Politique

Syrie : Assad et ses alliés pilonnent Idleb, les Occidentaux craignent des attaques chimiques

Les ruines du village d'Ehsim, dans la province d'Idleb, début juin 2019. © AP/SIPA

Alors que le « califat » autoproclamé du groupe État islamique (EI) a perdu son dernier réduit syrien autour de Baghouz, l’armée de Bachar al-Assad et ses alliés ont lancé depuis plus d'un mois une offensive contre les groupes rebelles et jihadistes de la région d'Idleb, située dans le nord-ouest du pays.

« Le monde regarde cette boucherie (…) ARRETEZ! », s’est exclamé le président américain Donald Trump, lundi 3 juin dans un tweet adressé à la Russie, la Syrie et l’Iran, à propos des bombardements dans la province d’Idleb.

Depuis le 6 mai dernier, l’armée syrienne et ses alliés ont lancé une offensive terrestre contre les groupes rebelles et jihadistes dans cette région située dans le nord-ouest de la Syrie. Si Moscou a assuré lundi que l’armée russe ne visait que des « terroristes », de nombreuses ONG décrivent un drame humanitaire empirant de jour en jour dans cette circonscription d’environ 6 000 km² où vivent plus de trois millions de civils, dont un million d’enfants.

« La priorité des priorités aujourd’hui est d’éviter qu’Idleb ne devienne un nouvel Alep », a mis en garde François Delattre, ambassadeur et représentant de la France auprès des Nations unies, lors d’une réunion au Conseil de sécurité, mardi 28 mai.

De 50 000 à 100 000 combattants

Si l’armée syrienne et ses alliés utilisent la même tactique que pour les reprises des ex-bastions rebelles d’Alep, en 2016, et de la Ghouta, en 2018, l’offensive sur Idleb s’annonce particulièrement ardue. Ils font notamment face à l’un des plus puissants mouvements jihadistes de Syrie : Hayat Tahrir al-Cham (HTS), ancien Front Al-Nosra et ex-branche d’Al-Qaïda.

Selon les estimations de Fabrice Balanche, maître de conférences à l’Université Lyon 2 et chercheur associé au Washington Institute, 50 000 à 100 000 combattants rebelles et jihadistes, dont 20 000 à 30 000 membres des forces HTS, se trouvent actuellement dans cette province. Autre difficulté : Idleb est devenue une terre de refuge pour les milliers de rescapés ayant fui les combats dans le reste du pays.

Le régime syrien utilise la même stratégie depuis 2012. Quand il n’a pas les moyens de gagner au sol, il punit directement les civils

Ainsi, les frappes se concentrent jusqu’à présent sur le sud, et Damas et ses alliés peinent à reconquérir les territoires. « Le régime syrien utilise la même stratégie depuis 2012. Quand il n’a pas les moyens de gagner au sol, il punit directement les civils », explique à Jeune Afrique Thomas Pierret, chargé de recherche au CNRS et spécialiste de la Syrie.

D’après les derniers chiffres du Réseau syrien des droits de l’Homme (SNHR), 337 civils, dont 93 enfants et 71 femmes, auraient péri depuis le début du lancement de la campagne militaire. « La situation ici est suffocante », décrit Omar, un habitant d’Idleb contacté via une application de messagerie instantanée sécurisée. L’ONG indique par ailleurs que les frappes ciblent des infrastructures civiles : 27 centres médicaux et 54 écoles auraient été attaqués depuis fin avril, selon son directeur, Fadel Abdul Ghany.

Bras de fer entre la Turquie et la Russie

Cette opération militaire intervient après l’accord russo-turc conclu en septembre dernier à Sotchi. Pour éviter une offensive d’envergure de la part du régime syrien, la Turquie s’était alors engagée à rouvrir les liaisons autoroutières Alep-Lattaquié et Alep-Hama, mais également à créer une « zone démilitarisée » censée séparer les territoires insurgés des zones gouvernementales. Quelques mois plus tard, le Kremlin accuse Ankara de ne pas avoir tenu ses engagements. La Russie et Damas ont pour leur part continué à mener des raids, violant de ce fait eux aussi le texte de Sotchi.


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« La Turquie est plus isolée que jamais et ne peut pas peser contre la volonté de Damas et de Moscou, obsédés par le rétablissement de la souveraineté du régime Assad sur l’ensemble du territoire », note Thomas Pierret. Pour le spécialiste, l’ambition de Moscou n’est pas de reprendre l’intégralité de la province, mais de créer une zone tampon avec la Turquie. Objectif : y héberger les rescapés des combats afin de ne pas froisser ses relations avec son partenaire turc, qui a déjà accueilli plus de 3,5 millions de réfugiés syriens depuis 2011.

Craintes d’attaques chimiques

« Nous continuons de voir des signes, notamment une prétendue attaque au chlore dans le nord-ouest de la Syrie, le matin du 19 mai 2019, indiquant que le régime de Bachar al-Assad pourrait de nouveau recourir à des armes chimiques », s’inquiète le département d’État américain dans un communiqué.

Si le régime utilise des armes chimiques, les États-Unis et leurs alliés réagiront rapidement et de manière appropriée

« Si le régime utilise des armes chimiques, les États-Unis et leurs alliés réagiront rapidement et de manière appropriée », a déclaré Morgan Ortagus, porte-parole de la diplomatie américaine. De son côté, la France a affirmé qu’elle se « montrera d’une extrême fermeté en cas de nouvel usage d’armes chimiques et se tient prête à réagir ». Ces déclarations rappellent les mises en garde répétées de Washington, Londres et Paris avant le lancement de frappes cordonnées en Syrie, en avril 2018, à la suite d’une attaque chimique présumée à Douma, dans la Ghouta orientale.

Les Occidentaux vont-ils de nouveau estimer que la ligne rouge sur l’emploi d’un tel arsenal a été franchie ? « Si des attaques chimiques sont avérées et qu’elles font beaucoup de morts, de nouvelles frappes pourraient être lancées, estime Thomas Pierret. Mais elles seront avant tout symboliques et n’auront aucune conséquence militaire. » En l’absence de représailles, Bachar al-Assad se dirige peu à peu vers une victoire quasi certaine d’une guerre qui dure depuis plus de huit ans et a déjà causé près de 400 000 morts.

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