Football

Interpellation d’Ahmad Ahmad : récit d’une journée d’imbroglio à la CAF

Ahmad Ahmad, le patron malgache de la CAF, lors d'une visite à Marrakech, au Maroc, en mars 2017. © Mosa'ab Elshamy/AP/SIPA

Confirmée vendredi matin par le procureur de Marseille, la garde à vue du président de la Confédération africaine de football (CAF), Ahmad Ahmad, la veille, a provoqué la stupeur des dirigeants de l'organisation continentale, sevrés d'informations pour les uns ou en silence radio pour les autres.

« Je compte sur vous pour me dire ce qu’il en est ! » Jeudi 6 juin, en fin de matinée, la réaction d’un haut dignitaire de la CAF présent à Paris en dit long sur son désarroi : ce dirigeant du football africain semble en effet s’en remettre au reporter de Jeune Afrique qui l’a contacté pour retrouver la trace de son président, aux abonnés absents depuis de longues heures.

Depuis 9 heures du matin, les appels téléphoniques lancés par nos journalistes aux cadres de l’organisation continentale se heurtent à une même réponse – « Je ne suis pas au courant » – lorsqu’on leur demande s’ils peuvent confirmer l’information selon laquelle Ahmad Ahmad aurait été interpellé à son hôtel de la rue de Berri, à Paris, pour être entendu par les services de l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF).

Lendemain de réunion tendue

La veille au soir, le président Ahmad avait participé à une réunion particulièrement sensible, en marge du congrès de la Fifa qui a abouti à la réélection sans surprise de Gianni Infantino à la tête de la fédération internationale. Réunie en urgence, la CAF devait statuer sur le sort de la finale retour chaotique de la Ligue des champions africaine, qui s’est tenue le 31 mai entre l’Espérance de Tunis et le WAC de Casablanca. Après un but égalisateur refusé aux Marocains pour un hors-jeu imaginaire, la rencontre avait été interrompue définitivement en raison d’un fonctionnement défectueux de l’assistance vidéo à l’arbitrage.

Aussi les collaborateurs d’Ahmad Ahmad ne s’inquiètent-ils pas, le jeudi matin, en constatant que son téléphone est coupé

Vers 20h30, mercredi soir, Ahmad Ahmad est encore joignable quand la CAF prend finalement la décision que le match sera rejoué sur terrain neutre. Le quatrième titre continental attribué ce soir-là aux Tunisois leur est donc retiré, remis en jeu à une date qui reste encore à préciser.

Pour le président de la CAF, la soirée a été longue et tendue. Aussi ses collaborateurs ne s’inquiètent-ils pas, le jeudi matin, en constatant que son téléphone est coupé et qu’il n’a pas pris part à la réunion entre la Fifa et l’Agence française de développement (AFD), prévue entre 9h et 11h à l’hôtel Hyatt Regency, dans le XVIIe arrondissement de Paris.

Appels sans réponse

À mesure que les heures tournent et que la rumeur se répand au sein des instances footballistiques, plusieurs proches d’Ahmad multiplient les textos et appels sur le portable de leur président – sans plus de succès que nos journalistes. L’un d’eux décide même, en urgence, de faire le chemin jusqu’à l’hôtel de Berri pour s’enquérir directement de la situation. Mais la chambre d’Ahmad Ahmad est close, et nul ne peut lui dire où se trouve le président.


>>> À LIRE – [Exclusif] Football : Ahmad Ahmad, le président de la CAF, entendu par la police à Paris


Dans le lobby du luxueux établissement, situé à une centaine de mètres de l’avenue des Champs-Élysées, le personnel se montre fuyant. « Nous n’avons aucune information à ce sujet », martèle un employé, tandis que ses collègues se pressent pour accueillir les membres de la Fifa qui arrivent au compte-gouttes. Idem devant l’hôtel où, à côté d’une file de grosses berlines, l’un des collaborateurs du président de la CAF fait le pied de grue. Présent depuis le début de la matinée, il explique ne pas avoir reçu de nouvelles de son patron depuis son arrivée.

Confirmation et réaction officielles

Nathalie Rabe, la directrice de communication de la CAF, reste injoignable, tout comme Loïc Gérand, un des proches collaborateurs d’Ahmad. Dans la délégation malgache qui accompagne le patron du foot africain, l’avocate Sahondra Rabenarivo n’est au courant de rien. Elle nous renvoie vers la présidente du comité de normalisation de la fédération, l’ancienne ministre Béatrice Atallah, dont les deux numéros de téléphone sont hors service.

Peu avant 13 heures, Jeune Afrique obtient d’une source officielle française la confirmation dont personne à la CAF ne semble encore disposer : Ahmad Ahmad a bien été interpellé par la police française afin d’être entendu dans le cadre d’une affaire financière. Reprise au fil de l’après-midi dans les médias et sur les réseaux sociaux, la révélation contraint la Fifa à diffuser au plus vite un communiqué.

Quiconque serait reconnu coupable d’actes illicites ou illégaux n’a pas sa place dans le monde du football

Tout en rappelant que « chacun bénéficie de la présomption d’innocence », l’organisation présidée par Gianni Infantino, tout juste réélu à son poste, semble prendre préventivement ses distances avec d’éventuelles malversations qui pourraient être reprochées aux dirigeants de la CAF : « La Fifa s’est fermement engagée à éradiquer tout comportement inapproprié à tous les niveaux des instances footballistiques. Quiconque serait reconnu coupable d’actes illicites ou illégaux n’a pas sa place dans le monde du football. »

Du côté de l’instance panafricaine en revanche, toujours aucune réaction. Vendredi après-midi, aucun communiqué officiel n’était disponible sur le site ou les comptes Twitter officiels de l’organisation – seule une courte réaction difficile à authentifier circulait via Whatsapp. Et Ahmad Ahmad comme ses principaux collaborateurs demeuraient injoignables.

Contre-attaque du clan Ahmad

Seul le procureur de Marseille, à l’origine de la procédure, aura permis d’avoir confirmation que le président de la CAF est bien sorti libre de garde à vue, ne faisant pour l’heure l’objet d’aucune poursuite. Selon nos informations, cette interpellation serait liée au contrat rompu unilatéralement par la CAF avec l’équipementier allemand Puma pour s’engager avec la société Tactical Steel, basée à La Seyne-sur-Mer. Une signature de contrat qui, selon l’ex-secrétaire général de l’instance continentale, Amr Fahmy, aurait été favorisée par la proximité entre Ahmad Ahmad et un des dirigeants de l’entreprise française, et dont le surcoût atteindrait 830 000 dollars (739 000 euros).


>>> À LIRE – Football : Ahmad Ahmad, le président de la CAF, ressort de sa garde à vue sans poursuites


Patrick Pisal-Hamida, le directeur général de l’opérateur malgache Telma, sponsor de l’équipe nationale malgache, conteste ces soupçons. « Il y a eu un appel d’offres clair sur cette commande de matériel sportif », assurait vendredi à Jeune Afrique ce proche d’Ahmad Ahmad, qui est aussi membre de la commission des finances de la CAF. « Le président Ahmad ne prend aucune décision seul. Nous avons rompu avec le passé, lorsqu’un monarque décidait de tout, tout seul, durant vingt-neuf ans », assène-t-il.

Une référence grinçante au prédécesseur d’Ahmad Ahmad, Issa Hayatou, qui illustre les luttes de clans qui, en coulisses, continuent de déchirer la CAF.

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