Sécurité

RDC : en Ituri, « nous n’avons pas réussi à asseoir l’autorité de l’État »

Une patrouille des FARDC à Aveba, en Ituri, en 2015. © Photo MONUSCO/Abel Kavanagh

Alors que la récente vague de violences en Ituri fait craindre une résurgence du conflit intercommunautaire qui a fait plusieurs dizaines de milliers de morts au début des années 2000, le gouverneur Jean Bamanisa Saïdi, appelle à un renforcement du dispositif sécuritaire et à une meilleure répartition des richesses issues des sous-sols de cette province de l'est de la RDC.

En proie à une nouvelle flambée de violences qui ont fait plusieurs morts depuis le début du mois, la province de l’Ituri voit planer le spectre d’un retour des violences intercommunautaires entre Lendu et Hema. Des affrontements entre ces deux communautés avaient déjà fait plusieurs dizaines de milliers de morts entre 1999 et 2003. Depuis la résurgence des violences en décembre 2017, les massacres se sont multipliés.

Le dernier épisode en date a débuté le 10 juin, avec la mort de quatre commerçants Lendu. Plusieurs attaques ont suivi, entraînant d’importants déplacements de population – plus de 300 000 personnes, selon l’ONU-  mais le bilan humain reste pour l’instant incertain. La société civile locale évoque un bilan de plus de 160 morts, que les autorités n’ont pour l’instant pas pu confirmer.

Les auteurs et les motivations qui entourent ces violences sont tout aussi flous alors que l’armée met en cause une milice Lendu. Jean Bamanisa Saïdi, entrepreneur, ex-gouverneur de l’ancienne province orientale entre 2013 et 2015 et élu gouverneur de l’Ituri en avril, répond à Jeune Afrique sur les incertitudes qui entourent la situation sécuritaire de sa province.

Jeune Afrique : Que sait-on à ce stade de l’origine de ces récentes violences ? Comment expliquer que celles-ci soient aussi floues ?

Jean Bamanisa Saïdi : Une des raisons est que nous n’avons pas encore eu l’occasion de nous rendre dans tous les endroits où se sont déroulées ces violences. Ce sont, dans la plupart des cas, des villages très isolés et se pose notamment le problème des infrastructures et des routes qui compliquent l’accès à ces endroits. Le fait que le nombre de déplacés dans ces territoires à considérablement augmenté ne facilite pas les choses.

Il est donc important que les informations remontent de bas en haut, d’abord depuis les villages. J’ai aussi envoyé, au début du mois, une délégation, composée notamment des chefs traditionnels, dont le travail se divise en trois phases : amener la population à se désolidariser de ces groupes armés, prendre contact avec les assaillants pour que l’on puisse ensuite s’asseoir avec eux et comprendre leurs motivations. La mission doit durer 30 jours.

À ce stade, les auteurs de ces violences sont identifiés. Il s’agit de milices Lendu installées dans la forêt de Wago et dirigée par un certain Mathieu Ngudjolo.

Certaines associations de la société civile parlent de plus de 160 morts, mais aucun bilan officiel n’a été communiqué par l’armée ou les autorités locales. Pourquoi peine-t-on à avoir un bilan fiable ?

Il me semble que le bilan évoqué par la société civil est un bilan global des récentes violences, pas uniquement des tueries de la semaine dernière. De notre côté nous continuons de faire le décompte car, comme évoqué précédemment, nous ne pouvons pas aller partout. Il y a plus de 300 000 déplacés suite à ces violences depuis le début du mois, donc cela complique le travail.

Ensuite il faut aussi comprendre la nature de ces violences. On ne peut pas dire que ce sont des violences intercommunautaires, comme ce fut le cas entre 1999-2003. D’autres facteurs entrent en cause, comme la mauvaise répartition des terres. Ces groupes armés endoctrinent les populations Lendu. Ils s’en prennent à l’armée et visent aussi les territoires de la communautés Alur à Mahagi et ceux de la communauté Hema à Djugu. La situation est plus complexe.

Vous étiez gouverneur de la Province orientale entre 2013 et 2015. Comment les moyens pour faire face à ces violences cycliques ont-ils évolué depuis ?

Le problème ne date pas d’hier ou même de ces derniers mois, il remonte au moins à 2003. Il n’y pas eu de suivi après les événements de la guerre de 1999-2003, pas de mise en place d’un mécanisme de suivi de la cohabitation entre les populations de la province. Nous n’avons pas réussi à asseoir correctement l’administration et l’autorité de l’État sur ces territoires.

Mais il y a aussi une composante économique au problème. L’Ituri se trouve être une province très riche, mais les retombées de l’exploitation des mines d’or par Sokimo ou encore du pétrole sur le Lac Albert ne parviennent pas aux populations. C’est une responsabilité collective.

La réponse de la Monusco et des FARDC est-elle suffisante ?

La Monusco doit être bien plus présente et l’armée plus prompt à réagir. Aujourd’hui nous avons plus besoin d’assistance pour construire des routes et de meilleures infrastructures que de bâtir des camps militaires.

C’est une zone minière avec beaucoup de commerce transfrontalier, un territoire propice à de nombreux trafic et avec une forte prédisposition à la présence de groupes armés. Nous le savons car nous recevons les mêmes informations depuis plusieurs années de la part de l’Église et des renseignements, notamment.

Il y a un problème d’approche à mon sens. Ces forces armés patrouillent, mais elles n’agissent jamais. Aujourd’hui, il est important de renforcer le dispositif.

Est-il possible, dans ces conditions, d’organiser la conférence de paix souhaitée par le président Félix Tshisekedi ?

Cela me semble tout à fait faisable d’ici quelques mois. Le président a manifesté sa volonté de restaurer la paix dans l’Est ce qui est un bonne chose, d’autant qu’il a agi dans ce sens en se rendant dans les pays voisins, au Rwanda et en Ouganda. En revanche, le préalable à tout cela est bien évidemment de ramener le calme et la sécurité dans la région.

Croyez-vous à l’implication d’acteurs extérieurs comme l’avancent certains ?

Non, à ma connaissance il n’y a pas d’acteurs extérieurs impliqués, c’est un problème local.

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