Politique

Algérie : pourquoi société civile et opposition politique n’arrivent pas à s’entendre sur une sortie de crise

Des manifestants portent un drapeau algérien géant lors d'une manifestation à Bordj Bou Arreridj, vendredi 26 avril 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Samedi 15 juin, plusieurs organisations se sont retrouvées pour établir la « feuille de route de la société civile », avec l'objectif de sortir le pays de l'impasse. Si cette conférence nationale a abouti à des revendications consensuelles, les critiques ne manquent pas.

« C’est au nouveau président, seul, que revient la tâche de traduire concrètement sur le terrain le programme détaillé et précis des réformes auxquelles ont appelé les citoyens », pouvait-on lire mardi 18 juin à la Une du quotidien d’État El-Moudjahid. Le journal semble répondre à la proposition de « Conférence nationale de la société civile », organisée samedi 15 juin par plusieurs associations, emboîtant le pas au général Ahmed Gaïd Salah.

Le chef d’état-major de l’armée répète depuis plusieurs semaines la nécessité d’accélérer l’élection d’un président de la République. Lors d’un déplacement à Tindouf (Sud-Ouest) ce lundi, il n’a pourtant pas fait mention de la feuille de route établie lors de la rencontre.


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Un document néanmoins « historique » selon les participants – la LADDH (Ligue algérienne pour la défense des droits de l’homme), des syndicats (principalement des domaines de l’éducation et de la santé), le Collectif de la société civile pour la transition démocratique, le collectif Amel des associations religieuses, le Forum civil pour le changement et le collectif de l’Association des oulémas – qui recommandent la désignation d’une personnalité nationale ou d’une instance présidentielle consensuelles, ainsi qu’un gouvernement « de compétences nationales » et la création d’un organisme indépendant pour l’organisation des élections.

Ce sommet, très attendu, n’a toutefois pas été épargné par les critiques et les divisions. Le réseau Wassila, collectif algérien pour les droits des femmes, a par exemple décidé de le boycotter car « il ne pose pas clairement et sans ambiguïté le principe de l’égalité, fondamental et non négociable », peut-on lire dans un communiqué publié sur sa page Facebook.

Les « négligences » de la « société civile »

« Notre démarche n’est certainement pas d’établir un programme politique, mais de faire un pas de plus vers le début d’une transition politique », se défend à Jeune Afrique Abdelmoumen Khalil, secrétaire général de la LADDH qui a pris part à l’initiative.

Si la question des principes démocratiques fondateurs de la nouvelle République ne doit être abordée que dans un second temps, la forme même de la transition fait débat. « Il existe en effet un débat sur l’opportunité d’une élection rapide ou la mise en place une assemblée constituante. Il sera réglé à la phase suivante, celle d’un dialogue national global avec les acteurs de la classe politique, de la société civile, des personnalités nationales et des activistes ayant pris part au soulèvement », explique-t-il.

Si certains se demandent en quoi ces organisations représentent le hirak, d’autres s’interrogent sur le choix de ne pas aborder la primauté du civil sur le militaire

« Le document néglige un certain nombre de points : si certains se demandent en quoi ces organisations représentent le hirak, et quelle consultation a été faite pour les faire émerger, d’autres s’interrogent sur le choix de ne pas aborder aussi la question de la primauté du civil sur le militaire dans un tel contexte, renchérit Adlene Mohammedi, docteur en géographie politique à l’université Paris-1 Panthéon-Sorbonne et spécialiste de l’Algérie. Le texte n’insiste pas non plus sur la question fondamentale des prisonniers politiques ou sur l’instrumentalisation de la justice. »

Dans le rapport de force qui s’est engagé via les mobilisations entre le commandement de l’ANP et le peuple, « parler de “grave crise politique”, c’est reprendre la propagande du régime », continue Adlene Mohammedi – lui-même très engagé depuis le début du mouvement.

Les partis politiques eux aussi divisés

La proposition de la « société civile » n’est pas la seule. Mardi, l’Organisation nationale des moudjahidine (ONM) a présenté son propre plan, en réclamant la nomination d’une « personnalité nationale crédible et consensuelle » pour conduire le dialogue national.

En outre, sept partis de l’opposition (FFS, RDC, PT, MDS, Union pour le changement et le progrès, Parti pour la laïcité et la démocratie, ainsi que maître Noureddine Benissad au nom de la LADDH) ont officiellement appelé à « construire un pacte politique consensuel », prévoyant de se réunir le 26 juin pour une conférence nationale parallèle à celle de la « société civile ».


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« Nous sommes en contact. On espère entamer un dialogue pour aller vers une initiative nous regroupant tous », ajoute Abdelmoumen Khalil. « La transition démocratique est de l’ordre de la nécessité. Aujourd’hui, l’urgence est d’élaborer une solution politique ambitieuse, raisonnable et réalisable, loin des règlements de comptes et des calculs étroits », annoncent les partis, sans donner plus de détails sur un plan concret pour sortir de l’impasse. Parmi les formations politiques aussi, la division entre les promoteurs d’une assemblée constituante et ceux de la tenue rapide de l’élection présidentielle se creuse.

« Les problèmes de la société civile, on les retrouve également au sein des partis politiques, explique Adlene Mohammedi, selon lequel l’opposition devrait élaborer son programme en le calquant sur les revendications des manifestants. Si ni les représentants de la société civile ni les partis politiques n’arrivent à traduire politiquement les revendications du peuple, le problème ne viendrait plus de l’absence de représentants du mouvement, mais de l’absence d’écoute de ceux qui sont censés les représenter. »

Les propositions des manifestants se multiplient sur les réseaux sociaux

Pour remédier à cette situation, de nombreuses plateformes en ligne ont été créées pour donner voix directement à la contestation populaire. Le think tank indépendant Nabni propose ainsi une application pour contrôler le processus électoral et la place d’une instance indépendante. Le site www.22fevrier2019.org, lui, recueille les propositions formulées « par le peuple pour le peuple » par de simples citoyens, notamment des étudiants. Un objectif similaire à celui de la nouvelle « Plateforme pour le changement » – à laquelle plusieurs personnalités comme Zoubida Assoul, Mohcine Belabbas ou Mustapha Bouchachi ont adhéré – qui promet de « résumer les points de vue exprimés par la majorité des participants ».

Si les idées ne manquent pas, aucun leader défini avec un programme clair n’a pour l’instant émergé. Ce qui ne serait pas une faiblesse, mais un « moyen de pression » pour que « le régime n’identifie pas les meneurs du mouvement pour les décrédibiliser», estime Abdelmoumen Khalil.

Les « chouchous de la rue » que recensait début avril Jeune Afrique n’ont pas non plus élaboré de solution commune. Si l’avocat Mustapha Bouchachi veut aller vers un gouvernement d’union nationale pour organiser une présidentielle transparente, la présidente de l’UPC Zoubida Assoul soutient l’idée d’un « comité des sages avec pour feuille de route l’accompagnement du mouvement vers une transition démocratique ».

Quant à l’ancien député Djamel Zenati, la seule issue salutaire est une transition démocratique « la plus courte possible ». Pour Karim Tabbou, porte-parole de l’UDS, la parole est au peuple et c’est à lui seul de choisir sa voie, alors que pour l’ancien journaliste Fodil Boumala et la comédienne Adila Bendimerad, il n’y aura pas de transition sans Assemblée constituante.

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