Politique

Au Cameroun, la résistance en robe noire des avocats-activistes

Lors de la rentrée solennelle de l'Ordre des avocats, le 6 juin 2019 à Yaoundé. © DR / Ordre des avocats du Cameroun.

Deux ans et demi après les manifestations qui ont marqué le début de la crise dans les régions anglophones, les robes noires sont toujours en première ligne face au pouvoir. De la lutte contre la « francophonisation » du système judiciaire à la dénonciation de la répression, ces avocats-activites sont de tous les combats. Au grand dam du barreau, qui cherche à tempérer leurs ardeurs.

« Coups de matraques, gaz lacrymogène et canons à eaux ». Deux ans et demi après, les images de « la tragique journée du 8 novembre 2016 » n’ont pas quitté Me Sama Tambe, l’une des victimes de la violente répression policière qui s’est abattue ce jour-là sur les avocats de Bamenda.

Comme nombre de ses pairs, il s’était joint à la marche pacifique organisée par des membres anglophones du barreau camerounais, pour dénoncer « la francophonisation » du système judiciaire. Ces derniers reprochaient notamment l’absence des versions anglaises d’importants textes de lois et la surreprésentation de magistrats francophones – « très souvent monolingues » – dans cette région anglophone.

Point de départ de la crise anglophone

Manifestation d'avocats à Bamenda, le 8 novembre 2016. © DR / Cameroon Common Law Lawyers Association

Point d’orgue d’un mouvement de colère des avocats entamé par une grève en octobre, ces manifestations ont, surtout, été le point de départ d’une crise socio-politique sans précédent. Dans les semaines et les mois qui ont suivi, l’escalade a été radicale.

Des milices armées revendiquant la sécession du Cameroun anglophone affrontent régulièrement les forces de défense dans les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest. Le conflit a fait près de 2 000 morts, et plus de 500 000 déplacés, selon des chiffres rendus publique par International crisis group, début mai.

Alors que l’heure est désormais à l’examen des voies de sorties de crise, et que les appels au dialogue entre Yaoundé et les sécessionnistes armés se multiplient, la voix des avocats, n’a cessé de résonner avec le même retentissement depuis le début de la crise.

Jean de Dieu Momo, le ministre délégué à la Justice, leur demande aujourd’hui  de « retourner à leur place » dans les tribunaux, arguant du fait que le gouvernement assure avoir apporté des solutions à leurs revendications, à travers la production d’une version anglaise des textes de loi pointés par les protestataires – les « actes uniformes » de l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA), le Code Cima (Conférence internationale des marchés d’assurance), et la réglementation de la Cemac (Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale), notamment. Un dispositif de discrimination positive a par ailleurs été mis en place pour le recrutement d’anglophones au sein de l’école nationale de la magistrature (Enam).

Une colère toujours présente

L'activiste Mancho Bibixy, en février 2017 à Bamenda haranguant la foule. © CC / Wikimedia / https://fr.m.wikipedia.org/wiki/Fichier:Bibixy.jpg

Mais au sein du barreau, si la colère et la dénonciation des limites du système judiciaire camerounais se fait moins ostentatoire, elle est toujours perceptible. Pour l’ancien bâtonnier Yondo Black, il convient d’inscrire cet activisme dans l’histoire longue.

« Les avocats anglophones ont toujours été plus mûrs politiquement que les francophones. Historiquement, nous autres, francophones,  avions été habitués à la chicotte de l’administration », renseigne Yondo Black, qui fut l’un des leaders de la lutte pour la démocratie des années 1990. « Les avocats se serviront toujours de leurs robes pour défendre leurs intérêts », prévient ce pionnier du barreau camerounais.

Le barreau du Cameroun doit plus que jamais être fédéraliste. Il nous faut deux États et deux barreaux

De fait, la question de la création d’un deuxième barreau, une revendication qui fait écho à celles des partisans du fédéralisme, s’est invitée à la rentrée solennelle de l’ordre des avocats, le 6 juin à Yaoundé. « Les problèmes que rencontrent les avocats anglophones ne préoccupent pas le reste des avocats », avait alors lancé Me Ikome Ngongi, brisant ainsi un tabou, la question ayant été bannie de l’ordre du jour.

« Tout comme l’État, le barreau du Cameroun doit plus que jamais être fédéraliste. Il nous faut deux États et deux barreaux », a ajouté celui qui compte parmi les nouvelles figures de la contestation des avocats anglophones.

Et si le terreau de la colère des avocats anglophones est encore fécond, c’est que les réponses de l’État ont été « superficielles », estime Me Sama Tambe. « Lorsqu’au cours d’un procès tel que celui de Sisiku Ayuk Tabe [l’éphémère président autoproclamé de la « République d’Ambazonie, NDLR] on en est encore à avoir des problèmes de traduction entre les juges, le commissaire du gouvernement et la défense, c’est qu’il y a problème. Et là on parle de Yaoundé. Imaginez à Bamenda », s’insurge l’avocat.

« Chez nous, la politique prend toujours le dessus et les populations se retrouvent impuissantes face à ceux-là même qui devraient les protéger », fustige Me Alice Nkom, célèbre avocate membre fondatrice du Front citoyen, un mouvement de défense des droits de l’homme.

« Nous sommes dans un système où on voit des sentences policières validées et entérinées par les magistrats, qu’ils soient de l’ordre judiciaire ou militaire. Puis exécutées par l’administration pénitentiaire, en violation totale de la loi », renchérit  Me Hyppolite Meli, proche du Mouvement pour la renaissance du Cameroun (MRC de Maurice Kamto).

Le « silence » du barreau sur le cas Kamto

Maurice Kamto, dans son QG de campagne le 8 octobre à Yaoundé. © REUTERS/Zohra Bensemra

Et s’ils ciblent essentiellement le gouvernement, ces avocats-activistes ne sont pas non plus tendres avec le barreau, jugé trop timide dans la défense des droits fondamentaux et inaudible sur les revendications des avocats, qu’ils soient francophones ou anglophones.

« Le barreau ne s’est jamais prononcé sur la situation que nous, avocats d’expression anglaise, subissons depuis le début de la crise en zone anglophone. C’est absolument anormal », dénonce Me Ikome Ngongi, qui pointe également le « silence du barreau sur le cas de l’avocat Maurice Kamto », incarcéré depuis le 28 janvier dernier à Nkondengui, et sur lequel ce sont les avocats francophones qui se sont les plus exprimés publiquement : Yondo Black, Hyppolite Meli, Alice Nkom ou encore Emmanuel Simh.

Des accusations de laxisme que le bâtonnier réfute. À Jeune Afrique, Me Tchakouté Patié fait état de la mobilisation du barreau « à chaque fois qu’un avocat est dans le besoin ». « Les avocats sont des citoyens. Il existe des cas où nous avons constaté des violations des droits de l’homme. C’est la raison pour laquelle nous avons mis en place une commission sur ce sujet en mars dernier, chargée de traquer et de documenter les situations de violations des droits de l’homme », explique l’avocat.

« Le cas de Me Michèle Ndoki [avocate et vice-présidente du directoire des femmes du MRC de Maurice Kamto, incarcérée depuis son arrestation le 26 février 2019, NDLR] préoccupe particulièrement le barreau. Nous avons mis en place une équipe d’avocats afin de veiller à ce que sa défense soit bien menée et qu’au bout, elle soit libérée ». Interrogé sur le cas de Maurice Kamto, le bâtonnier a insisté sur le fait que ce dernier « est plutôt membre du barreau de Paris ».

Bernard Muna (Cameroun), avocat, ancien procureur adjoint du Tribunal pénal international pour le Rwanda et candidat à l'élection présidentielle camerounaise en 2011. A Paris (Jeune Afrique), le 5 juillet 2011. © V.Fournier/JA

En 1990, Bernard Muna avait condamné dans des termes sans ambiguïté l’« absence d’État de droit » au Cameroun

Pas question cependant pour Me Tchakouté Patié d’adopter une ligne dure, à l’image de celle que tenait en 1990 Me Yondo Black, accusé par le pouvoir de « subversion ». La réaction du barreau avait alors été immédiate. L’ordre des avocats avait tenu une assemblée générale extraordinaire à Douala, et son président d’alors, Bernard Muna, avait condamné dans des termes sans ambiguïté l’« absence d’État de droit » au Cameroun et le « caractère autoritaire du système de parti unique », avant de déclarer son soutien au multipartisme. Yondo Black passera alors 10 mois en prison. Mais à l’isue du bras de fer, le multipartisme sera finalement instauré.

Entre le marteau et l’enclume

« À chaque Bâtonnier son époque et son style », balaie Me Tchakoute Patié. « Je conduis le Barreau suivant mon style, mon tempérament et l’ère du temps. Les époques ne sont pas les mêmes, les acteurs non plus. À cette époque, le Barreau comptait 300 avocats. Aujourd’hui, il y en a 2 400, et parvenir à les mobiliser n’est aussi simple », a-t-il lâché devant des journalistes, en marge de la rentrée solennelle du barreau. Selon ses proches, les marges de manœuvre de l’exécutif de l’ordre des avocats – élu en novembre 2018 – est « très faible ». Après les manifestations de novembre 2016, le gouvernement tient les avocats à l’œil.

« Le barreau ne devrait intervenir que lorsque les questions professionnelles sont en jeu », a ainsi martelé le ministre délégué à la Justice Jean de Dieu Momo, a martelé que « le Barreau ne devrait intervenir que lorsque les questions professionnelles sont en jeu. » Une injonction visant à rappeler que les avocats détenus au Cameroun ne sont pas poursuivis en tant qu’avocats, mais pour leurs activités politiques.

Pris entre le marteau et l’enclume, le barreau du Cameroun tente de se frayer un chemin. Un rapport annuel sur la situation des droits de l’homme, une première pour l’ordre des avocats, sera publié cette année. Comme pour montrer que, malgré les critiques et les pressions, le barreau continue de jouer un rôle majeur dans la défense des opprimés. Difficile cependant de savoir si cela suffira à étouffer le vent de discorde qui s’est installé au sein de ce corps.

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