Politique

Que reste-t-il de Sankara ?

Vingt ans après sa mort, l'inspirateur de la révolution burkinabè demeure une figure emblématique sur le continent. Et continue de symboliser la lutte pour l'émancipation de l'Afrique.

Le 15 octobre 1987, 16 h 20, il y a vingt ans. Sur le perron d’un pavillon du Conseil de l’Entente à Ouagadougou, le capitaine Thomas Sankara s’effondre, le treillis maculé de sang, la tempe droite explosée et les bras en croix. Douze balles, dont deux en pleine tête, pour tuer celui qui était déjà une légende. Il avait 38 ans, un de moins que Che Guevara et deux de plus que Lumumba lors de leur assassinat, le bon âge sans doute, depuis la mort du Christ, pour faire naître les mythes. Car il suffit, aujourd’hui encore, de parcourir l’Afrique, de Dakar à Brazzaville, pour se rendre compte à quel point la mémoire de celui qui dirigea le Burkina Faso de 1983 à 1987 demeure vivace, y compris – et surtout – au sein d’une jeunesse dont la quête d’icône n’a d’égale que la perte d’identité.

Nul n’étant prophète en son pays, c’est au Burkina même que l’héritage de Thomas Isidore Noël Sankara, né le 21 décembre 1949 à Yako et fils d’un ancien combattant de l’armée française, est le plus diffus. Une dizaine de petits partis scissipares, une poignée de députés et quelques chefs de file incapables, tous scores confondus, de dépasser les 8 % à la dernière élection présidentielle se disputent les mânes du dernier des héros révolutionnaires d’Afrique francophone. Les Burkinabè, il est vrai, avaient fini par se lasser des rigueurs, parfois des excès, d’un régime qui eut comme d’autres son lot d’arbitraire, d’arrestations et d’exécutions, qui étouffa les syndicats, déploya sa milice dans les quartiers et prétendit, selon les mots de son inspirateur, « démocratiser la violence pour mieux l’assumer ». Ce désarroi explique, entre autres, l’aisance avec laquelle Blaise Compaoré a pu asseoir son pouvoir.

Il ne faut pas hésiter à le dire, quitte à être politiquement incorrect : selon les critères d’aujourd’hui, le Conseil national de la révolution de Thomas Sankara exerçait une vraie dictature que les ONG de défense des droits de l’homme, si elles existaient à l’époque, n’auraient pas manqué d’épingler. Mais une dictature vertueuse, éclairée et honnête d’où l’enrichissement personnel et le culte de la personnalité étaient bannis, où les fonctionnaires étaient tenus de porter des vêtements en coton local plutôt que des costumes griffés, où la promotion de la femme et la lutte contre la corruption étaient plus que des slogans, où le panafricanisme et le développement autocentré figuraient au coeur de toutes les décisions. C’est cette image-là, celle d’un président amateur de guitare roulant au volant de sa petite Renault 5 noire, assassiné par des forces obscures qu’elle imagine manipulées depuis Paris et Abidjan, et si différent des dirigeants actuels, que la conscience collective africaine veut retenir de Sankara. Alors, libérateur ou dictateur ? Conscient de l’ambiguïté, le capitaine eut un jour cette phrase : « Il ne faut pas juger la révolution sur une seule séquence. Il faut attendre la fin du film. » En guise de clap final : une rafale de kalachnikov.

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