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Au secours des « yaouled »

Algérie : le gouvernement lance une vaste opération de sauvetage des enfants des rues.

«Cirer Monsieur, cirer Madame… » On les entendait tous les jours, le long des trottoirs des rues d’Alger, répéter sur un rythme de complainte ce refrain. « Cirer Monsieur, cirer Madame… » C’était le seul métier, le seul avenir, l’unique ressource de centaines de gosses algériens de 8 à 15 ans, que l’on appelle les yaouled.
Depuis dimanche dernier, il y a moins de cireurs dans les rues d’Alger. Ceux qui, pour quelque temps encore, continuent de proposer leurs services sur les terrasses des cafés, savent bien que leur situation est provisoire. Ils savent que, bientôt, ils abandonneront boîtes de cirage, brosses et chiffons pour s’en aller dans les maisons d’enfants, ouvertes à leur intention, apprendre un métier et acquérir à l’école les rudiments d’instruction qui leur font défaut.
C’est là tout le but de l’opération Enfants cireurs, que vient de lancer le gouvernement algérien et dont deux cents enfants ont été les premiers bénéficiaires. L’histoire de cette « opération » est assez singulière. Lors d’une séance publique, donnée dans la salle qui jouxte le Palais du gouvernement (la salle Ibn-Khaldoun), Ben Bella entend un artiste chanter sur la scène « Cirer Madame, cirer Monsieur », chanson dont le ton est celui des petits cireurs et qui conte, naïvement, l’histoire d’un petit yaouled, cireur de bottes dans les rues d’Alger… Le réalisme de cette chanson impressionne si fortement le chef du gouvernement que, sur-le-champ, il décide la création et le lancement de l’opération Enfants cireurs, destinée à donner un foyer et un avenir à ce « sous-prolétariat enfantin ».
Ces petits cireurs d’Alger et des grandes villes du pays représentent l’un des aspects les plus navrants de la misère du petit peuple algérien. Vêtus de loques, ils se traînent tout le jour en proposant leurs services aux passants et aux consommateurs des terrasses de café. Eux, hiver comme été, ils vont pieds nus… Et cependant, ce ne sont pas des mendiants vagabonds, mais bien souvent des gosses qui ramènent, tous les soirs, au foyer, les quelques francs nécessaires à la subsistance de tous…
« Moi, mon père est chômeur, depuis longtemps il n’a plus de travail, alors je cire les chaussures pour qu’on puisse manger. » « Moi, mon père est mort, ma mère fait des ménages, mais ça ne suffit pas. »
Étrange milieu que celui de ces gosses prématurément vieillis qui vivent en bandes, se répartissant des portions de trottoirs et de rues dans lesquelles seuls les « attributaires » ont le droit de travailler, se battant autour des marchands qui vendent, entre deux morceaux de pain, une pauvre nourriture et qui, le soir, rapportent à leur famille les quelques pièces (5 ou 6 nouveaux francs) qu’ils ont gagnées…
Ce sont, pour la plupart, des enfants dont les familles, attirées par les villes, ont pensé échapper à la misère commune en quittant la campagne. Mais le chômage sévit aussi bien dans les villes que dans le bled : seuls les gosses ont trouvé à s’employer. Pour eux, ni école ni centre d’apprentissage. Si certains, toutefois, parviennent à suivre les cours à mi-temps – écoliers le matin, cireurs l’après-midi -, pour les autres, l’avenir c’est la rue, les chiffons et la brosse. Dimanche, entre deux chansons, deux cents yaouled ont symboliquement détruit ces boîtes de cirage. Arrosées d’essence, elles ont flambé sur les dalles de la place des Martyrs. Ben Bella, qui présidait la séance, a promis aux jeunes yaouled qu’un plan, confié au Secours national algérien, leur permettrait d’apprendre un métier et d’abandonner cette situation misérable. Pour les plus âgés, des centres d’apprentissage seront ouverts, dans lesquels ils apprendront le métier de leur choix. Les plus jeunes « rattraperont » en marche le train de la scolarité grâce à des cours spéciaux. Tous verront leurs familles « indemnisées ».
Pour les deux cents premiers « élus », qui ont quitté dimanche les rues de la ville vers la première maison d’enfants, la reconversion s’annonce sous un aspect symbolique : le gouvernement les a installés à Sidi Ferruch, entre la mer et la forêt, dans l’ancien camp où les parachutistes français faisaient, jadis, l’école de la guerre.

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