Politique

Algérie : « Les arrestations de porteurs de drapeaux amazigh sont anticonstitutionnelles »

Des manifestants brandissant un drapeau amazigh, vendredi 21 juin 2019 à Alger. © Anis Belghoul/AP/SIPA

Au moins 18 manifestants ont été interpellés depuis vendredi en Algérie pour avoir brandi des drapeaux amazigh. Si l'atteinte à l'unité nationale est avancée par la justice - semblant répondre à une injonction du général Gaïd Salah - , la société civile et l'opposition dénoncent un arbitraire visant à semer la division.

Mardi, alors que des milliers d’étudiants battaient le pavé dans les rues d’Alger, des policiers en civil circulaient dans le cortège pour confisquer les drapeaux amazigh. Au moins un manifestant a été interpellé au sein de ce défilé haut en couleurs, nombre de protestataires ayant choisi de porter des tenues traditionnelles de toutes les régions du pays en signe d’unité, selon la presse algérienne.

Il rejoint les 17 autres placés dimanche sous mandat de dépôt pour avoir brandi le même étendard deux jours plus tôt, lors du 18e vendredi de manifestation. Détenus à la prison d’El Harrach à Alger, ils ont été inculpés pour atteinte à l’unité nationale. Un verdict rendu par les tribunaux de Bab el-Oued et de Sidi M’Hamed d’Alger, qui est une première depuis le début en février de mouvement de contestation au régime de l’ex-président Abdelaziz Bouteflika. En effet, jusque-là, tous les contestataires arrêtés avaient été relâchés en fin de journée.

Quelques dizaines de personnes se sont rassemblées lundi devant le tribunal de Sidi M’Hamed en solidarité avec les interpellés, qui encourent jusqu’à dix ans d’emprisonnement et une amende de 3 000 à 70 000 dinars (516 euros), en vertu de l’article 79 du Code pénal invoqué par la justice algérienne. Un argument légal que les activistes contestent. « Ces arrestations sont anticonstitutionnelles, car l’article 79 n’interdit pas le drapeau amazigh mais punit ‘l’atteinte à l’intégrité du territoire national’ », affirme Me Abderrahman Saleh, avocat algérien spécialiste des droits de l’homme.

Un symbole « culturel plus que politique »

Lors d’un discours prononcé mercredi 19 juin à Béchar (Sud-Ouest), le général Ahmed Gaïd Salah, nouvel homme fort du pouvoir, a dénoncé les « tentatives d’infiltration des marches populaires, au cours desquelles des drapeaux autres que l’emblème national sont brandis par d’infimes minorités », précisant que « des ordres et instructions fermes ont été donnés aux forces de sécurité afin de faire respecter strictement les lois en vigueur et de faire face aux individus qui essaient d’attenter à nouveau aux sentiments des Algériens ».

Pourquoi ceux qui arborent fièrement l’étendard amazigh ont des problèmes, alors que celui-ci ne représente pas un État ?

Contacté par Jeune Afrique, Mouloud Boumghar, avocat algérien et professeur de droit public, rétorque que le chef d’état-major de l’armée n’a ni le droit ni la compétence pour prendre ce type de décision. « Son pouvoir n’est pas un pouvoir légal, c’est un pouvoir de fait. Il a le contrôle réel de l’État, en violation de la loi, alors que son rôle consiste à protéger le territoire national et les frontières », analyse-t-il.

L’universitaire rappelle que les contestataires brandissent régulièrement des bannières palestiniennes et soudanaises lors des manifestations, sans être inquiétés. « Pourquoi ceux qui arborent fièrement l’étendard amazigh ont des problèmes, alors que celui-ci ne représente pas un État ? » s’interroge-t-il. « Le comble, ajoute Abderrahman Saleh, c’est que ce drapeau n’a aucun sens politique et qu’il est plutôt un symbole culturel. Ce qui peut vraiment nous diviser, c’est justement de le criminaliser. » Suivant certaines estimations, l’Algérie compte 10 millions de Berbères, soit le quart de sa population.

Craintes de division

Beaucoup d’Algériens craignent que ce sujet fragilise la mobilisation et sème la division. « Gaïd Salah veut assimiler ce drapeau au ‘séparatisme’ kabyle en l’opposant au drapeau algérien. Le but est de diviser la rue pour affaiblir le mouvement et passer à la répression si des manifestants se confrontent entre eux », s’inquiète Mouloud Boumghar.

« Le pouvoir ouvre un front inutile alors qu’il y a des enjeux plus importants, renchérit Arezki Metref, journaliste et responsable de l’Association de culture berbère à Paris. Les Algériens exhibent ce drapeau depuis le début des manifestations en février, car il est synonyme d’une Algérie démocratique et inclusive. »

De son côté, le Rassemblement pour la culture et la démocratie (RCD), parti d’opposition, a qualifié le général Gaïd Salah « d’apprenti dictateur », tandis que le Front des forces socialistes (FFS) juge que « cette campagne est une véritable contre-révolution menée contre le sursaut populaire pacifique engagé avec succès depuis plus de quatre mois ».

« Porter l’emblème amazigh est un acte qui atteste l’appartenance à l’identité et à la culture amazigh, facteur d’intégration de l’ensemble nord-africain, et ne peut en aucune manière et sous aucun prétexte être assimilé à une tentative d’attenter à l’unité nationale et à l’emblème national », développe la formation de gauche, qui rappelle la reconnaissance du tamazight dans la Constitution et exige « la libération immédiate et sans conditions de ces détenus. »

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