Diplomatie

Afrique-France – Gérard Larcher : « Il faut des lieux de dialogue sur le continent et un Sénat en est un »

Gérard Larcher, le président du Sénat français. © Vincent FOURNIER/Jeune Afrique

La France accueille, du 13 au 15 juin, une réunion de représentants de sénats européens et africains. Alors que certains pays du continent créent des chambres hautes, mais que d'autres les suppriment, le président du Sénat français, Gérard Larcher (Les Républicains), défend l'intérêt de ces institutions.

Jeune Afrique : Vous accueillez, du 13 au 15 juin, la XXe réunion des Sénats d’Europe à laquelle, pour la première fois, sont conviés les dirigeants de chambres hautes africaines. Qui sera présent et de quoi allez-vous parler ?

Gérard Larcher : Notre association réunit les Sénats de pays européens, membres ou non de l’Union européenne. Les chambres russe, helvétique et de Bosnie-Herzégovine en font partie. Quant à cette idée d’inviter nos collègues africains, elle est partie de trois pays : la France, l’Allemagne et la Pologne. Ce qu’on appelle « le triangle de Weimar ». Nous avons eu beaucoup de discussions, entre Européens, sur la question migratoire et nous avons pensé qu’inviter les deuxièmes chambres africaines pouvait être utile.

Les membres de l’association à qui nous avons soumis l’idée ont été enthousiastes. Nous comptons sur la présence du Maroc, de l’Algérie, du Cameroun, de la Côte d’Ivoire, du Gabon, du Congo-Brazzaville, du Kenya et du Nigeria. Nous attendons encore la réponse de la Namibie, qui a été invitée par nos collègues allemands.

Vous évoquez les migrations, mais ce n’est sans doute pas le seul sujet prévu ?

Naturellement pas. Les défis qui se présentent à l’Afrique et qui nous concernent aussi sont nombreux. Éducation, protection de l’environnement… Les migrations sont un sujet parmi d’autres mais il est important : tous ces jeunes qui s’en vont, qui souvent sont des gens formés, vont manquer au continent. Mais nous allons aussi parler d’intégration régionale. Et bien sûr, de bicamérisme.

Nous avons eu beaucoup de discussions avec la Côte d’Ivoire pour définir ce qu’est une deuxième chambre, à quoi elle sert

Parler de bicamérisme, c’est-à-dire ?

Comme président du Sénat dans un pays où le bicamérisme est une tradition démocratique bien ancrée – les deux seules périodes où il n’y a pas eu de deuxième chambre en France, c’est la Terreur et 1848 – , je reçois beaucoup de questions concernant la création d’une chambre haute.

Pour prendre un exemple récent, nous avons eu beaucoup de discussions avec la Côte d’Ivoire pour définir ce qu’est une deuxième chambre, à quoi elle sert. L’idée n’est pas, pour la France, de donner de leçons de parlementarisme. Mais nous avons une vraie compétence, une ingénierie, qui peut intéresser un pays voulant créer une deuxième chambre. Nous avons joué ce rôle auprès du Maroc, de la Côte d’Ivoire… J’ai aussi eu l’occasion de dire au président malien et au président irakien, qui s’interrogent, que nous étions à leur disposition.


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Eh bien justement, posons la question : à quoi sert un Sénat ?

C’est un triptyque : sagesse, territoires, stabilisation. En général les Sénats représentent les territoires, ils ont un rôle modérateur parce qu’ils sont moins directement soumis que les chambres basses aux questions de soutien ou d’opposition au gouvernement, et en général ils sont plus tournés vers l’avenir et la réflexion. En ce moment par exemple, la presse a tendance à me présenter comme l’alter ego du président de la République mais ce n’est pas le cas : le Sénat a soutenu un certain nombre de ses réformes, il n’y a pas de position pour ou contre a priori. Nous sommes des balanciers stabilisateurs. En Italie par exemple, le Sénat est la seule instance qui n’est pas dirigée, aujourd’hui, par un parti populiste. C’est très important.

L’argument de leur coût est fallacieux. En France, le budget du Sénat représente le millième du budget global de fonctionnement de la démocratie

La question de l’utilité des Sénats se pose tout de même, parfois, et certains pays les ont supprimés au prétexte qu’ils étaient, disait-on, chers et inutiles…

C’est vrai, l’existence des deuxièmes chambres fait souvent question, on se demande ce qu’elles apportent. Mais l’argument de leur coût est fallacieux. En France, le budget du Sénat représente le millième du budget global de fonctionnement de la démocratie.

La France semble tout de même s’interroger, puisque le projet de révision constitutionnelle attendu pour juillet prévoit de baisser le nombre de parlementaires.

Oui, et nous attendons la nouvelle version de ce texte car c’est un sujet important. Il y a toujours, au sein de l’exécutif, une volonté de contrôler les pouvoirs des assemblées. Je ne suis pas pessimiste, mais nous serons attentifs à ce que les droits du Parlement soient respectés et à ce que la représentation des territoires soit maintenue. Nous sommes une assemblée territoriale, et c’est le cas de beaucoup de deuxièmes chambres à travers le monde.

Au nom de l’efficacité, le gouvernement veut réduire le nombre de parlementaires, mais de notre côté nous veillerons à ce que chaque territoire ait au moins un député et un sénateur. Nous verrons bien ce que prévoit le projet, mais dans notre esprit le nombre de scalps qu’il faudra rendre ne doit pas être antagoniste avec cette exigence de représentativité. Et je le dis clairement : avec les 240 sénateurs que prévoyait la première version, il n’était plus possible de représenter tous les territoires.

 L’Afrique, ce n’est pas qu’une addition de crises

Cette question de la représentation territoriale est-elle transposable à l’Afrique ?

J’en suis convaincu ! Regardez le Mali : ne pensez-vous pas que s’il y avait là-bas une assemblée des territoires, on ferait l’économie des conflits Nord-Sud ? J’avais rédigé avec Jean-Pierre Chevènement, avant même le début de l’opération Serval, un rapport dans lequel nous écrivions que le nord du pays avait le sentiment de ne pas exister. Il faut des lieux de dialogue et un Sénat en est un. Je pourrais aussi vous parler du Sénégal, où je m’étais rendu lorsque j’étais jeune vétérinaire et où on voyait, déjà, les tensions entre agriculteurs et éleveurs nomades.

Dans certains pays, une partie des sénateurs sont désignés par le chef de l’État, ce qui suscite des critiques…

Mais cela a existé en France aussi ! Nous avons eu notre Chambre des pairs [créée en 1814, ndlr]. Aujourd’hui, bien sûr, ce serait inenvisageable chez nous mais il ne faut pas oublier d’où nous venons. Il faut regarder ce processus à l’aune du temps, tous les pays n’en sont pas au même stade en termes de construction de leur démocratie et de leur communauté nationale.

Tous mes homologues européens ont le sentiment que notre continent a une communauté de destin avec l’Afrique

Les autres dirigeants de Sénats européens partagent-ils votre intérêt et votre enthousiasme pour les questions africaines ?

C’est ça qui est intéressant dans la rencontre que nous organisons : les pays européens ont des relations et une histoire commune très diverses avec l’Afrique, et le dialogue passe souvent par quelques pays, comme la France, qui ont une proximité historique avec le continent. Lors de notre manifestation des 13 et 15 juin, nos collègues sont nombreux à vouloir organiser des réunions bilatérales avec les représentants africains. C’est d’ailleurs assez compliqué en termes d’agenda… Ce que je constate en tout cas c’est que tous mes homologues européens ont le sentiment que notre continent a une communauté de destin avec l’Afrique. Et qu’on a souvent une vision trop pessimiste : l’Afrique, ce n’est pas qu’une addition de crises.

Sur quoi peut déboucher une réunion comme celle que vous allez accueillir ?

Il y a dans l’air l’idée de créer une association des Sénats africains, qui bien sûr ne se substituerait pas à l’union interparlementaire. Plus immédiatement, il y a la volonté de renforcer les partenariats et de mieux se connaître. En cette période où on a parfois l’impression de vivre la fin du multilatéralisme, nous affirmons au contraire qu’il a un sens. Et puis il ne faut pas oublier que nous fêtons cette année le 75e anniversaire du Débarquement en Normandie. Je n’oublie pas le nombre d’Africains qui sont venus libérer la France. Quand je dis ça, je ne suis pas du tout dans la repentance. Mais je pense que nous sommes en dette.

Difficile de ne pas évoquer la politique française. Au lendemain des élections européennes vous avez appelé au départ du patron de votre parti, Laurent Wauquiez. Il a jeté l’éponge, que va-t-il se passer maintenant ?

D’abord je veux dire qu’il a pris ses responsabilités et que, dans un mouvement comme le nôtre qui est en partie issu du gaullisme, c’est une attitude que je respecte. Maintenant, la question c’est de savoir s’il y a un espace entre le président de la République et Mme Le Pen. Je souhaite que ce soit le cas, à droite comme à gauche. Méfions-nous, à quelques encablures des prochaines élections dans trois ans.

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