont pas les 54 euros de taxe aéroportuaire qui rendent le billet cher.

Actuellement, le trafic entre la France et le Sénégal est régi par des accords bilatéraux. Le Maroc a développé son secteur touristique grâce à l’open sky. Comptez-vous, comme la Côte d’Ivoire, ouvrir votre ciel ? 

Nous considérons que l’open sky n’arrangerait pas les intérêts stratégiques du Sénégal et de notre compagnie nationale, qui doit être accompagnée. Nous allons accompagner Air Sénégal jusqu’à qu’il soit suffisamment robuste pour tenir dans un ciel ouvert. L’open sky est exclu au Sénégal pour le moment.

Un avion d'Air Sénégal. © Ministère des transports aériens du Sénégal (via Twitter)

Nous disons oui à l’ouverture du ciel africain, mais il faut que chaque pays puisse accompagner sa compagnie

Le marché unique du transport aérien africain (Mutaa) prévoit pourtant la libéralisation des fréquences, des droits de trafic …

Au Sénégal, nous disons oui à l’ouverture du ciel africain, mais il faut que chaque pays puisse accompagner sa compagnie, que cela ne se fasse pas au détriment d’une compagnie forte qui viendrait briser tout le monde.

Il n’est pas possible que des compagnies qui ont déjà amorti l’ensemble de leurs investissements veulent qu’on leur ouvre le ciel africain totalement, alors qu’elles ont été accompagnées pendant très longtemps par leur État.

Faites-vous pression sur certaines compagnies comme Air France pour qu’elles baissent leurs prix ? 

Ce n’est pas notre rôle d’intervenir dans l’activité d’une société privée. Notre rôle, c’est de faire qu’Air Sénégal aligne ses prix sur des prix raisonnables, pour que le maximum de clients puissent voyager sur Air Sénégal.

Air France ne doit-il pas positionner un A380 dans les prochains mois ? 

Nous discutons en permanence. Non, ce n’est pas à l’ordre du jour. Car Il y a sept fréquences pour la France et sept pour le Sénégal en équilibre de capacités. Le gouvernement veille à ce que les intérêts d’Air Sénégal soient préservés. S’ils mettent un A380, il faudrait qu’Air Sénégal mette aussi un A380…

Le conflit entre le Cargo Village et 2AS (filiale de la société gestionnaire de l’aéroport), sur la gestion du fret à l’import, très lucrative, est-il réglé ? 

Ce ne sont pas des projets qui s’excluent. 2AS va construire un terminal de 2 000 mètres carrés pour augmenter  sa capacité de stockage avec ce hangar. Quand le fret attendra un certain niveau, on sera obligé de travailler avec d’autres prestataires. 2AS a l’exclusivité du handling sur le périmètre aéroportuaire. L’État doit respecter ses engagements sur les contrats qu’il signe. Si vous voulez devenir prestataire sur le cargo aéroportuaire, il faut traiter avec 2AS.

Teyliom a pourtant reçu une habilitation de l’APIX, l’agence de promotion des investissements au Sénégal, pour construire le Cargo Village…

Oui, mais ce n’est pas dans le périmètre aéroportuaire.

L'A330neo d'Air Sénégal. © Airbus

Début 2020, Air Sénégal démarrera, avec son deuxième Airbus A330, la connexion avec l’Europe du sud, l’Espagne et l’Italie

Comment avance le processus de recherche de partenaire stratégique pour Air Sénégal ? 

Pour l’instant, la Caisse des dépôts et consignations du Sénégal reste actionnaire à 100% d’Air Sénégal. On regarde comment intégrer des investisseurs privés forts et sérieux. Pour le moment ce n’est pas la priorité, nous devons d’abord établir les différentes routes d’Air Sénégal et agrandir la flotte.

Comment intégrez-vous la compagnie aérienne dans votre stratégie touristique ? 

Notre compagnie nationale doit jouer un rôle pivot dans le développement du tourisme. Début 2020, Air Sénégal démarrera, avec son deuxième Airbus A330, la connexion avec l’Europe du sud, l’Espagne et l’Italie où vous avez une très forte communauté sénégalaise,  puis le marché américain (New York, Montréal) seul ou en partage de codes.

Air Sénégal permettra de connecter le pays aux marchés émetteurs de touristes : l’Allemagne, la France, la Chine – qui est le premier marché émetteur avec 235 milliards de dollars dépensés par les Chinois -, puis le marché américain -près de 235 milliards de dollars dépensés. Cela se fera par étape.

Le Pullman Teranga, sur la corniche est, à Dakar. © Youri Lenquette pour JA

Nous cherchons des investisseurs crédibles prêts à s’engager dans des trois, quatre, cinq étoiles

En Afrique, il est souvent difficile de développer des projets hôteliers à cause de la faible disponibilité en foncier. Comment comptez-vous répondre à cette problématique ? 

Sur la Petite-Côte, le Club Med a un gros projet à Nianing : le Saraba, un établissement de 791 chambres, ce qui représente un projet à 490 milliards de francs CFA. Ils veulent ajouter 120 nouvelles chambres dans leur club du Cap Skirring.

Le groupe espagnol Riu va quant à lui investir sur 500 chambres. N’oublions pas le projet de ville verte « Akon City », dans la zone de Moudiene, sur 50 hectares, un centre de loisirs, un centre de formation. On a signé avec eux à travers la Sapco.

Il y a aussi des projets d’Hyatt, d’Accor, de Movenpick … Toutes ces infrastructures doivent être prêtes pour 2022, date à laquelle se tiendront les Jeux olympiques de la Francophonie au Sénégal, le sommet mondial de l’eau, le sommet Chine-Afrique.

Nous cherchons des investisseurs crédibles prêts à s’engager dans des trois, quatre, cinq étoiles. Car nous avons du retard dans les hôtels de haut niveau. Je leur lance un appel. Le gouvernement mettra à leur disposition le foncier et un ensemble de services pour les accompagner. Le privé prendra les choses en mains avec des PPP.

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