Diplomatie

Tunisie : « L’Aleca fait partie d’une boîte à outils pour aider au décollage du pays »

Le président de la Commission européenne, Jean-Claude Juncker (à gauche), avec Youssef Chahed à Tunis, le 26 octobre 2018. © Hassene Dridi/AP/SIPA

Patrice Bergamini, l'ambassadeur de l’Union européenne (UE) à Tunis, revient pour Jeune Afrique sur l'importance du partenariat entre le Vieux-Continent et la jeune démocratie tunisienne, répondant au passage aux craintes sur de potentielles conséquences néfastes de l'Accord de libre-échange (Aleca) sur l'économie nationale.

Chef d’orchestre de la délégation de l’Union européenne qu’il fait parler d’une seule voix en Tunisie, l’ambassadeur Patrice Bergamini revient sur les relations tuniso-européennes dans un contexte de changements politiques en Europe, mais aussi de perspectives électorales en Tunisie. Une déclaration de confiance au seul pays qui s’essaie à la démocratie dans une région touchée par l’instabilité.

Jeune Afrique : Que représente la Tunisie pour l’Union européenne ?

Patrice Bergamini : Depuis la révolution et la Constitution de 2014, la Tunisie fait exception. Et ce n’est pas une formule vaine. Dans la région, les modes de gouvernance se déclinent soit sur un modèle autocratique, soit sur un modèle théocratique, avec des variantes plus ou moins radicales. La Tunisie est la seule à avoir rompu avec cette alternative et à proposer une troisième voie avec un compromis politique qui est unique. Cette démarche de consensus est aussi dans l’ADN européen et permet d’avancer correctement.


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Au-delà, le pays s’est aussi engagé sur un corpus de valeurs qui nous sont communes en termes de liberté, de dignité et d’égalité. Cette configuration, qui fait que la Tunisie est unique, justifie que l’Union européenne soit devenue son premier partenaire et son meilleur allié. Avec le doublement de l’aide européenne depuis 2016, la Tunisie est le pays le plus soutenu au monde par l’UE, avec trois priorités : l’économie, car il ne peut pas y avoir de transition politique sans transition économique ; la sécurité, importante dans un environnement régional déstabilisé ; et enfin la consolidation de la démocratie, notamment en encourageant l’installation d’une Cour constitutionnelle et la pérennisation des instances provisoires.

L’Accord de libre-échange complet et approfondi (Aleca) est-il dans une impasse ?

L’Aleca n’est pas la priorité. Ce n’est qu’une des composantes qui ne résume pas la relation Union européenne-Tunisie, bien plus globale avec 300 millions d’euros de coopérations et de dons par an. En comparaison, le budget qui a été dégagé pour l’Aleca en 2018 s’élevait à 1,5 million d’euros. L’accord a été mal nommé : il aurait été plus judicieux de le qualifier d’accord d’intégration économique.

Youssef Chahed et Jean-Claude Juncker; à Bruxelles, le 24 avril 2018. © SIPA/ Frederic Sierkowski

C’est plutôt la réflexion sur l’Aleca qui est dans l’impasse côté tunisien. Une mauvaise littérature parasite cette démarche, car il n’a jamais été question d’une ouverture totale et immédiate. C’est à la Tunisie de choisir quand, comment, quoi, à quel rythme et jusqu’à quel niveau. Il n’y a rien de prescriptif. Quand on dit que c’est progressif et asymétrique, on entend par là que transformer l’essai de la démocratie passe par l’économie.


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L’Aleca fait partie d’une boîte à outils pour aider au décollage de la Tunisie. Cet accord permettrait l’arrimage de l’économie de la jeune démocratie tunisienne au plus grand marché mondial doté des meilleures normes. Dire que les opérateurs tunisiens ne vont pas résister à la concurrence est un faux procès. Il s’agit d’abord, et surtout, d’une mise en concurrence transparente, légitime et efficiente entre opérateurs tunisiens. L’Aleca est un ensemble de règles du marché d’une économie sociale et solidaire, qui propose aux entrepreneurs tunisiens des moyens qui leur font défaut pour mieux travailler en Tunisie et mieux s’exporter.

95 % des produits marocains pénètrent par exemple le marché européen sans barrière tarifaire suite à ce type d’accord. Quand on évalue les avantages comparatifs, la Tunisie a donc tout à gagner. Cela l’outillerait également pour entrer sur d’autres marchés qu’elle vise.

La nouvelle configuration politique suite aux élections européennes change-t-elle la position de l’UE envers la Tunisie ?

Pour les raisons stratégiques que j’évoquais tout à l’heure, la Tunisie fait l’objet d’un consensus de tous les pays européens. Il n’y aura donc pas de changement de cap. Mais Tunis doit s’assurer de l’efficacité de l’utilisation des 300 millions d’euros d’aide annuelle pour que cet usage ne soit pas l’objet d’un questionnement au Parlement européen, sachant que d’autres États dans le monde affrontent des difficultés.

La Tunisie n’a pas besoin d’un plan Marshall, mais d’un nouveau contrat social pour la redistribution des richesses et la réforme du système économique

Depuis 2011, l’UE a injecté 10 milliards d’euros en Tunisie, ce qui est énorme. Mais tout ne se résume pas à de l’argent. Le pays n’a pas besoin d’un plan Marshall, mais d’un nouveau contrat social pour la redistribution des richesses et la réforme du système économique.

Quelle analyse Bruxelles fait-il des difficultés de l’économie tunisienne ?

L’instabilité régionale qui pourrait dépasser le voisinage de la Tunisie lui offre une fenêtre d’opportunité dont elle doit profiter. Il faut casser l’économie de rente, les monopoles. Dans certaines contrées, on appelle cela des cartels. Un mot qui déplaît à l’Europe. La situation économique et sociale est difficile, lourde, et cela doit être le dossier numéro un. Libéraliser, faciliter le retour de l’investissement et aider les jeunes entrepreneurs est fondamental, mais ne peut se faire sans lutter contre la corruption, sans réforme et sans réelle égalité des chances.

L’arrivée probable de nouveaux interlocuteurs sur la scène politique tunisienne à l’issue des élections de l’automne 2019 change-t-elle la donne ?

Pas du tout. À l’appui du traité de Lisbonne et la refonte de la diplomatie européenne, nous avons construit, concernant la Tunisie, un consensus. L’émergence de nouveaux acteurs politiques fait partie du jeu. L’essentiel est que la démocratie et le principe de l’alternance soient préservés et que les élections se tiennent sans trop d’abstention.

Un groupe de migrants tunisiens, en février 2011 à Lampedusa (Italie). © Daniele La Monaca/AP/SIPA

Où en est la question migratoire ? La Tunisie est-elle pressentie pour devenir un sas de migration ?

Le monde est anxiogène, mais il ne faut pas capitaliser sur certaines peurs. La migration, la plus vieille activité de l’être humain sur terre, est un phénomène naturel et non une menace. En débarrassant le dossier de certains a priori populistes, on arrive à relever les défis et à travailler ensemble. Pour preuve, la chute drastique dans les derniers mois des départs de migrants irréguliers. Aujourd’hui, le continent porte l’espoir et est pour l’Europe un partenaire fondamental.

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