Politique

RDC : pourquoi les nominations à la tête de la Gécamines et de la SNCC sont toujours bloquées

Des militants de l'UDPS, au siège du parti de Félix Tshisekedi, à Kinshasa le 21 décembre 2018 (archive / Illustration). © Jerome Delay/AP/SIPA

Une nouvelle crise secoue l’attelage formé par les coalitions politiques de Félix Tshisekedi et de Joseph Kabila. Les nominations d’Albert Yuma à la tête de la Gécamines et de Gabriel Kyungu Wa Kumwanza à la tête de la SNCC, annoncées il y a quinze jours, ne sont toujours pas effectives. Les coulisses de ce nouvel imbroglio.

Alors que l’ancien et le nouveau président cohabitent de fait dans la gestion du pouvoir, les tensions entre les militants de base de leurs formations respectives sont à leur comble. À Kinshasa, Lubumbashi ou encore à Mbuji Mayi, comme dans d’autres provinces, les sièges du Parti du peuple pour la reconstruction et la démocratie (PPRD, de Kabila) ont même été incendiés par des militants de l’Union pour la Démocratie et le Progrès Social (UDPS, de Tshisekedi).

Parmi les motifs de la colère des militants de l’UDPS : les débats qui se sont joués à l’Assemblée nationale, à l’initiative des députés du parti de Joseph Kabila, sur les nominations à la tête d’entreprises publiques, au premier rang desquelles la Gécamines et la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC).

Nominations bloquées

Dans les ordonnances signées le 4 juin par Félix Tshisekedi, Albert Yuma Mulimbi – un proche de Joseph Kabila – a été reconduit à son poste de président du conseil d’administration de la Gécamines, tandis que Gabriel Kyungu Wa Kumwanza – un proche de Moïse Katumbi -, a été nommé à la tête de la SNCC. Mais, près de deux semaines plus tard, ces nominations ne sont toujours pas effectives. « Nous n’avons pas encore été notifiés. On ne sait pas dire le pourquoi de ce délai. Nous attendons », a confié à Jeune Afrique Gabriel Kyungu Wa Kumwanza.

Une de nos sources au sein du Front commun pour le Congo (le parti de Kabila) dévoile, sous couvert d’anonymat, la raison de ces atermoiements : Wivine Mumba Matipa, cadre du PPRD et actuelle ministre du Portefeuille, « a été instruite par son parti de bloquer ces nominations en refusant de notifier les intéressés ». Une information que la ministre s’est refusée à confirmer ou infirmer. « Je ne traite jamais des affaires d’État sur la place publique », a-t-elle indiqué.

Comment en est-on arrivé à ce blocage ? Du côté du FCC, on reproche trois choses à Cap pour le Changement (CACH), la coalition dirigée par Félix Tshisekedi.

Les récriminations des pro-Kabila

La première récrimination est d’ordre légal. « Ces ordonnances n’auraient jamais été débattues en conseil des ministres, et elles ont été contresignées par un Premier ministre démissionnaire, Bruno Tshibala », pointe Constant Mutamba, président de Nogec, l’un des partis membre du FCC.


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La seconde est politique. Elle porte sur le non-respect supposé de l’accord politique qui lie les deux formations. Cet accord, qui a été «  signé après les ordonnances nommant les nouvelles autorités à la Société Nationale d’Assurance (Sonas), à la Direction générale des migrations (DGM), et à l’Agence nationale des renseignements (ANR) », selon l’un de nos sources au sein du parti de Joseph Kabila, « suspendait toute signature d’ordonnances de nominations, et prévoyait le contreseing du Premier ministre et la délibération préalable du conseil des ministres ».

Le FCC fustige en outre le choix même des personnalités nommées à la tête d’entreprises publiques, et en particulier dans le cas Gabriel Kyungu Wa Kumwanza, proche de l’opposant Moïse Katumbi, nommé à la tête de la SNCC.

Albert Yuma Mulimbi, président de la Fédération des entreprises congolaises (FEC). © Vincent Fournier/Jeune Afrique-REA

Albert Yuma est entouré des proches de Moïse Katumbi

Mais aussi de plusieurs autres proches de l’ancien gouverneur du Katanga, nommés au sein de la direction de la Gécamines. « Albert Yuma est entouré des proches de Moïse Katumbi », dénonce un cadre du FCC, qui cite notamment Sama Lukonde, nommé directeur général de la Gécamines. Ce dernier, ex-frondeur de l’ancienne majorité présidentielle de Joseph Kabila qui, après avoir rejoint Moïse Katumbi, avait inscrit ses pas dans ceux de Dany Banza, le président d’Avenir du Congo, son parti, qui a soutenu la candidature de Félix Tshisekedi à la présidentielle.

Dernier élément que les caciques du FCC reprochent à Félix Tshisekedi : le fait de n’avoir « pas respecté les équilibres régionaux ». « Plus de 80% des nouveaux nommés sont originaires du Katanga », fustige ainsi un cadre du parti de Joseph Kabila.

Le clan Tshisekedi se défend de tout tribalisme

Une accusation balayée d’un revers de manche à la présidence, où l’on se défend de tout tribalisme. « Guy Robert Lukama, Leon Mwine et Jacques Kamenga, nommés au conseil d’administration de la Gécamines et de la SNCC, sont respectivement originaires des provinces du Sud-Kivu, du Kasaï-Occidental et du Kwilu », insiste une source à la présidence.


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Et de marteler : « Ces nominations reflètent la volonté de la coalition FCC-CACH d’aller vers la réconciliation nationale ». Il précise cependant que « au regard de la nature des entreprises », l’ex-province du Katanga, scindée en quatre provinces en 2016, est « prise en compte ».

De fait, les provinces de l’ex-Katanga – où se concentre une grande partie de l’activité minière du pays – est largement représentée dans les nouvelles nominations, de Sama Lukonde (Haut-Katanga, nommé DG de la Gécamines) à Fabien Mutomb (Lualaba, nommé directeur général de la SNCC) en passant par Albert Yuma (Tanganyika, président du CA de la Gécamines) et Coco Mulongo (Haut-Lomami, nommé au CA de la SNCC).

Des doutes sur le calendrier

Félix Tshisekedi et Vital Kamerhe. © Colin Delfosse pour JA/ Vincent Fournier/JA

Vital Kamerhe, le très présent directeur de cabinet de Félix Tshisekedi, aurait exprimé ses doutes et ses réserves sur l’opportunité et l’urgence de ces nominations

« Les nouveaux gestionnaires sont nommés dans l’objectif de mettre en œuvre la vision du changement prônée par le chef de l’État. Le but est de relancer la Gécamines et la SNCC, mais aussi de restaurer la bonne gouvernance », assure de son côté un autre cadre de Cach, sous couvert d’anonymat pour ne pas mettre à mal les difficiles négociations en cours avec la coalition de l’ancien président Joseph Kabila.

Quant au débat qui s’est tenu à l’Assemblée nationale sur la pertinence des ces nominations, c’est Félix Tshisekedi lui-même qui a tenu à remettre les pendules à l’heure. Lundi 11 juin, à la veille de son départ pour Libreville, le président congolais a reçu Jeanine Mabunda, la présidente de l’Assemblée nationale. Selon le compte-rendu que cette dernière a délivré lors d’une séance à huis clos devant les députés, Thsisekedi lui aurait demandé de « respecter la Constitution » et aurait également souligné que « le président de la République n’a pas à répondre directement devant le Parlement de ses décisions ».

Mais si, du côté du camp de Félix Tshisekedi, on défend bec et ongle la pertinence du choix des personnalités nommées au sein des directions des entreprises publiques, certains émettent des doutes sur le calendrier. Selon plusieurs de nos sources à la présidence, Vital Kamerhe, le très présent directeur de cabinet de Félix Tshisekedi, aurait exprimé ses doutes et ses réserves sur l’opportunité et l’urgence de ces nominations.

D’autant qu’elles sont intervenues alors que le contexte politique est déjà tendu entre les deux formations supposées alliées, entre l’invalidation de l’élection de plusieurs dizaines de députés – dont la majorité issue des rangs de l’opposition – et les négociations pour la formation du gouvernement qui, depuis la nomination au poste de Premier ministre de Sylvestre Ilunga Ilunkamba après quatre mois d’âpres négociations, ne semblent pas prêtes d’aboutir.

« Il se dégage clairement un décalage dans la conception, l’approche et la mise en œuvre de l’accord de coalition FCC-CACH au niveau de la base », constate Guy Matondo Mafuta, cadre du FCC, qui plaide pour une « désescalade » et « la mise en place d’un cadre permanent de concertation ». Et de conclure : « Évitons à notre peuple les affres du divorce ».

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