Politique

Madagascar : Rossy, le député-musicien qui veut porter la voix des « bas quartiers » à l’Assemblée

L'artiste Rossy, en février 2013 à Madagascar.

L'artiste Rossy, en février 2013 à Madagascar. © Creative Commons / Wikiafrica / Wikipedia / Sudplanète

Le musicien et chanteur Rossy devrait, sauf surprise, être réélu député dans son quartier natal d’Antananarivo. Proche d'Andry Rajoelina, le député-musicien a aussi été l'un des protégés de l'ancien président Didier Ratsiraka, avant de devenir l'ennemi déclaré de Marc Ravalomanana. Il se dit aujourd'hui inquiet du climat politique sur la Grande Île.

« Cette sono est bousillée aujourd’hui. Mais je la laisse là, à la vue de tous, pour que tout le monde voit bien ce que Ravalomanana en a fait. » Campé devant l’antique mur d’enceintes qui surplombe la scène et le piste de danse de son Kianjan’Ny kanto (« Espace des arts »), situé derrière le stade de Mahamasina à Antananarivo, Rossy est sur son territoire.

Le chanteur et accordéoniste malgache, candidat lors des législatives du 27 mai dernier, devrait en effet – sauf surprise – être réélu député dans le IVe arrondissement de Tana. Son fief. Il est député depuis 2014 de ce quartier où il est né, en 1960, et où il a vécu depuis l’essentiel des trois dernières décennies. Trente ans de musique et de politique.

La rencontre avec « l’Amiral rouge »

Cette sono massive et « bousillée » en est d’ailleurs l’un des vestiges. Don du gouvernement canadien à Madagascar pour les Jeux de la francophonie de 1997, Rossy – Paul Bert Rahasimanana de son vrai nom – l’avait lui-même installée au palais présidentiel d’Iavoloha, en 2001, juste avant de quitter la Grande Île pour la France. Le temps de quelques mois, pensait-il alors. Mais l’artiste, qui compte alors parmi les fidèles de Didier Ratsiraka, le président malgache que l’on surnomme alors l’« Amiral rouge » pour ses idéaux révolutionnaires, va finalement vivre sept ans en exil.

En janvier 2002, Ratsiraka perd la présidentielle, et Marc Ravalomanana s’installe au palais. Rossy, comme Ratsiraka, restera en exil jusqu’en 2008, pour signer le plus gros concert de l’histoire du pays – 75 000 spectateurs. Ainsi que deux ministres, « remerciés » par Ravalomanana qui leur en veut de n’être pas parvenu à empêcher l’événement… Musique et politique, là encore entremêlés.

Didier Ratsiraka, en février 2002, lorsqu'il a annoncé l'instauration de la loi martiale (archives). © KAREL PRINSLOO/AP/SIPA

C’est ce qui m’a forcé à entrer en politique : c’était un moyen de me protéger

Son histoire avec « l’Amiral rouge », et son entrée sur la scène politique, remonte à 1989. Le 26 juin, Rossy se produit pour le traditionnel concert de la Fête de l’Indépendance avec son groupe. « À un moment, Ratsiraka se lève. Il monte sur scène, arrête le concert… et nous félicite devant tout le monde », raconte le musicien-député. C’est le début du rapprochement entre l’artiste et le président.

Cette proximité vaut à l’ancien gamin qui se délectait des chansons engagées de Bob Marley ou Harry Belafonte de s’attirer très rapidement de solides jalousies au sein de l’Association pour la renaissance de Madagascar (Arema), le parti de Ratsiraka. Une bonne dose de jalousie de la part d’autres artistes de la scène malgache, aussi, qui lui reprochent ce rapprochement avec le président.

« C’est ce qui m’a forcé à entrer en politique : c’était un moyen de me protéger », affirme-t-il aujourd’hui. Il est alors nommé conseiller du président, mais ne sera jamais « encarté », insiste-t-il. « Et Ratsiraka ne prenait pas n’importe qui », souligne Mamod Ali Hawel, ancien député de Morondava, qui a côtoyé Rossy pendant cinq ans sur les bancs de l’Assemblée nationale.

Compagnon de route d’Andry Rajoelina

Parallèlement, sa carrière musical connaît une ascension fulgurante. En 1991, son groupe signe sur le label de Peter Gabriel, Real World, en pleine explosion du phénomène « World Music ». À l’époque, l’industrie du disque ne s’est pas encore enfoncée dans la crise qu’elle traverse aujourd’hui. Rossy décolle et se fait une place sur la scène internationale. Ses spectacles prennent de l’ampleur, Rossy, qui joue toujours avec le groupe qu’il a formé avec une poignée de copains de lycée, ne se produit plus sur les planches qu’avec une troupe de danseurs et des sono énormes.

Pour un musicien, c’était une consécration de venir jouer pour Andry Rajoelina

C’est dans ces années 1990, également, que Rossy croise la route d’Andry Rajoelina. « Il organisait des soirées mondaines et des concerts. Pour un musicien, c’était une consécration de venir jouer pour lui », raconte le musicien, qui assurait alors également la sonorisation de tous les « shows » organisés par Andry Rajoelina. « On était très potes », glisse Rossy. Et dans sa bouche, l’expression prend un sens fort. « C’est un vrai copain, fidèle en amitié, ce qui est rare à Madagascar », affirme ainsi un autre de ses amis, le producteur Jean Claude Vinson.

Quand Marc Ravalomanana devient maire de la capitale, en 1999, « Andry » et Rossy se rapprochent encore dans leur détestation partagée d’un ennemi commun. Les relations entre le nouvel édile et le duo formé par le musicien et l’organisateur de spectacle fait des étincelles. Une guerre larvée se joue pendant plusieurs mois.

« On allait le voir pour essayer de s’expliquer, mais on ne comprenait rien à ce qu’il nous répondait. On lui demandait : “Pourquoi vous enlevez nos affiches ? Pourquoi vous sciez nos poteaux publicitaires ?” Et lui répondait que, lui aussi, pouvait faire venir Céline Dion. C’était la quatrième dimension. » Sur scène, Rossy n’est pas tendre avec le maire. « Je lui tapais dessus pendant mes concerts. Je disais qu’il était raciste », raconte l’accordéoniste.

Exil forcé et retour endeuillé

Alors, quand Ravalomanana passe de la mairie de Tana au palais d’Iavoloha, Rossy opte pour l’exil. Il pose son accordéon diatonique à Issoudun, une petite commune du Berry, dans le centre de la France. Il monte un conte musical pour enfant avec son épouse, Cécile Gilet, photographe et plasticienne. Imanga et le taxi-brousse, l’histoire d’un petit garçon qui va chercher le bout du monde, tourne dans toute la France.

La parenthèse de l’exil refermée, Rossy ne met pas longtemps à reprendre pied, également, sur la scène politique. En 2009, alors que les manifestations anti-Ravalomanana durent déjà depuis plusieurs semaines et que Rossy se trouve en France, « Andry m’a demandé de revenir pour un concert programmé le 7 février ». Il accepte.

Le jour venu, des milliers de personnes se massent pour voir le retour au pays de leur idole, sur la Place-du-13-mai. Mais la veille, « l’équipage d’Air Madagascar a bloqué l’avion, sans doute sur ordre de Ravalomanana », assure aujourd’hui Rossy. Alors qu’il devait arriver à 6 h du matin, l’avion n’atterrit finalement que douze heures plus tard.

Quand Rossy débarque, il apprend qu’une trentaine de personnes ont été tuées devant le palais présidentiel qu’une foule en colère tentait d’envahir. « Je suis sûr que si j’avais été là, ils se serait passé autre chose. Je peux amener la foule où je veux », veut-il croire aujourd’hui. « Si j’avais senti que ça allait flinguer… On va pas refaire l’histoire, mais j’aurais aimé être là », glisse-t-il d’une voix soudain plus hésitante.

Les partisans de Andry Rajoelina, au début d'un rassemblement antigouvernemental à Antananarivo, à Madagascar, le samedi 31 janvier 2009. (photo d'illustration) © Jerome Delay/AP/SIPA

À Madagascar, on ne soigne pas nos traumatismes. On est dans le déni

La crise politique débouche sur le renversement de Ravalomanana, et Andry Rajoelina devient président de la Haute autorité de la Transition. Rossy se range derrière lui. En 2014, quand il se présente aux élections législatives pour la première fois, c’est « pour soutenir Andry ». Mais une fois élu, le musicien-député affirme avoir rapidement déchanté.

Le nouveau président Hery Rajaonarimampianina venait alors de rompre avec le Mapar, la formation politique d’Andy Rajoelina, qui lui avait pourtant apporté son soutien lors de la présidentielle de 2013. « Je voyais des indépendants et des élus Mapar, de notre camp, prendre de l’argent et retourner leur veste », raconte Rossy, qui affirme que le « recrutement » des anciens alliés d’Andry Rajoelina par le HVM, le parti de Rajaonarimampianina, se faisait « avec des sacs de billets », et « au vu et au su de tout le monde ».

Inquiétudes sur le climat politique

Des électeurs malgaches dans un bureau de vote à Antananarivo, à Madagascar, mercredi 7 novembre 2018. © Kabir Dhanji/AP/SIPA

Après 30 ans de politique, Rossy se dit aujourd’hui inquiet du climat politique. « À Madagascar, on ne soigne pas nos traumatismes. On est dans le déni », affirme-t-il, insistant en particulier sur les séquelles laissées par l’affrontement entre Ratsiraka et Ravalomanana, en 2002, qu’il qualifie de « guerre ».

« Il faut le dire. Ce fut une guerre. Et cette amertume ressort à chaque fois de manière violente. Aujourd’hui, si des manifestants attrapent un adversaire politique, ou un policier qui les attaque, ils le tuent ! », lance-t-il, rappelant que, le 21 avril 2018, une manifestation contre les lois électorales de Hery Rajaonarimampianina s’est soldée par deux morts. Ce jour-là, Rossy était tout près, « en première ligne ». « Je voulais me rattraper de 2009… C’était une espèce de folie soudaine, mais aussi un devoir envers les citoyens. Et ce jour-là, on a foncé sur les gendarmes avec mes potes des bas quartiers », raconte-t-il.

Musicien engagé et homme politique intègre, ou musicien mercenaire prompt à se laisser instrumentaliser politiquement par des candidats en quête de mobilisation ? « Avec Rossy, tu es sûr de faire un show à guichet fermé », assure Mamod Ali Hawel. « Je joue par conviction. Je ne demande jamais de cachet à un candidat que je soutiens, et j’amène tout le matériel », répond-t-il. Avant de se faire, à nouveau, le chantre de louanges à son « pote » Andry Rajoelina.

« Moi, j’y crois à mon Président. Il n’y a jamais eu autant d’espoir sur quelqu’un », affirme-t-il, avant de concéder un bémol, tout de même : « Mais dans le même temps, Andry est vu comme un messie qui peut tout régler. Le risque, c’est que les gens veulent des résultats tout de suite, et qu’ils risquent d’être déçus. »

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