Sécurité

Mali : dans le cercle de Koro, ces « villages frères » peuls et dogons qui se font la guerre

Dans le village peul de Yourou, dans le cercle de Koro, au Mali. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Comment les relations entre les communautés peule et dogon se sont-elles dégradées au point d'atteindre le niveau de violence qui sévit depuis plusieurs mois dans le centre du Mali ? Reportage dans le cercle de Koro, où les villages jadis frères de Yourou et Sabéré-Dara se livrent désormais une guerre ouverte meurtrière, malgré les tentatives de réconciliation menées sous l'égide de la Minusma.

Vêtu d’un vieux boubou gris élimé, des sandales usées aux pieds, Hamadi Tamboura affiche un timide sourire qui cache mal sa fatigue et son inquiétude. « Mon père est mort parce que je n’ai pas pu l’amener au centre de santé de Dangaténé. C’est le seul centre de santé de la zone mais il se trouve dans un village de Dogons, avec lesquels nous sommes en conflit », raconte ce maraîcher du village peul de Yourou. L’homme en est persuadé : « Si je l’avais amené là-bas, nous aurions été tués par la milice dogon. »

Il suffit d’emprunter les routes qui entourent les villages, jadis frères, de Yourou – peul – et Sabéré-Dara – dogon – pour comprendre que les craintes d’Hamadi Tamboura sont fondées. Villages détruits, greniers calcinés, cases en ruines aux murs noircis par les incendies et constellés de traces de balles… Les stigmates de ce qui s’apparente de plus en plus à une guerre intercommunautaire sont partout visibles dans cette région reculée du centre du Mali, proche de la frontière avec le Burkina Faso.

Les massacres commis à Sobane Da le 9 juin – au moins 95 personnes tuées, selon les premiers bilans [finalement revu à 35 morts, dont 24 enfants], à Koulogon le 1er janvier – quelque 37 personnes tuées – et à Ogossagou le 23 mars – environ 160 victimes – ont été les plus meurtriers. Mais la fréquence de ces violences « entre voisins » s’accroît, de même que leur ampleur.

En un an, les « agressions intercommunautaires » dans la région de Mopti ont fait 600 morts, selon des chiffres publiés fin mars 2019 par le Haut-commissariat des Nations unies aux droits de l’homme (HCDH). Face à l’escalade de violences, pour beaucoup, la fuite devient le seul recours. De 2 100 en janvier 2018, le nombre de personnes déplacées est passé à 66 000, selon l’ONU. Plusieurs villages peuls et dogons des communes de Bondo et Dioungani, dans le cercle de Koro, ont ainsi été purement et simplement abandonnés.

Repli communautaire

Des jeunes du village peul de Yourou, dans le cercle de Koro, au Mali. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Tous les 5 à 10 kilomètres, on trouve des villages habités soit uniquement par des Peuls, soit uniquement par des Dogons

Comment les relations entre les communautés peules et dogons se sont-elles dégradées au point d’atteindre ce niveau de violence ? Contrairement aux régions du Nord, où toutes les communautés – Songhaïs, Touaregs, Arabes, etc. – vivent dans les mêmes villes et villages, ici, les communautés peules et dogons habitent dans des villages séparés, ce qui tend à favoriser le repli communautaire.

« Tous les cinq à dix kilomètres, on trouve des villages habités soit uniquement par des Peuls, soit uniquement par des Dogons », explique un cadre malien de la Minusma qui, chargé de jouer le rôle de médiateur entre les communautés, préfère garder l’anonymat.

Lui-même originaire de la région de Mopti, il précise que « dans le Séno [la plaine qui s’étend entre les falaises de Bandiagara, au nord, et la frontière avec le Burkina, au sud, et qui comprend notamment les cercles de Koro et de Bankass, ndlr], chaque village a été créé à l’origine par une famille, dogon ou peule, et depuis des décennies ces sont les membres de cette même famille qui peuplent ce village. C’est pourquoi les villages sont ainsi éparpillés et les populations séparées. »

Des codes traditionnels brisés par la crise

Des femmes du village de Yourou pilant le mil. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Il y avait une confiance totale entre nous. La preuve, c’est que nos greniers étaient à Sabéré-Dara

Les relations entre les villages sont par ailleurs régis par des codes traditionnels anciens, qui reposent en partie sur une division sociale du travail entre des Peuls plutôt tournés vers l’élevage et des Dogons traditionnellement orientés vers l’agriculture. Ici, les notables continuent d’attribuer des terres en échange d’une dîme, souvent versée en nature, sous forme d’une part des céréales récoltées.

C’est le cas entre les villages de Yourou et Sabéré-Dara, séparés par une demi-douzaine de kilomètres. « C’est mon grand-père qui a donné le lieu aux premiers résidents de Sabéré-Dara pour qu’ils y habitent et y cultivent la terre, raconte Mamadou Alpha Barry, le fils du chef du village de Yourou, qui assume la charge en l’absence de ce dernier. Il y avait une confiance totale entre nous. La preuve, c’est que nos greniers se trouvaient à Sabéré-Dara. »

« Jusqu’à la crise, c’est le chef de notre village qui récoltait les impôts de Sabéré-Dara pour ensuite les verser aux autorités administratives de Dioungani, le chef-lieu de la zone », précise encore Boureima Barry, un notable du village.

Jihadistes et miliciens

Amadou Koufa, dans une vidéo de propagande diffusée le 28 février 2019. © Capture d’écran d’une vidéo de propagande jihadiste

À partir de 2017, les jihadistes d’Amadou Koufa se sont attaqués à des notables dogons de la région

En 2015, pourtant, les relations commencent à se dégrader entre les deux communautés. Les combattants du chef jihadiste Amadou Koufa, l’un des trois principaux chefs du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (GSIM), multiplient alors les attaques contre les Forces armées maliennes (FAMa).

Dans le même temps, des chasseurs traditionnels dogons se constituent en milices d’autodéfense, invoquant l’absence de l’État pour assurer la sécurisation de la région. Fin 2016, Dan Na Ambassagou est créée, avec à sa tête Youssouf Toloba, un ancien membre des milices Ganda Koy et Ganda Izo, qui, dans les années 1990, avaient combattu la rébellion touarègue dans le Nord. Des jeunes sont recrutés dans les villages dogons.


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Quand, à partir de 2017, les jihadistes d’Amadou Koufa s’attaquent à des notables dogons de la région, les accusant de collusion avec l’armée malienne, un stade supplémentaire est franchi. Les milices dogons, de leur côté, intensifient leur recrutement.

Le premier mort et l’escalade

Des jeunes du village peul de Yourou, dans le cercle de Koro, dans le centre du Mali. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Tout bascule le 7 mars, avec le meurtre d’un jeune de Yourou à Sabéré-Dara

Dans un premier temps, Yourou et Sabéré-Dara semblent épargnés par la montée des tensions communautaires. Jusqu’au 7 mars 2018. Ce jour-là, un jeune de Yourou est tué à Sabéré-Dara, où il était venu chercher du mil dans le grenier familial.

« Un acte regrettable, commis par des jeunes inconscients », regrette aujourd’hui Seydou Douyon, chef du village de Sabéré-Dara, qui assure avoir aussitôt tout mis en œuvre pour éviter l’embrasement.

« Je me suis moi-même rendu à Yourou pour préparer la dépouille du jeune homme pour l’inhumation. J’ai présenté au chef de village de Yourou mes excuses ainsi que mes condoléances, au nom de tous les habitants de Sabéré-Dara  », poursuit cet homme de 75 ans qui, depuis, a fini par quitter son village pour se réfugier à Dangaténé, un village tenu par Dan Na Ambassagou, à quelques kilomètres de là.

Mais ces excuses n’ont pas suffi à calmer la colère. « Nous avons demandé aux gens de Sabéré-Dara de nous livrer l’assassin de mon fils pour que justice soit faite, selon la charia, mais ils ont refusé », raconte Djibril Barry, le père de la victime.

Alliance avec Dan Na Ambassagou

Des membres de la milice Dan Na Ambassagou, à Dangaténé dans le centre du Mali, en mars 2019. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Désormais, les miliciens de Dan Na Ambassgou assurent la « sécurisation » du village de Dangaténé

Dix jours plus tard, un nouvel épisode va creuser encore le fossé entre les deux villages : le recrutement de deux jeunes de Sabéré-Dara par Dan Na Ambassagou. « Malgré les attaques des jihadistes contre les villages dogons, au début de 2018, Sabéré-Dara n’avait jamais eu de problème. Nous le considérons comme une partie de notre village. Je ne comprends pas pourquoi ils ont noué cette alliance avec la milice Dan Na Ambassagou, qui s’attaque à nos villages et volent nos animaux », s’emporte Mamadou Alpha Barry.

Des habitants de Yourou se lancent alors dans une expédition punitive. « Ils ont incendié une partie de notre village et ont tué sept personnes lors de cette attaque », rapporte Atome Douyon, un habitant de Sabéré-Dara, qui lui-aussi réside désormais à Dangaténé. « C’est faux ! Personne n’a été tué », affirme de son côté Djamboury Tamboura, un habitant de Yourou, qui reconnaît tout de même que « Sabéré-Dara a été incendié et [que] les Dogons ont fui pour se réfugier à Dangaténé ».

Outre le centre de santé, où Hamadi Tamboura avait si peur d’amener son père mourant, le village de Dangaténé abrite également l’école primaire dans laquelle les enfants de Yourou et de Sabéré-Dara se retrouvaient pour étudier. Désormais, les miliciens de Dan Na Ambassagou assurent la « sécurisation » du village. Parfois dotés d’armes lourdes, ils montent la garde aux abords des habitations.

Discours guerriers et tensions communautaires

Diougeul Douyon, chef de la malice Dan Na Ambassagou à Dangaténé. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Les Peuls n’entrent pas dans le village ! Nous allons continuer à leur faire la guerre tant qu’ils continueront à attaquer l’armée nationale et nos populations

« Depuis le début de la crise, nous avons été attaqués à deux reprises par les Peuls, mais nous les avons repoussés à chaque fois », affirme Atome Douyon. Diouguel Douyon, qui se présente comme le commandant local de la milice Dan Na Ambassagou, prend un ton belliqueux : « Les Peuls n’entrent pas dans le village ! Et nous continueront à leur faire la guerre tant qu’ils continueront à poser des mines et à attaquer l’armée nationale et nos populations ! »


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Du côté de Yourou, à l’inverse, on accuse le camp d’en face de vol de bétail et de meurtres. « Traditionnellement, mes vaches allaient pâturer près de Dangaténé. Mais depuis le début de l’année, on m’a volé plus de 60 têtes. Et j’ai des témoins qui m’assurent que ces vaches sont gardées à Dangaténé », accuse Boureima Barry, qui affirme que, fin 2018, son frère et l’un de ses amis « ont été tués par des miliciens alors qu’ils venaient chercher nos vaches ».

Le défi de la réconciliation

Un Casque bleu burkinabè en patrouille près de Yourou, dans le centre du Mali. © Baba Ahmed pour Jeune Afrique

Début 2019, la Minusma a initié un projet de réconciliation qui peine à porter ses fruits

C’est dans ce contexte extrêmement tendu que la Minusma a initié, début 2019, un projet de réconciliation qui peine à porter ses premiers fruits. Des discussions se sont même tenues entre les représentants des deux villages, sous l’égide de la mission onusienne. Mais rien de concret n’en est sorti pour le moment, et l’heure reste à la défiance mutuelle. La situation pourrait même se détériorer encore un peu plus dans cette zone.


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« Le 29 mai, des miliciens de Dan Na Ambassagou originaires de Am, un village proche, ont volé près de 200 bœufs appartenant aux éleveurs de Yourou, rompant ainsi le pacte tacite qui existait entre les deux villages, rapporte un cadre de la Minusma basé à Mopti. Et selon nos informations, les habitants de Yourou auraient pris contact avec des membres de la communauté peule au Burkina Faso pour qu’ils leur envoient des renforts en vue de récupérer leurs bêtes. »

Dans ce contexte, la construction d’un moulin pour les femmes de Yourou, seule réalisation concrète dans le cadre de la mission de réconciliation amorcée par la Minusma, semble bien dérisoire. Quant à Hamadi Tamboura, il devra sans doute attendre encore longtemps avant d’oser se rendre au centre de santé de Dangatané.

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