Sécurité

[Tribune] Trois réponses immédiates aux désastres récurrents au Mali et au Burkina Faso

Par

Économiste et analyste politique, Gilles Olakounlé Yabi est le fondateur de WATHI, think tank citoyen de l’Afrique de l’Ouest (www.wathi.org).

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Lors d'une cérémonie en mémoire des victimes du massacre de Sobane Da, le 15 juin 2019 au Monument de la Paix à Bamako.

Lors d'une cérémonie en mémoire des victimes du massacre de Sobane Da, le 15 juin 2019 au Monument de la Paix à Bamako. © REUTERS/Annie Risemberg

Face à l'ampleur et la récurrence des massacres de civils dans le centre du Mali et dans le nord du Burkina Faso, les urgences sont multiples : apporter une réponse sécuritaire et judiciaire à la fois ferme et ciblée, repenser le dispositif sécuritaire et contrer l’entreprise de démolition du vivre ensemble menée par les jihadistes et autres entrepreneurs du chaos.

Les massacres se suivent à un rythme effrayant au centre du Mali et au nord et à l’est du Burkina Faso. L’ampleur de la violence se manifeste autant par le nombre de victimes – désormais une vingtaine au moins à chaque attaque d’un village – que par les formes précises prises par la violence.

Les expéditions meurtrières de ces derniers mois n’épargnent ni femmes ni enfants ni personnes très âgées. Les assaillants recourent autant aux armes à feu qu’aux armes blanches. On brûle les cases et les familles qui y sont terrées et on abat ceux qui tentent de fuir. Parmi les 35 morts de l’une des dernières tragédies en date au centre du Mali, l’attaque du village de Sobane le 10 juin dernier, il y avait 24 enfants.

Proclamer que des Maliens ou des Burkinabè ne peuvent pas, ou ne pouvaient pas il y a encore quelques années, infliger ce genre de violences à des concitoyens ne change rien à la situation et n’aide point à trouver des réponses. Aujourd’hui, que cette violence soit alimentée par des acteurs étrangers à ces deux pays ou pas, qu’elle soit manipulée par d’odieuses mains invisibles ou pas, tout cela ne change rien au fait que le Mali, le Burkina Faso et toute la région ouest-africaine, sont en danger.

Alors, au-delà des critiques virulentes justifiées que l’on peut faire sur l’extrême faiblesse de ces deux États et la responsabilité écrasante de leurs dirigeants actuels et passés, que peut-on faire ? Que doit-on faire à court terme ?

Nécessité d’une réponse sécuritaire et judiciaire vigoureuse et ciblée

Une soldat malien sur les lieux de la tuerie d'Ogossagou, dans le centre du Mali. © DR / Présidence malienne

Il faut en finir au plus tôt avec les analyses en termes de violences « intercommunautaires » qui diluent les responsabilités individuelles des criminels

La première urgence est à la fois sécuritaire, politique et judiciaire. Elle doit consister en une réponse musclée sur le terrain, dans les zones concernées par les pires attaques de populations civiles au Mali et au Burkina Faso.

Il faut être extrêmement clair sur le fait que les auteurs et complices des attaques comme celles de Sobane, d’Ogossagou, de Kolougon au Mali, de Yirgou ou d’Arbinda au Burkina Faso, au moins quelques-uns d’entre eux, doivent être recherchés, arrêtés en vue d’être jugés…, ou « neutralisés » s’il n’y a pas d’autre option, pour reprendre la formule diplomatique des militaires. Dans un environnement aussi dangereux, le travail de la justice ne peut évidemment pas se faire sans l’accompagnement de forces de sécurité armées.

Cette réponse sécuritaire vigoureuse ciblée sur les auteurs présumés des tueries de civils requiert un renforcement considérable des moyens militaires et civils déployés et une détermination des plus hautes autorités politiques, militaires et judiciaires qui doit être perceptible par les populations. Il faut en finir au plus tôt avec le discours et les analyses en termes de violences « intercommunautaires » qui diluent les responsabilités individuelles des criminels et font penser que ce sont des communautés ethniques entières dont les rivalités seraient ancestrales qui s’affrontent.

Le risque d’une banalisation des pires crimes de masse

Boubou Cissé, le Premier ministre malien (au centre), prie sur les tombes des victimes de la tuerie de Sobane, lors d'une visite sur place le 11 juin 2019. © DR / Primature du Mali

On ne défend pas sa communauté en réduisant en cendres des villages entiers

Ceux qui ont planifié, exécuté ou facilité les massacres des derniers mois ne sont pas les représentants légitimes d’une communauté ethnique qu’il faudrait apaiser par des dialogues intercommunautaires. Ce sont des criminels qui doivent être traités comme tels, qu’ils soient membres de groupes armés djihadistes ou de milices armées d’auto-défense.

On ne défend pas sa communauté en réduisant en cendres des villages entiers habités par des hommes, des femmes, des enfants, des personnes âgées, de communautés avec lesquelles on cohabite depuis des décennies. Si ce message n’est pas rapidement véhiculé par la fin de l’impunité, ces régions du Mali et du Burkina Faso courent le risque d’une banalisation durable des pires crimes de masse, à l’instar des décennies de violences des groupes armés en République démocratique du Congo.

Au-delà de l’exigence de justice pour les victimes, toute ambiguïté dans le discours et dans les actes des gouvernements malien et burkinabè ne peut qu’entretenir des amalgames explosifs en noyant les responsabilités de quelques dizaines d’assassins dans une responsabilité collective des communautés ethniques dont ils sont issus.

À chacune des attaques meurtrières est associé un groupe de personnes qui l’ont imaginée, orchestrée, préparée minutieusement et exécutée froidement. Ces gens, qu’ils soient Peuls, Dogons, Mossi, Maliens, Burkinabè ou des mercenaires étrangers du jihad ou du banditisme, ne représentent aucune communauté.

Des enquêteurs de l'ONU avec les habitants d'un village peul du cercle de Bankass attaqué par des hommes armés, le 21 février 2019. (Illustration) © Photo MINUSMA/Marco Dormino / Creative Commons

Identifier clairement quelques-uns des individus responsables des épisodes sanglants devrait être une obsession

Déployer dans ces zones du centre du Mali et du nord et de l’est du Burkina Faso de manière encore plus importante les forces de sécurité les mieux formées et les mieux équipées, notamment en moyens de mobilité, de renseignement et de communication, quitte à dégarnir – un peu – d’autres fronts, est absolument nécessaire. Le président malien Ibrahim Boubacar Keïta a évoqué dans sa réaction au dernier drame un enjeu de survie pour son pays. C’est bien de cela qu’il s’agit.

Identifier clairement quelques-uns des individus responsables des épisodes sanglants de ces derniers mois au Mali comme au Burkina Faso devrait être une obsession tout comme la mise en place d’un dispositif permettant de prévenir ou d’intervenir vigoureusement pendant, et pas après la commission de massacres pour faire le décompte macabre des cadavres calcinés.

Le gouvernement malien peut au moins faire un suivi sérieux du massacre de Koulogon du 1er janvier 2019 et le faire savoir au grand public. La mission des Nations unies pour le Mali a publié en mai un rapport circonstancié sur cette attaque qui avait fait 39 morts.

Ce document mentionne que la justice malienne avait procédé à des arrestations et que quatre suspects étaient en détention et huit sous contrôle judiciaire à la date du rapport. C’est peu, lorsque l’on sait qu’une centaine de personnes, au moins, ont participé selon les enquêtes à ce massacre.

Pragmatisme, autonomie et créativité

Un véhicule blindé de la Minusma en patrouille dans le cercle de Bankass, dans le centre du Mali, le 21 février 2019. © Photo MINUSMA/Marco Dormino

L’approche sécuritaire doit être orientée vers des résultats rapides et probants

Autant le dire clairement : il n’y a certes pas de solution durable militaire à l’insécurité multiforme dans ces deux pays du Sahel, mais la dislocation des États et du tissu social se poursuivra tant que les forces de défense et de sécurité de ces pays n’auront pas regagné en crédibilité par leur efficacité opérationnelle et par leur capacité à neutraliser les véritables ennemis. Et non pas, par leur aptitude à martyriser les populations civiles soupçonnées, de par leur seule appartenance ethnique, d’être des alliées des terroristes.

L’approche sécuritaire doit, avec comme maître-mot le pragmatisme, être orientée vers des résultats rapides et probants. Il ne faut pas s’attendre à ce que les forces extérieures, notamment françaises et américaines solidement équipées, prennent en charge la sécurité du centre du Mali ou du nord du Burkina Faso. Cela n’est ni souhaitable ni réaliste.

Elles définissent en toute autonomie leurs priorités et n’exposeront pas davantage la vie de leurs forces spéciales pour protéger des populations rurales sahéliennes. Ceci n’est pas tout en haut de leur liste de priorités stratégiques et il n’y a aucune raison qu’il en soit autrement. Et l’on achèverait en outre ainsi de faire de notre région le champ de bataille entre les grandes et moyennes puissances de la planète et tous leurs ennemis.

Quant aux casques bleus, ils peuvent aider bien sûr à occuper un peu plus le terrain dans les zones du centre du Mali, mais leurs limites à protéger les civils tout en se protégeant eux-mêmes dans des contextes aussi volatiles sont connues.

Lorsque l’on ne dispose pas de moyens extraordinaires et qu’on fait face à un défi de l’ordre de la survie de sa nation, le seul impératif est de mobiliser l’intelligence collective de ses citoyens, résidents ou non, pour trouver des modes d’action qui puissent être efficaces malgré les moyens très limités.

En fait, les forces maliennes et burkinabè doivent s’inspirer de la capacité d’adaptation et d’innovation des groupes armés qu’elles doivent combattre. Je ne sais pas comment on fait cela, mais d’autres le savent certainement, ou ont quelques idées qui mériteraient d’être entendues et creusées.

Contrer l’entreprise de démolition du vivre ensemble

Des responsables religieux de la communauté peule de la région de Mopti avec Andrew Gilmour, Sous-Secrétaire général des Nations Unies aux droits de l’homme, en novembre 2017. © Photo : MINUSMA/ Harandane Dicko

Pour les entrepreneurs du chaos, l’entreprise consciente de démolition du vivre ensemble est trop aisée

La deuxième réponse immédiate à la flambée de violences susceptibles de dégénérer en guerre civile dans les deux pays, – un objectif vraisemblablement recherché par les groupes armés djihadistes et, peut-être, par d’autres -, doit consister en une campagne de communication massive organisée par les gouvernements du Mali et du Burkina Faso pour sensibiliser les populations autant rurales qu’urbaines sur l’importance absolue de combattre les amalgames entre les individus responsables des crimes survenus dans les deux pays et les communautés ethniques dont ils sont issus ou se réclament.

Il ne faut point sous-estimer la fragilité des relations interethniques dans ces deux pays aujourd’hui. Il est déprimant d’entendre dans des conversations privées des propos tendancieux, voire clairement malveillants, de la part de Maliens, de Burkinabè et d’autres ressortissants ouest-africains, ciblant une communauté ethnique spécifique dans sa globalité.

L’entreprise consciente de démolition du vivre ensemble par les groupes armés est trop aisée. Pour les stratèges jihadistes et pour les autres entrepreneurs du chaos, le terreau sahélien est, pourrait-on dire maladroitement, du pain béni.

Enfin, et c’est la troisième urgence, la campagne massive de sensibilisation à mener devrait être répliquée à l’échelle de toute la région ouest-africaine, en étant portée par les organisations régionales pour mener pour une fois une action commune qui serait intelligible pour les populations.

Une campagne régionale de célébration du vivre ensemble pourrait être portée par la CEDEAO, le G5 Sahel et le Conseil de l’Entente, contribuant à freiner l’absurde déconnexion des États ouest-africains du Sahel de leurs pays voisins côtiers qui ne sont aucunement préservés des lourdes menaces d’insécurité et de délitement de l’unité nationale.

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