Justice

Burkina – Achille Tapsoba : si François Compaoré est extradé, il risque d’être « remis à une justice aux ordres »

François Compaoré, le frère de l'ancien président burkinabè Blaise Compaoré, en septembre 2017 à Paris.

François Compaoré, le frère de l'ancien président burkinabè Blaise Compaoré, en septembre 2017 à Paris. © Vincent Fournier/JA

Achille Tapsoba, premier vice-président chargé des questions politiques du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), ex-parti au pouvoir, revient pour Jeune Afrique sur la décision de la Cour de cassation française de valider l’extradition de François Compaoré vers le Burkina Faso, où le frère de l’ancien président est mis en cause dans l’assassinat, en 1998, du journaliste d’investigation Norbert Zongo.

La Cour de cassation a rejeté le 4 juin le pourvoi déposé contre l’arrêt de la chambre d’instruction de la cour d’appel de Paris du 5 décembre 2018, qui avait émis un avis favorable à la demande d’extradition de François Compaoré vers le Burkina Faso.

Le gouvernement français doit désormais prendre un décret pour rendre effective l’extradition du frère de l’ancien président, Blaise Compaoré, soupçonné d’être le commanditaire de l’assassinat du journaliste Norbert Zongo et de ses trois compagnons en 1998. Sous le coup d’un mandat d’arrêt international émis par le Burkina, François Compaoré avait été arrêté à l’aéroport de Paris-Charles-de-Gaulle en octobre 2017.

Cette nouvelle suscite l’inquiétude au sein du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP), parti de l’ex-président. Achille Tapsoba, premier vice-président chargé des questions politiques du parti, s’inquiète notamment que le cas du frère de l’ancien président burkinabè soit confié à une justice qui « n’a pas été impartiale parce qu’elle était aux ordres ».

Achille Tapsoba, président par intérim du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP).

Achille Tapsoba, président par intérim du Congrès pour la Démocratie et le Progrès (CDP). © Sophie Garcia/ Hanslucas.com pour JA

Nous sommes inquiets de le voir être remis aux mains d’une justice burkinabè qui, à d’autres occasions, n’a pas été impartiale parce qu’elle était aux ordres

Jeune Afrique : La Cour de cassation française a rejeté hier le pourvoi formé par François Compaoré contre son extradition vers le Burkina. Comment considérez-vous cette décision de justice ?

Achille Tapsoba : François Compaoré est un cadre du CDP, dont il est membre du Haut conseil. Sa situation judiciaire nous concerne donc à plus d’un titre. La décision de la Cour de cassation française de valider l’extradition de François Compaoré nous a quelque peu surpris, parce que nous avons assisté à toutes les manœuvres que l’État burkinabè a dû utiliser pour l’obtenir.

Il a fallu par exemple voter une loi express pour abolir la peine de mort au Burkina Faso et rassurer la justice française. C’est tordre le cou au droit, car la loi doit être impersonnelle. Mais c’est une décision de justice et nous la respectons car nous sommes un parti social-démocrate républicain.

Savez-vous comment François Compaoré a réagi à la nouvelle ?

Nous sommes en contact régulier avec lui. Il était confiant sur le fait que la justice allait trancher en sa faveur. Nous avons tous été surpris. La loi est dure, mais c’est la loi.

La justice française a estimé que le Burkina avait fourni des garanties pour un procès équitable et des conditions de détention dignes, dans le cas où il serait condamné. Cela n’est pas suffisant selon vous ?

Les garanties peuvent être formelles et la pratique se révéler autre. La justice burkinabè a accordé une liberté provisoire à Djibrill Bassolé. Mais l’État le garde en détention dans une résidence surveillée. C’est un cas précis où l’exécutif fait entorse au judiciaire.

Nous insistons sur le fait que le problème n’est pas d’aller en justice, car nul n’est au-dessus des lois. Mais nous sommes inquiets de le voir être remis aux mains d’une justice burkinabè qui, à d’autres occasions, n’a pas été impartiale parce qu’elle était aux ordres.

Lieu commémorant l'assassinat du journaliste burkinabè Norbert Zongo, tué le 13 décembre 1998.

Lieu commémorant l'assassinat du journaliste burkinabè Norbert Zongo, tué le 13 décembre 1998. © Sputniktilt/CC/Wikimediacommons

Une justice qui se précipite n’est pas une bonne justice

Le CDP qualifie d’« acharnement » cette nouvelle procédure du Burkina contre François Compaoré dans l’affaire de l’assassinat de Norbert Zongo et de ses compagnons. Ne pensez-vous pas que, plus de vingt ans après les faits, il est temps de faire la lumière sur ce dossier ?

Pour l’opinion, ou pour nous autres, on se dit que vingt ans après il faut faire la lumière sur cette affaire. Mais combien d’affaires judiciaires n’ont pas été élucidées en cinquante ans ? La justice est intemporelle. Très souvent, il n’y a pas de concordance entre la volonté de l’opinion et les principes de la justice.

C’est la raison pour laquelle nous disons qu’une justice qui se précipite n’est pas une bonne justice. Une justice qui n’applique pas les procédures adéquates pour révéler la vérité n’en est pas non plus une. Seules les procédures objectives et les méthodes transparentes peuvent révéler l’identité du coupable. Aujourd’hui, au Burkina, c’est la justice des vainqueurs contre celle des vaincus.

En plus de la décision de la justice, un décret du Premier ministre français est encore nécessaire pour qu’il soit extradé. Or, lors de sa visite au Burkina fin novembre 2017, Emmanuel Macron s’était montré favorable à cette extradition. Plus rien ne semble donc s’opposer au retour de François Compaoré…

Dès lors que le président de la République française, Emmanuel Macron, a déclaré à Ouagadougou que l’État français ne s’opposera pas à tout acte judiciaire allant dans le sens de livrer François à la justice burkinabè, on peut dire que son sort était scellé.

Ce n’est pas parce que les trois pouvoirs – judiciaire, exécutif et législatif – sont séparés qu’il y a une barrière étanche entre eux. La justice française a fait son travail dans un climat qui a été créé par Emmanuel Macron, à savoir que l’État était favorable à l’extradition de François Compaoré. Mais ce qui nous inquiète aujourd’hui, c’est qu’il pourrait être remis à une justice burkinabè qui laisse à désirer.

L’ancien chef de l’État burkinabè Blaise Compaoré.

L’ancien chef de l’État burkinabè Blaise Compaoré. © Francois Mori/AP/SIPA

Blaise Compaoré a le droit de revenir dans son pays dans la dignité et la considération

Vous ne faites pas confiance en la justice burkinabè ?

Il y a des magistrats et des juges intègres, mais le système politique est tel qu’on n’a pas souvent affaire à ceux-là, mais plutôt à des juges aux ordres et à des procédures arbitraires.

Le CDP est-il favorable à un retour au Burkina de l’ancien président Blaise Compaoré ? Doit-il répondre à la justice ?

Depuis le départ de Blaise Compaoré du Burkina Faso, le CDP a toujours été favorable à son retour. Nous en savons maintenant beaucoup sur les manœuvres politiciennes qui ont été organisées et sur « l’insurrection », et nous estimons que Blaise Compaoré a le droit de revenir dans son pays dans la dignité et la considération.

À ma connaissance, le mandat qui avait été émis à son encontre pour haute trahison a été annulé. Nous pensons que le dialogue politique qui a été initié par Roch Marc Christian Kaboré va permettre de régler ces difficultés. Et que tous les acteurs politiques vont se retrouver dans la sérénité pour échanger et trouver des solutions aux maux de la nation, en commençant par les questions de sécurité et puis de justice. Nous devons tous nous mettre d’accord sur la notion de réconciliation nationale, afin qu’elle passe par une justice transitionnelle et non une justice classique.

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