Santé

[Tribune] Mortalité infantile : la vitamine A face aux dangers de la complaisance

Par

Shawn Baker est l'un des dirigeants de la Fondation Bill et Melinda Gates, spécialisé en diététique.

Le nombre d'enfants laissés sans protection dans les pays où les taux de mortalité sont les plus élevés a plus que triplé entre 2015 et 2016 (photo d'illustration). © Rebecca Blackwell/AP/SIPA

D'éminents experts et économistes de la santé ont désigné la supplémentation en vitamine A comme l'une des interventions de santé publique les plus rentables et les plus prioritaires. Mais, malgré les efforts déployés pour améliorer l'accès à cette vitamine, la distribution est désormais à son plus bas niveau depuis sept ans. Il est urgent d'élaborer des solutions à long terme.

Le 30 juin 1999 reste un des moments où j’ai été le plus fier au cours de ma vie. Je travaillais en tant que directeur pays de l’ONG Helen Keller International (HKI) au Niger, à une époque où le pays enregistrait le taux de mortalité infantile le plus élevé du monde. Le Niger a adopté la supplémentation en vitamine A comme une intervention clé visant à améliorer la survie de l’enfant en raison de son impact remarquable : deux doses par an peuvent réduire de 24 % le risque de décès chez les jeunes enfants.

Pour que les enfants puissent bénéficier d’un apport en vitamine A, le Niger l’a intégré aux Journées nationales de vaccination, créées à l’origine pour éradiquer la polio. Mais le Niger et d’autres pays ont dû faire face à un défi décisif : il faut deux doses de vitamine A par an pour qu’elle soit efficace ; or les journées de vaccination n’offrent qu’une occasion par an.

La résolution de ce problème est devenue la mission de nombreux partenaires, sous la direction du ministère de la Santé, qui ont uni leurs forces pour mettre en place une nouvelle plateforme pour administrer cette deuxième dose. Les « Journées nationales de micronutriments » ont été lancées ce fameux 30 juin 1999 par le chef de l’État sur les rives du fleuve Niger, permettant ainsi de distribuer une deuxième dose de vitamine A à plus de 80 % des enfants de moins de cinq ans dans le pays.

En 2009, 80 % des enfants de moins de cinq ans en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale, en Afrique de l’Est et en Afrique australe ont bénéficié d’un apport en vitamine A

De 226 à 128 décès en 2009…

Les retombées ont été importantes. Le taux de mortalité des enfants de moins de cinq ans au Niger est passé de 226 décès pour 1 000 naissances vivantes en 1998 à 128 décès en 2009. Cette expérience a stimulé une série d’événements similaires à travers l’Afrique. En 2009, 80 % des enfants de moins de cinq ans en Afrique de l’Ouest, en Afrique centrale, en Afrique de l’Est et en Afrique australe ont bénéficié d’un apport en vitamine A et d’interventions supplémentaires, à savoir la vaccination, le déparasitage et le dépistage de la malnutrition aiguë.

Aujourd’hui, d’éminents experts et économistes de la santé ont désigné la supplémentation en vitamine A comme l’une des interventions de santé publique les plus rentables et les plus prioritaires au monde.

La distribution de vitamine A est maintenant à son plus bas niveau depuis sept ans

…mais des progrès qui s’effritent

Pour ces raisons et d’autres encore, les dernières données de l’Unicef me donnent des insomnies. Après près de deux décennies de hausse de la couverture, nos progrès sont en train de s’effriter. La distribution de vitamine A est maintenant à son plus bas niveau depuis sept ans.

Le nombre d’enfants laissés sans protection dans les pays où les taux de mortalité sont les plus élevés a plus que triplé entre 2015 et 2016, passant de 19 millions à 62 millions. Dans ces pays, la couverture a chuté de plus de la moitié, les baisses les plus importantes étant enregistrées dans les régions les plus défavorisées, notamment en Afrique occidentale, centrale, orientale et australe. À l’échelle mondiale, 140 millions d’enfants à risque ne reçoivent pas de suppléments de vitamine A.

L’infirmière du centre de santé m’a dit que c’était le premier signe de carence clinique en vitamine A qu’elle avait vu depuis des années

Réfléchir à ces chiffres me ramène au Niger. Au cours d’un voyage de retour douze ans après le lancement des Journées nationales de micronutriments, j’ai rencontré un jeune garçon du nom d’Alou Muhammed à Dogondoutchi. Alou était gravement émacié et avait presque perdu son œil gauche à cause de la kératomalacie, manifestation la plus visible de la carence en vitamine A. Alou et sa mère avaient traversé la frontière depuis le Nigeria pour se faire soigner. L’infirmière du centre de santé m’a dit que c’était le premier signe de carence clinique en vitamine A qu’elle avait vu depuis des années en raison du succès de la supplémentation au Niger.

Ce moment est non seulement un douloureux rappel de l’horreur causée par la carence en vitamine A, mais illustre également l’impact du programme de vitamine A sur la lutte contre ce phénomène au Niger. Comment avons-nous pu permettre un tel recul ? Réponse : la complaisance. Mais il existe un moyen d’aller de l’avant :

• Maintenir l’engagement et l’action

Les gouvernements des pays les plus touchés et leurs partenaires financiers et techniques doivent renouveler leur engagement à assurer une couverture équitable des enfants à risque par la vitamine A et d’autres interventions vitales. Alors que les acteurs mondiaux se préparent à prendre des engagements lors du Sommet de la nutrition pour la croissance prévu à Tokyo en 2020, le moment est venu d’établir des plans et de coordonner les approches.

• Regrouper les interventions efficaces

Les approches de prestation de services ayant recours aux méthodes utilisées pour les campagnes peuvent garantir qu’au moins deux fois par an, chaque enfant bénéficie d’un ensemble d’interventions vitales, y compris la vitamine A. Les ministères de la Santé et leurs partenaires doivent œuvrer à mieux coordonner et institutionnaliser la sensibilisation à travers des interventions visant à optimiser les impacts sur la survie de l’enfant et à rationaliser les prestations aux soignants et aux intervenants des services de santé de première ligne.

• Privilégier la collecte de données probantes afin d’adapter les approches

Peu de pays disposent de données à jour permettant d’identifier les populations qui n’ont plus besoin de suppléments en vitamine A. Il urge alors d’établir des directives factuelles qui nous aideront à atteindre les enfants qui en ont le plus besoin.

Il est urgent d’atteindre les 140 millions d’enfants actuellement laissés sans protection

• Œuvrer à l’amélioration des systèmes alimentaires

La supplémentation en vitamine A est un puissant outil, mais elle ne s’attaque qu’aux manifestations aiguës de la carence. Pour « résoudre » le problème, une présence suffisante de vitamine A est nécessaire dans l’alimentation. Des solutions à plus long terme, telles que l’enrichissement des aliments de base comme l’huile et la farine, en vitamine A, et le développement de cultures plus riches en éléments nutritifs, doivent être accélérées.

En 1990, le Sommet mondial pour les enfants s’est engagé à « éliminer virtuellement la carence en vitamine A » et l’Objectif de développement durable 2 appelle à mettre fin à toutes les formes de malnutrition. Aujourd’hui, nous disposons des outils nécessaires pour contrer les effets de la carence en vitamine A et résoudre le problème à long terme. Nous avons la preuve que la coordination des efforts est efficace.

Bien que nous élaborions des solutions à long terme, il est urgent d’atteindre les 140 millions d’enfants actuellement laissés sans protection.

Newsletter :
déjà 250 000 inscrits !

Recevez chaque jour par email,
les actus Jeune Afrique à ne pas manquer !

Votre magazine JEUNE AFRIQUE

consultable sur smartphone, PC et tablette

Couverture

Profitez de tous nos contenus exclusifs en illimité !

Abonnez-vous à partir de 7,99€

Déjà abonné(e) ? Accédez au kiosque

Abonnez-vous à la version papier

Fermer

Je me connecte