Société

[Tribune] Côte d’Ivoire : l’instrumentalisation de l’ivoirité éclate au grand jour

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André Silver Konan est un journaliste et éditorialiste ivoirien, collaborateur de Jeune Afrique depuis Abidjan.

Une femme en possession de sa carte d'identité durant des élections dans la ville de Gagnoa, en Côte d'Ivoire, le dimanche 28 novembre 2010. © Schalk van Zuydam/AP/SIPA

Le débat politique ivoirien s’est encore enflammé ces jours-ci avec la résurgence du concept d'ivoirité. Gouvernants et opposants s’accusent, alors que la tension monte à l’approche de la présidentielle d’octobre 2020.

Jusqu’à ce que le gouvernement produise son communiqué le 8 juin dernier, la plupart des Ivoiriens ignoraient que trois jours plus tôt, Henri Konan Bédié avait reçu une poignée de militants dans sa résidence de Daoukro (Centre) et avait fustigé la présence de non Ivoiriens, dans le secteur de l’orpaillage clandestin.

La vidéo tournée à l’occasion de cette rencontre, diffusée sur une page Facebook du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI de Bédié), avait à peine été vue, par une centaine de personnes (séquence à partir de 6 minutes).

De sa plume, Sidi Tiémoko Touré s’est employé à restituer des parties du discours de Henri Konan Bédié, concluant que « ces propos, d’une extrême gravité, appelant à la haine de l’étranger, sont de nature à mettre en péril, au-delà de la paix et de la cohésion sociale, l’unité nationale et la stabilité du pays ». Ajoutant que « le gouvernement tient à rappeler que l’instrumentalisation de la haine de l’étranger par le président Henri Konan Bédié et les dérives qui en ont résulté ont été à la base des différentes crises que notre pays a connues depuis le décès du président Félix Houphouët-Boigny, en décembre 1993 ».

Propos polémiques ou sortis du contexte ?

Une référence nette à l’ivoirité, un concept prétendument culturel axé sur la préférence nationale, dévoyé aussi bien par ses concepteurs du PDCI, alors au pouvoir, que par ses pourfendeurs du Rassemblent des républicains (RDR d’Alassane Ouattara) et qui a fini par être identifié comme une politique d’exclusion basée sur l’origine.


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Le même jour, le ministre Kobenan Kouassi Adjoumani, porte-parole du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP de Ouattara), se fendait d’un communiqué fustigeant les propos de Bédié. Il a remis le couvert trois jours plus tard, à travers, cette fois-ci, une conférence de presse largement suivie. Pendant ce temps, les médias publics, habituellement muets sur les activités de l’opposition, relayaient les propos jugés xénophobes de Bédié.

Le moment venu nous agirons pour empêcher ce hold-up sur la Côte d’Ivoire sous le couvert de l’orpaillage

De fait, les accusations de l’ex-chef d’État sont d’une extrême gravité. « Je parlerai de faits troublants, avait-il attaqué face à ses hôtes. D’abord, les conflits intercommunautaires, ensuite, de ce que recouvre le phénomène de l’orpaillage en Côte d’Ivoire. Puisqu’on fait venir des étrangers armés, qui sont stationnés maintenant dans beaucoup de villages. S’ils sont armés, c’est pour servir à quoi ? Il faut simplement que nous soyons conscients car le moment venu nous agirons pour empêcher ce hold-up sur la Côte d’Ivoire sous le couvert de l’orpaillage. Nous dénoncerons aussi d’autres qu’on fait venir clandestinement. Cela se passe surtout dans la commune d’Abobo [du maire Hamed Bakayoko, ministre et ponte du RHDP, ndlr]. Les gens rentrent, on leur fait faire des papiers et ils ressortent. Certains repartent, d’autres restent. Et tout cela pour quel but ? ».

Sans le dire clairement, Bédié soupçonne le pouvoir RHDP d’organiser le flux migratoire de non nationaux, pour peser dans le jeu politique ivoirien. « Si c’est pour venir fausser les élections de 2020, nous voulons le savoir. Mais nous traiterons de tout cela un jour car, les précédents doivent nous servir… Il faut que nous réagissions pour que les Ivoiriens ne soient pas étrangers chez eux car, actuellement, on fait en sorte que l’Ivoirien soit étranger chez lui. Mais les Ivoiriens n’accepteront jamais cela ! ».

Plus de 23 000 orpailleurs clandestins début 2019

Plus technique, Jean-Louis Billon, le secrétaire exécutif chargé de la communication du PDCI, a par la suite tenté selon lui de démontrer – chiffres et faits à l’appui – que même si les propos indexant l’étranger de Bédié semblaient excessifs aux yeux de ses pourfendeurs, les problèmes qu’il dénonçait étaient bien réels. Dans la région du N’Zi (Centre), voisine de celle de l’Iffou d’où est originaire Bédié, selon les chiffres de la Direction des mines et de la géologie, sur 3 000 orpailleurs illégaux, 85% sont des non nationaux. Plusieurs incidents meurtriers, faisant appel à des armes et impliquant des orpailleurs illégaux, ont éclaté dans plusieurs régions du pays.

En janvier 2019, les services de Jean-Claude Kouassi, ministre des Mines, dénombraient pas moins de 241 sites d’orpaillage illégaux et plus de 23 000 orpailleurs clandestins. Une situation qui a amené le gouvernement à créer, fin 2018, une Brigade de répression des infractions au code minier (BRICM) qui médiatise de temps en temps des saisines de matériels et des destructions de site.

Est-ce du racisme, de la xénophobie, du tribalisme, […] que de regarder comme troublant ce phénomène qui est une réalité ?

« Est-ce du racisme, de la xénophobie, du tribalisme, de la discrimination raciale ou religieuse, de la haine de l’étranger que de regarder comme troublant ce phénomène qui est une réalité, principalement le fait de non nationaux armés et domiciliés à la lisière de nombreux de nos villages de Côte d’Ivoire ? », s’interroge Jean-Louis Billon.

Quid de la responsabilité ?

Alors que le journaliste Venance Konan, ex-chantre de l’ivoirité et actuel directeur général de Fraternité Matin (journal pro-gouvernemental) dénonce « le même Bédié, celui qui inventa l’ivoirité, le journaliste blogueur Daouda Coulibaly, pointe plutôt la responsabilité du pouvoir.

« Ce venin du complexe d’être Ivoirien, Alassane Ouattara a su le placer habillement dans la matrice de nombreux Ivoiriens, notamment de deux groupes démographiques importants en Côte d’Ivoire : les musulmans et les ressortissants du Nord. Qui ne se rappelle pas cette fameuse phrase : “On ne veut pas que je sois président, parce que je suis musulman et du Nord” ? »

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