Politique

Dialogue politique au Mali : « La laïcité et l’unité du pays ne seront pas remis en question »

Le président Ibrahim Boubacar Keïta et Aminata Traoré, une des trois personnalités désignées comme facilitateur du dialogue politique, le 25 juin 2019 à Bamako, au Mali. © Présidence Mali

Cheick Sidi Diarra, président du comité chargé de mener le « dialogue politique inclusif », a reçu sa feuille de route des mains du président Ibrahim Boubacar Keïta, mardi au palais de Koulouba. Il affirme vouloir aborder tous les sujets, « sans tabou », mais insiste sur les points non négociables.

Six mois après sa réélection pour un second mandat, IBK a relancé le projet de révision de la Constitution et de réformes institutionnelles, présenté comme indispensable pour l’application de certaines mesures de l’Accord de paix signé à Alger en 2015. Si tous les acteurs s’accordent depuis sur la nécessité d’opérer des changements, des tensions sont apparues sur les modalités pour y parvenir.

Un premier cadre national de concertation entre gouvernement, partis politiques, organisations de la société civile et groupes signataires de l’accord de paix et placé sous la tutelle du ministère de l’Administration territoriale et de la Décentralisation (MATD) n’avait pas réussi à fédérer toutes les sensibilités politiques. De nombreux opposants, dont le chef de file de l’opposition, Soumaïla Cissé, candidat malheureux à la présidentielle de juillet 2018, avait rejeté le cadre et dénoncé la création « sans concertation » d’un comité d’experts.

Accord politique

En plus de la crise sécuritaire qu’il traverse, le Mali a également été confronté à une crise politique qui s’est soldée le 2 mai par la signature d’un accord politique entre la mouvance présidentielle et l’opposition. Plusieurs membres de l’opposition ont fait leur entrée dans le gouvernement, dont le très critique Tiébilé Dramé, président du Parti pour la renaissance nationale, nommé au poste de ministre des Affaires étrangères. Cet accord visait également la décrispation politique et l’apaisement des tensions sociales afin de mener à bien les discussions pour les réformes.

En désignant des personnalités politiques et de la société civile pour former un comité pour un « dialogue politique inclusif », Ibrahim Boubacar Keïta espère ramener tous les acteurs autour de la table. Pour en prendre la tête, le Premier ministre Boubou Cissé a désigné Cheick Sidi Diarra, ancien ambassadeur du Mali en Algérie (1993-2003), auprès des Nations unies (2003-2007) et Conseiller spécial du secrétaire général des Nations unies pour l’Afrique de 2008 à 2012. Le 25 juin, accompagné des facilitateurs du dialogue, il a reçu sa feuille de route des mains du président malien, au palais de Koulouba.

Président du mouvement Anw Bè Faso Do (notre patrie à tous), le diplomate, très critique de la mauvaise gouvernance et de la corruption qui gangrène le pays, était de ceux qui ont boudé le précédent cadre de dialogue. Cette fois, il a décidé « d’accompagner le pouvoir dans la recherche de solutions à la faveur de l’accord politique du 2 mai » et entend désormais « apporter l’expertise acquise à l’international pour faciliter le dialogue » dans son pays.

Jeune Afrique : Le président IBK a procédé le 25 juin à l’installation officielle des facilitateurs du « dialogue politique inclusif » que vous conduirez. Il entérine ainsi l’annonce du Premier le 7 juin. Qui composera ce comité ?

Cheick Sidi Diarra :
 Il y aura trois facilitateurs : le médiateur du Mali, Baba Akhib Haïdara, l’ancien Premier ministre Ousmane Maïga, et la chercheuse et militante altermondialiste Aminata Dramane Traoré. En plus de ces personnalités, le comité aura un secrétariat de direction, que je piloterai, et des conseillers.

Ce qui est intéressant, c’est la composition même du futur comité, qui devra être représentatif de toutes les sensibilités. Je rencontrerai pour cela dans les jours à venir les groupements de partis et partis politiques, de la majorité comme de l’opposition. Les notabilités traditionnelles et religieuses et la société civile seront également prises en compte. Enfin, le gouvernement sera représenté pour, éventuellement, défendre ses positions quand les débats seront engagés.

La charge de ce comité sera ensuite de définir les termes de référence du dialogue : le format et le contenu. Ce n’est qu’après cette étape que nous allons mener des consultations qui vont conduire au dialogue lui-même.

Quelles seront les questions abordées par ce comité ?

Il y a beaucoup de susceptibilités sur le plan politique, beaucoup de méfiance. Les gens pensent que la chose est déjà ficelée par le gouvernement. Mon rôle est de montrer que tout le monde va contribuer à définir aussi bien le format que le contenu du dialogue.

Un avant-projet a évidemment été préparé, sur la base des propositions soumises au Premier ministre par les acteurs politiques et les organisations de la société civile. Ces éléments vont être consolidés et leur synthèse soumis au Comité d’organisation pour examen. Mais on n’en est pas encore là, car l’équipe n’a pas encore été constituée.

Dans le fond, aucune question ne sera taboue. Mais il y a des préalables convenus dans l’accord politique de gouvernance signé le 2 mai entre l’opposition, la majorité et le gouvernement.

Le premier élément c’est que le principe de la laïcité et de l’unité du pays ne seront pas remis en question. Le deuxième engagement est que ceux qui participent au dialogue s’engagent à contribuer à la mise en oeuvre de l’accord pour la paix et la réconciliation nationale de 2015. Le troisième est de procéder à la réforme de la Constitution.

Une précédente tentative de dialogue, menée sous la tutelle du ministère de l’Administration territoriale et de la décentralisation (MATD) avait été lancée en février dernier, sans aboutir à des résultats concrets. Pourquoi le dialogue sera-t-il cette fois-ci différent ?

J’étais parmi les contestataires de la démarche précédente, et j’avais d’ailleurs écrit une tribune virulente à ce sujet. Ils sont allés du haut vers le bas et ont adopté une démarche unilatérale. Le Premier ministre avait décidé de créer un comité d’experts chargés de la révision constitutionnelle sans consulter l’opposition. Or, la composition d’un groupe d’experts de ce genre devrait être convenu de façon consensuelle.

Le Premier ministre a décidé de façon unilatérale de créer ce qu’ils ont appelé un « cadre de concertations », qui comprenait seulement les représentants des partis qui avaient des députés à l’Assemblée nationale. Enfin, ce cadre était placé sous l’autorité directe du ministère de l’Administration territoriale et de la décentralisation.

C’était donc de bonne guerre, pour nous, de ne pas accepter ce cadre, car il n’était pas représentatif. Il n’était pas le fruit de consultations. Les résultats qui en sortiraient ne pouvaient être que biaisés.

Mais cette fois, toutes les sensibilités politiques vont contribuer à convenir du format et du contenu du processus.

Cheick Sidi Diarra, en Turquie, le 9 mai 2011. © Burhan Ozbilici/AP/SIPA

Le fait d’avoir choisi comme facilitateurs des vieux sages va contribuer à aplanir les susceptibilités

Plusieurs partis politiques avaient boycotté l’ancien cadre de concertation, estimant qu’il n’était pas assez inclusif et demandant certaines garanties. Par exemple que les résultats des discussions soient impérativement appliqués. Les partis politiques et OSC qui avaient refusé de participer au dialogue y prendront-ils part cette fois-ci ?

Il est difficile de prédire ce qu’il va se passer. Mais il y a deux facteurs à prendre en compte.

Le premier, c’est que les concertations vont inclure tout le monde. Nous ne souhaitons pas que quelques uns se mettent en marge, pour quelque raison que ce soit. C’est vraiment une chance à saisir, pour tout le monde, pour aider à apaiser la situation dans le pays.

Le second, c’est que le fait d’avoir choisi comme facilitateurs des vieux sages – qui sont reconnus aussi bien sur le plan national qu’international et qui ne sont pas soupçonnés de parti pris – va contribuer à aplanir toutes les susceptibilités et les suspicions concernant le dialogue à venir.

Quel est votre calendrier ?

Je ne peux pas encore donner de date, car ce serait comme si cela avait été prédéfini. Le dialogue doit commencer le plus tôt possible et sa durée dépendra du format retenu. Il ressort des différentes propositions reçues une palette de calendriers qui vont de 3 jours à 18 mois. Nous allons trouver un juste milieu raisonnable à l’occasion des discussions préliminaires.

L’installation des facilitateurs par le président marque le début officiel de nos activités. Nous avons tenus une réunion stratégique hier [mardi 25 juin]. Le comité sera doté d’un siège très rapidement et la question du budget est en cours de traitement. Une partie de l’équipe sera mise en place d’ici à ce vendredi 28 juin.

Notre pays souffre d’un déficit extrême de gouvernance, aussi bien au plan politique qu’économique

Au regard de la crise sécuritaire que traverse le pays, ces questions ne sont-elles pas reléguées au second plan ?

Dans un pays, le gouvernement gère le quotidien et assume ses responsabilités. Mais cela n’empêche pas la prospective de continuer. Ce que nous faisons maintenant n’est pas nécessairement destiné à résorber immédiatement toutes les crises. Mais nous devons nous projeter sur le moyen et le long terme. Pour cela nous devons identifier les causes profondes de la crise et entendre les propositions de solutions afin d’adapter le cadre juridique et institutionnel.

Nous allons également beaucoup parler de la gouvernance. Notre pays souffre d’un déficit extrême de gouvernance, aussi bien au plan politique qu’économique.

Le gouvernement a adopté un projet de loi prolongeant le mandat des députés jusqu’en mai 2020. Estimez-vous que cette Assemblée – que beaucoup considèrent comme illégitime – sera « légitime » pour voter la nouvelle Constitution ?

Le problème pourrait effectivement se poser. Mais cela n’est pas du ressort de mon comité. Il faut cependant noter qu’il y a eu des concertations concernant la prolongation du mandat des députés avant de prendre cette option.

Imaginez que nos discussions aboutissent à des propositions et qu’il n’y ait pas d’Assemblée du tout.. Cela serait encore plus compliqué que d’avoir une Assemblée dans laquelle le mandat des députés a été prorogé, même si elle est contestée par certains.

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