Vie des partis

Polémique autour de l’ivoirité : ce qu’a vraiment dit Henri Konan Bédié

L'ex-président ivoirien Henri Konan Bédié, dans la séquence vidéo au cœur de la polémique depuis plusieurs jours. © YouTube/PDCI TV

Des propos de l’ancien président ivoirien Henri Konan Bédié enflamment la scène politique depuis plusieurs jours. Quand les uns l’accusent d’être xénophobe, les autres soulignent sa clairvoyance. Retour aux faits.

Beaucoup s’insurgent, autant s’excusent, mais une chose est sûre : dans le microcosme politique ivoirien, tout le monde en parle. Depuis plusieurs jours, des déclarations d’Henri Konan Bédié font les gros titres des journaux du pays, échauffent les esprits et surtout ravivent les tensions entre le parti au pouvoir, le Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP) et son ancien allié, récemment passé à l’opposition, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI).

Pourtant, difficile aujourd’hui de retrouver l’objet même de la polémique : une déclaration qui date d’il y a plus d’un mois. Sur la page d’accueil du site internet du plus vieux parti ivoirien, impossible de mettre la main sur la vidéo de l’événement lors duquel Henri Konan Bédié s’est exprimé. Seul un communiqué indique que « Son Excellente Henri Konan Bédié a reçu le vendredi 05 mai 2019 une délégation de 25 personnes venue de Koumassi (Abidjan) lui rendre visite. Cette délégation conduite par le sénateur N’Dohi Raymond est allée apporter son soutien au président du PDCI RDA en ces moments de trahison et de reniement. »


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Les seuls propos de l’ex-président mis en exergue évoquent la mobilisation du parti en vue de la présidentielle de 2020 : « Quant au président Bédié, il a qualifié cette rencontre de visite de paix et de courtoisie suite à la médiation qu’il a demandée pour rassembler les enfants du PDCI RDA à Koumassi. “Pour le reste, c’est le travail, rien que le travail’’, dira t-il, car “2020 nous attend et nous devons travailler mains dans la mains pour plus d’efficacité’’, a signifié le président Bédié. »

Une séquence passée quasi inaperçue

Sur la page Facebook du PDCI, pourtant souvent mise à jour, il n’y en a pas trace non plus. Il faut aller sur la chaîne Youtube de la formation pour mettre la main dessus. Sur l’image de présentation, aucun gros titre ne fait référence aux propos polémiques. Il n’y a même pas le visage d’Henri Konan Bédié. Il s’agit d’une vidéo intitulée sobrement « PDCI-RDA : JT du 05 mai 2019 », aux airs on ne peut plus banals. Mercredi 12 juin, elle enregistrait quelque 7 500 vues, ce qui n’est pas un chiffre particulièrement important. Le 31 mai, par exemple, ce même « Journal télévisé » totalisait le même nombre de vues.

Dans la séquence, la présentatrice annonce que le président du PDCI a accordé une « audience de haut niveau » à une délégation de militants de la commune abidjanaise de Koumassi. Face à des chefs traditionnels et quelques militants vêtus de pagnes verts floqués du logo du parti, Henri Konan Bédié évoque les récentes « trahisons », en référence au départ du président du Sénat Jeannot Ahoussou-Kouadio. « Mais quand dix s’en vont, mille arrivent au PDCI », dit-il sous les applaudissements, avant d’appeler à la mobilisation. Puis, au bout de six minutes et dix secondes de vidéo, il déclare :

« Prochainement, je parlerai de faits troublants. D’abord les conflits intercommunautaires. Ensuite, de ce que recouvre le phénomène de l’orpaillage en Côte d’Ivoire… puisqu’on fait venir des étrangers armés qui sont stationnés dans beaucoup de villages. S’ils sont armés, c’est pour servir à quoi ? Il faut seulement que nous soyons conscients, le moment venu, nous agirons pour empêcher ce hold-up sur la Côte d’Ivoire, sous le couvert de l’orpaillage. Nous dénoncerons aussi ceux qu’on fait venir clandestinement. Cela se passe surtout dans la commune d’Abobo. Les gens rentrent, on leur fait faire des papiers et ils ressortent. Certains repartent, d’autres restent. Et tout cela dans quel but ? Si c’est pour venir fausser les élections de 2020, nous préférons le savoir. »

Il faut que nous réagissions pour que les Ivoiriens ne soient pas étrangers chez eux, car actuellement, on fait en sorte que l’Ivoirien soit étranger chez nous

« Mais nous traiterons de tout cela un jour car les précédents doivent nous servir. Nous avons fait venir des étrangers dans nos plantations de café-cacao et ensuite les gens se sont installés à leur propre compte. Et aujourd’hui, ils agressent les planteurs ivoiriens et se disputent même la propriété des terres. Cela devrait nous servir. Il faut que nous réagissions pour que les Ivoiriens ne soient pas étrangers chez eux, car actuellement, on fait en sorte que l’Ivoirien soit étranger chez nous. Les Ivoiriens n’accepteront jamais cela. Voilà quelques idées que j’évoque, profitant de votre présence ici. » Sa déclaration, qui dure au total trois minutes, s’arrête ici dans le reportage.

Un contexte déjà très tendu

Ces mots ont fait bondir les adversaires d’Henri Konan Bédié, qui l’accusent de relancer le vieux et empoisonné débat sur l’« ivoirité ». Henri Konan Bédié a été l’inventeur de ce concept dans les années 1990, tendant à distinguer les « vrais » des « faux » ivoiriens. L’objectif principal était alors d’écarter celui qui était déjà son rival, Alassane Ouattara. L’actuel président ivoirien était notamment accusé d’avoir des origines burkinabè, dans le but qu’il soit disqualifié à la présidentielle de 1995. À l’époque, dans un climat délétère, Ouattara avait renoncé à la dernière minute à se porter candidat. Peu après s’ouvrait une décennie de crise.

Depuis, Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié se sont alliés – créant le RHDP en 2005 – , avant de se brouiller et de dénoncer l’an dernier leur union. C’est dans ce contexte déjà très tendu que samedi 8 juin, par voix de communiqué, le ministre ivoirien de la Communication, Sidi Tiémoko Touré, a dénoncé la déclaration d’Henri Konan Bédié. « Ces propos, d’une extrême gravité, appelant à la haine de l’étranger, sont de nature à mettre en péril, au-delà de la paix et de la cohésion sociale, l’unité nationale et la stabilité du pays », a écrit le ministre. C’est en réalité ce communiqué qui a déclenché la polémique autour des propos d’Henri Konan Bédié, qui étaient jusque-là passés assez largement inaperçus.

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