Politique

Décès de Mohamed Morsi : « Beaucoup de dirigeants arabes n’ont pas réagi pour ne pas froisser l’Arabie saoudite »

Le portrait de l'ex-président Morsi brandi dans les rues du Caire, en 2015.

Le portrait de l'ex-président Morsi brandi dans les rues du Caire, en 2015. © AP Photo/Hesham Elkhoshny

Entre indignation, accusation, silence gêné ou complice, les réactions à la mort de l’ancien président égyptien Mohamed Morsi sont révélatrices des clivages qui émaillent le Maghreb et le Moyen-Orient.

« Mohamed Morsi n’est pas mort de cause naturelle, il a été tué », a affirmé mercredi soir le président turc Recep Tayyip Erdogan. Une déclaration incendiaire qui a provoqué la réponse du ministre égyptien des Affaires étrangères, Sameh Choukri, qui a qualifié le lendemain ces accusations d’ « irresponsables ».

Le décès de l’ancien président égyptien (2012-2013), élu sous l’étiquette du Parti de la liberté et de la justice, formation issue des Frères musulmans, renversé en 2013 par un coup d’État à la suite d’un vaste mouvement de protestation, suscite la division. D’un côté, on retrouve ceux qui, à l’instar d’Erdogan, accusent de façon à peine voilée le pouvoir égyptien de crime. Ils sont appuyés par certains médias et ONG, ainsi que par la défense de l’ancien président. Selon Sarah-Leah Whitson, directrice MENA de Human Rights Watch (HRW), le décès de Morsi était prévisible, ce dernier ne recevant pas de soins adéquats lors de sa détention.

Si Ankara se permet d’insister, c’est que les relations avec le Caire sont tendues depuis 2013. La Turquie a toujours dénoncé « le coup d’État militaire » d’Abdel Fattah al-Sissi et accueilli des figures des Frères musulmans. L’émir du Qatar, Tamim Ben Hamad Al Thani, à couteaux tirés avec les Saoudiens, alliés du Caire, a préféré se montrer moins accusateur que le dirigeant turc, se contentant d’exprimer sa « profonde tristesse ». Les autorités iraniennes ont elles aussi adressé de brèves condoléances.

Washington a préféré ne pas commenter le sujet. Mais c’est sans doute, avec la réaction d’Erdogan, l’attitude saoudienne qui prouve le plus à quel point le sujet est politique. Quelques heures après l’annonce du décès de Morsi, le compte Twitter du ministère des Affaires étrangères a publié une affiche dans laquelle les Frères musulmans sont décrits comme la « source du terrorisme ».

La discrétion d’un grand nombre d’institutions arabes, maghrébines et musulmanes n’étonne pas Neil Hicks, directeur de l’Institut du Caire pour les études des droits de l’homme : « Malheureusement, le manque de réactions publiques de la majorité des dirigeants de la région arabe à la mort de Morsi laisse à penser que ces gouvernements accordent la priorité à leurs préoccupations politiques – dans ce cas, le désir de ne pas être perçu comme une opposition aux efforts saoudiens et émiratis pour détruire les Frères musulmans. »

L’hommage des islamistes

Sur le visuel partagé en ligne par le ministère saoudien des Affaires étrangères, on retrouve une main ensanglantée. Quatre doigts sont dressés en l’air : une allusion au geste baptisé « Rabia ». Ce symbole est né après la répression ultra-violente d’une manifestation d’opposants à l’actuel président Abdel Fattah al-Sissi, en 2013 sur la place Rabia-El-Adaouïa au Caire.

Sans surprise, au Maghreb, les réactions les plus offusquées ont souvent émané des mouvements islamistes, qui avaient déjà réagi vivement au coup d’État de 2013 et répètent régulièrement le célèbre geste de la main. Le parti à référentiel islamique tunisien Ennahdha a publié sur sa page Facebook un message de condoléances à l’adresse de la famille Morsi, rendant hommage au premier président élu à la suite « d’élections libres et honnêtes ».

« Nous espérons que ce douloureux incident puisse mettre fin aux souffrances, permettant la libération de milliers de prisonniers politiques et d’ouvrir le dialogue entre différents partis politiques pour une vie politique démocratique », a déclaré Rached Ghannouchi, figure charismatique du mouvement.

Mardi 17 juin, au lendemain du décès de l’ex-président égyptien, les élus tunisiens étaient divisés sur l’opportunité de l’hommage et des condoléances à exprimer. Le vice-président (islamiste) de l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), Abdelfattah Mourou, a fini par accorder un moment en début de séance pour la récitation de la fatiha (profession de foi musulmane) dans l’hémicycle.

Lundi soir, l’ancien président tunisien Moncef Marzouki, qui avait décidé de gouverner avec les islamistes au risque de se froisser avec ses amis de gauche, a quant à lui fondu en larmes en direct devant les caméras de la chaîne qatarie Al Jazeera.

« Le martyr Mohamed Morsi »

« Depuis six ans, il est torturé en prison. Depuis six ans, il passe d’un procès à un autre. Depuis six ans, ils le tuent au coup par coup. » En Algérie, c’est le président du Mouvement de la société pour la paix algérien (MSP), Abderrazak Makri, qui n’a pas mâché ses mots. Il est revenu à trois reprises sur le sujet sur sa page Facebook. « Le décès du président légitime de l’Égypte Morsi, dans les geôles des dictateurs égyptiens, fait tomber le masque des démocrates hypocrites du monde. » Des propos qui interviennent alors que les autorités algériennes ont décidé de placer en détention différentes figures politiques – les islamistes ne sont pas spécialement visés – au cours des dernières semaines.

Au Maroc, c’est Ahmed Raïssouni, récemment élu à la tête de l’Union internationale des oulémas musulmans (UIOM)qui s’est montré le plus direct. Le religieux est une figure du Mouvement de l’unicité et de la réforme (MUR), matrice idéologique du Parti de la justice et du développement (PJD), actuellement à la tête du gouvernement. Raïssouni ne s’est pas contenté d’un post sur les réseaux sociaux, mais a publié un article complet sur son site, intitulé « Le martyr Mohamed Morsi… Tous l’ont tué ». L’islamiste marocain, qui ne cache pas sa proximité avec le Qatar, y qualifie le régime égyptien « de honte ».

Les cadres du PJD, eux, ont souvent montré davantage de retenue. En 2015, la rencontre entre le chef du gouvernement marocain, l’islamiste Abdelilah Benkirane, et le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi, avait suscité des remous au sein de la formation, favorable aux Frères musulmans.

Vers l’ouverture d’une enquête ?

De larges pans de la classe politique maghrébine ne se sont toutefois pas publiquement exprimés. La gauche radicale par exemple, pourtant souvent attachée au respect des droits humains, est le plus souvent restée muette. Mais les réactions ne sont pas non plus venues des seuls islamistes. « J’ai appris avec une grande consternation et une grande tristesse la nouvelle de la mort du président Mohamed Morsi, écrivait sur Twitter le prince marocain Moulay Hicham. Oui, le président Morsi a fait plusieurs erreurs politiques, mais il restait le président légitime. »

Des organisations, à l’instar de HRW, réclament l’ouverture d’une enquête sur les conditions de détention de l’ancien président. L’ONU elle-même a demandé le lancement d’une telle procédure. Selon Neil Hicks, en Égypte aussi, le décès de l’ancien président, malgré les critiques formulées contre lui lors de son arrivée au pouvoir en 2012, pourrait se retourner contre les autorités.

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