Politique

Gabon : les dernières heures d’Omar Bongo Ondimba

Omar Bongo Ondimba, le 9 décembre 2007 lors du sommet UE-Afrique à Lisbonne. © Paulo Duarte/AP/SIPA

Alors que Libreville se prépare à commémorer les dix ans de la mort d'Omar Bongo Ondimba, samedi 8 juin, retour sur les derniers jours de l'ancien président gabonais, pendant lesquels le pays est resté comme suspendu, entre rumeurs et luttes dans les coulisses du pouvoir.

Un halo de mystère entoure encore la fin de vie d’Omar Bongo Ondimba (OBO). Les jours périlleux pendant lesquels sa succession à la tête de l’État s’est jouée n’ont pas non plus livré tous leurs secrets. Le président avait vraisemblablement éprouvé un choc le 23 mars 2009 à l’inhumation de son épouse Edith Lucie, décédée quelques jours plus tôt à Rabat au Maroc.

La santé du président allant de mal en pis, décision est prise de l’évacuer vers un centre spécialisé dans le traitement du cancer. Mais quand l’avion médicalisé décolle de Libreville le 6 mai, il met le cap vers Barcelone en Espagne.

Mais pourquoi Barcelone ? Officieusement, OBO boudait la France : « La dernière année d’Omar avait été un festival d’attaques dans la presse française de droite, notamment le Figaro. Nos sources indiquaient que cela se faisait avec l’accord du président Sarkozy », confie un ancien du Palais. « Nous étions convaincus que le président ne serait pas en sécurité en France. »


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À Barcelone, donc, pendant un mois, alors que le président était entre la vie et la mort dans une chambre de la clinique Quiron, une délégation constituée d’amis, de la famille et de responsables officiels attendait dans des hôtels de la ville.

De la rumeur à la panique

De membres de la famille d'Omar Bongo Ondimba, lors du rapatriement du cercueil à Libreville, le 11 juin 2009. © Manu Fernandez/AP/SIPA

Ceux qui étaient dans la confidence craignaient le pire. La rumeur du décès enflait, envahissant le tout Libreville

Les nouvelles n’étaient pas bonnes. L’état du patient s’aggravait. Ceux qui étaient dans la confidence craignaient le pire. La rumeur du décès enflait, envahissant le tout Libreville.

Tous les regards se sont tournés vers le Premier ministre, Jean Eyeghe Ndong. Ce dernier a alors déclaré que ni le médecin du chef de l’État, ni la famille ne l’ont informé d’un décès. Et que, jusqu’à preuve de contraire, il considérait le président comme vivant.

Mais pour en avoir le cœur net, Eyeghe saute dans un avion pour Barcelone. À ses côtés, le vice-président, Didjob Divungi di Ndinge, et le président de l’Assemblée nationale, Guy Nzouba Ndama. La présidente du Sénat, Rose Francine Rogombe était, elle aussi, attendue à bord. Mais, curieusement, elle ne s’est pas présentée à l’embarquement. On saura plus tard qu’elle en avait été dissuadée par une personnalité du sérail.

Le dimanche 7 juin au soir, la rumeur tourne au vent de panique. Sur France 24, un bandeau déroulant annonce le décès du président gabonais. Mais aucune communication officielle n’ayant confirmé la nouvelle, le doute persiste.

Le lendemain, 8 juin, Eyeghe et ses compagnons de vol, atterrissent à Barcelone et aperçoivent le patient sur son lit derrière une vitre. C’en est assez pour le Premier ministre qui s’empresse de démentir la rumeur non sans régler ses comptes avec la presse française.


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À midi, il se lance : « Cette information de la presse française a surpris et étonné le peuple gabonais et les plus hautes autorités de la République. C’est pourquoi, en ma qualité de Premier ministre chef du gouvernement, j’ai fait une déclaration pour, non seulement rassurer le peuple gabonais – car l’information n’était pas fondée -, mais aussi pour déplorer cette tendance de la presse française à vouloir semer le trouble dans l’esprit des Gabonais, pour des objectifs inavoués. » À des proches, il confie : « Je l’ai vu. Il est fatigué mais vivant ».

Pendant ce temps, les médecins se renseignent discrètement pour savoir à quel moment le « débrancher ». Eyeghe l’apprend et comprend, à regret, qu’il aurait mieux fait de s’abstenir de toute déclaration.

Le premier ministre et le vice-président étant hors du pays, c’est à Georgette Koko que revient la lourde charge d’annoncer le décès

À 17 h, Georgette Koko, vice-Premier ministre chargée de l’Environnement, reçoit un coup de fil de Pascaline Mferri Bongo. « Le président vient de nous quitter », lui dit la fille et directrice de cabinet du chef de l’État. Instruction est donnée à la numéro 2 du gouvernement de se rendre à la télévision pour annoncer la mauvaise nouvelle à la nation.

Abasourdie, Koko recule. « Mais pourquoi moi ?», glissa-t-elle, prise de panique à l’idée d’annoncer la disparition de celui qui fut quarante-deux ans durant, le président du pays. Le Premier ministre et le vice-président étant tous les deux hors du pays, c’est à elle que revient la lourde charge.

Rédigé en urgence, le communiqué est prêt. Madame le vice-Premier ministre, pas vraiment. Elle hésite, veut aller se changer pour revêtir une tenue de circonstance. On lui dit que le temps presse. Elle s’exécute et lit le funeste communiqué à l’antenne de la télévision publique.

Transition à hauts risques

Le cercueil d'Omar Bongo Ondimba est amené au palais présidentiel, lors des funérailles à Libreville, le 16 juin 2009. © REUTERS/Stringer

Une période de tous les dangers s’ouvre alors, pendant laquelle on a craint les pires scénario

À l’instant où commence le deuil, le pays fait un saut dans l’inconnu. Une période de tous les dangers s’ouvre alors, pendant laquelle on a craint les pires scénario, y compris une prise de pouvoir par la force.

Il y avait ceux qui craignent pour leur vie, dont le ministre de l’Intérieur, André Mba Obame. Au plus fort des rumeurs de décès, le patron de la police a discrètement pris un avion vers l’Afrique du Sud. Informé de ce que ses nombreux ennemis parmi les caciques pourraient attenter à sa vie, il avait décidé d’aller y attendre que l’on constate la vacance du pouvoir.

Sauf que, sitôt le décès annoncé, Guy Bertrand Mapangou, porte-parole du ministère de la Défense, a annoncé la fermeture de l’espace aérien. Deux jours plus tard, lorsque Mba Obame décide de rentrer, les pilotes lui annoncent qu’ils n’auraient pas l’autorisation d’atterrir l’arrivée.


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Après l’intervention du président sud-africain, Jacob Zuma, l’appareil obtient l’autorisation de décoller pour Libreville. À l’approche, Mba Obame contacte le colonel Célestin Embinga, alors directeur de la Police de l’Air et Frontières : « Je suis le ministre de l’Intérieur et la fermeture des frontières relève de mes prérogatives. Je vous demande de faciliter l’atterrissage de mon vol ». L’avion est finalement autorisé à atterrir. C’est le début d’une rivalité pour le pouvoir qui va opposer Mba Obame à Ali Bongo Ondimba, jusqu’au décès en avril 2015 de l’ancien ministre de l’Intérieur.

Une présidente « par interim » à qui rien n’est épargné

Rose Francine Rogombé, qui fut nommé présidente par interim après le décès d'Omar Bongo Ondimba, lors des funérailles du présoident gabonnais à Libreville, le 16 juin 2009. © REUTERS/Stringer

La classe politique va essayer de dépouiller Rose Francine Rogombe de l’essentiel de ses pouvoirs

Le 10 juin : Rose Francine Rogombe prête serment comme présidente de la République par intérim. Ils ne sont pas nombreux à prendre au sérieux cette femme haut-magistrat qui n’est pourtant pas une inconnue de la scène politique, dont elle s’était retirée dans les années 1990 pour des études de théologie.

Les grands fauves croyaient ne faire qu’une bouchée de celle qui est sortie de sa retraite en 2008 pour se présenter aux élections locales. Élue dans son fief de Lambaréné, Omar Bongo Ondimba la propose à la présidence du Sénat alors que le président de la chambre, René Radembino Coniquet, souhaitait rempiler.

« C’est une femme », protestent les conseillers du chef de l’État. Traduction : s’il vous arrive quelque chose, elle ne sera pas en mesure d’assurer la transition. Le président leur a rétorqué : « Oui mais elle sait dire non et elle n’est pas manipulable. Et s’il m’arrive quelque chose, elle respectera la Constitution. » Un an plus tard, c’est elle qui assurera l’intérim pendant trois mois.

Présidente, certes, mais pas trop. La classe politique va alors essayer de la dépouiller de l’essentiel de ses pouvoirs. Et ne lui épargne rien, jusque dans les détails protocolaires. Le jour de la cérémonie d’investiture, on prétend que le collier de Grand maître des Ordres nationaux est introuvable. Cette pièce d’orfèvrerie est pourtant plus qu’un accessoire. Elle est un insigne de pouvoir dont se parent les chefs d’État lors de leurs inaugurations.

Un Palais déserté

Traitée en présidente au rabais, Rogombé n’aura pas le privilège de porter ce que certains « bongoïstes » considèrent comme une relique du défunt président. Patiente mais déterminée, Rogombé serre les dents. Elle finira par en commander un chez le médailleur français Arthus Bertrand. À la livraison du collier, une cérémonie sera organisée pour que la présidente le revête enfin, en présence du Grand chancelier des Ordres nationaux.

Au Palais du bord de mer, l’accueil réservé à la présidente est des plus glacials. L’idée de la voir assise sur le « Trône de fer » insupporte une partie des personnels et certains membres de la famille Bongo. « Omar était devenu un dieu dont personne ne devait occuper le fauteuil », soupire un ancien ministre. Pour que ce « sacrilège » n’ait pas lieu, le bureau du président, au premier étage, restera fermé.

D’ailleurs, quelques-uns ont proposé à l’intérimaire de « présider » à partir de son bureau au Sénat. Il a fallu faire plier les résistances, en expliquant qu’il n’était pas constitutionnellement « normal » de faire siéger le pouvoir exécutif au sein d’un palais législatif. Finalement, une solution médiane est trouvée : la présidente était autorisée à emménager dans un bureau du rez-de-chaussée, mitoyen du salon des ambassadeurs.

Le jour où elle prend ses fonctions, les bâtiments sont quasi-déserts. Où étaient passées les centaines de personnels du bâtiment qui travaillent quotidiennement à la présidence ? Un membre du cabinet s’en souvient : « Un aîné m’avait appelé pour me conseiller de rester sagement chez moi une semaine ou deux, le temps que les choses se clarifient ».

Ses proches pensent même à la faire protéger par les militaires français du 6 ème BIMA, mais l’idée est abandonnée. La Garde républicaine gabonaise s’étant montrée d’un grand professionnalisme. Par ailleurs, Rogombe est étroitement surveillée par l’autre femme de tête du pays : la présidente de la Cour constitutionnelle, Marie-Madeleine Mborantsuo. Cette dernière n’oublie pas d’insister sur le « par intérim » qui suit la nouvelle apostrophe de Madame Rogombe…


Quand Nicolas Sarkozy se faisait huer à Libreville

Nicolas Sarkozy ne décolère pas d’avoir été ainsi conspué

Robert Bourgi lui avait dit que tout se passerait bien. Mais ce ne fut pas le cas. À son arrivée aux obsèques d’Omar Bongo Ondimba, le 16 juin 2009, aux côtés de son prédécesseur Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy est accueilli par des huées de la foule.

Alors que de nombreux chefs d’État arrivent à la présidence pour prendre part à la cérémonie d’hommage « à un ami de la France », Sarkozy ne décolère pas d’avoir été ainsi conspué. Puis, ce fut le discours musclé d’un Premier ministre très en verve depuis que, se disant victime d’une rétention d’information, il s’était ridiculisé en pestant contre la presse accusée à tort de colporter des rumeurs.

« Il se passe quoi ici ? » fulmine Nicolas Sarkozy auprès du président malien Amadou Toumani Touré. Prenant à part la présidente par intérim, il lui dit : « Madame, la France n’a pas de candidat. Que puis-je faire pour vous aider à organiser une élection transparente et reconnue ? »

Dix ans après, les acteurs ont changé, le Gabon aussi. Et si l’on ne sait toujours pas tout sur la disparition du facétieux « Doyen » de la Françafrique, plusieurs chefs d’État étrangers sont attendus à Libreville, cette fin de semaine, pour commémorer son souvenir.

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