Politique

Ali Ghediri : « L’Algérie n’est pas le Soudan, Gaïd Salah fait tout pour accompagner la transition »

Le candidat à la présidentielle du 18 avril Ali Ghediri, le 5 février 2019 à Alger.

Le candidat à la présidentielle du 18 avril Ali Ghediri, le 5 février 2019 à Alger. © LOUIZA AMMI POUR JA

Ali Ghediri, général à la retraite et ex-candidat à l’élection présidentielle, continue d’appeler à l’organisation d’un scrutin « dans un bref délai », première étape selon lui d’un changement profond du système. L’ancien militaire se montre en revanche très prudent dès qu’il s’agit d’évoquer le rôle du chef d’état-major dans la transition. Interview exclusive.

Dimanche 2 juin, le Conseil constitutionnel a déclaré impossible la tenue du scrutin prévu le 4 juillet prochain, appelant le chef de l’État par intérim à convoquer de nouveau le corps électoral. Ainsi, le mandat d’Abdelkader Bensalah – initialement de quatre-vingt-dix jours, comme l’établit la Constitution algérienne – a été de fait prolongé « jusqu’à l’élection du Président de la République et la prestation du serment constitutionnel ».

Dans ce contexte, l’ancien général-major Ali Ghediri, candidat à l’élection initialement prévue le 18 avril avec comme programme « le départ du système », revient sur les derniers événements et annonce ne pas vouloir quitter la scène politique algérienne. Si l’ancien directeur des ressources humaines au ministère de la Défense nationale avait déclaré vouloir se représenter pour l’échéance du 4 juillet, il a finalement choisi de ne pas déposer son dossier pour « ne pas trahir la volonté populaire » et rester « fidèle à la Constitution ».


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Le général Ghediri persiste à croire « qu’une élection présidentielle représente la seule voie possible » pour sortir de l’impasse, même si « les solutions qui semblaient pertinentes en mars ne le sont plus aujourd’hui ». Il reste cependant vague quant au rôle du commandement de l’armée dans la transition, se disant simplement « optimiste » et espérant que « la raison puisse prévaloir ».

Jeune Afrique : Selon vous, le report de l’élection était-il inévitable ?

Ali Ghediri : À partir du moment où les conditions préalables fixées par la rue ne sont pas respectées, et en considérant le fait qu’il n’y avait pas de candidat sinon deux méconnus des Algériens, je considère que oui, le report était inévitable.

Pour le scrutin d’avril, alors que la plupart des concurrents se retiraient, vous avez maintenu votre participation. Comment l’expliquez-vous ?

En avril, je me suis présenté contre le système, et indépendamment du fait que Bouteflika était candidat ou pas. C’est un choix totalement assumé et que je ne regrette pas. Personne ne m’a influencé. Au contraire, j’ai été menacé pour cela.

J’estime que l’annulation de l’élection du 18 avril était illégale sur le plan constitutionnel et réglementaire

J’estime que l’annulation de l’élection du 18 avril était illégale sur le plan constitutionnel et réglementaire, car il n’appartient pas au Conseil constitutionnel d’invalider des dossiers et de les archiver pour des raisons politiques.

N’avez-vous pas eu peur de perdre votre crédit politique auprès des Algériens ?

Ma première préoccupation est d’être conséquent avec moi-même. Je le répète : je me suis présenté contre le système, et aujourd’hui ce dernier est toujours en place. Je ne peux pas me retirer tant qu’il est toujours là, donc je n’abandonne pas mon combat politique.

Pourtant, après avoir à maintes reprises déclaré qu’il ne fallait pas sortir du cadre constitutionnel, vous n’avez finalement pas déposé votre dossier pour le scrutin du 4 juillet. Comment justifiez-vous ce changement de cap ?

Parce qu’une nouvelle donne entre en jeu. Les Algériens ont pris position contre la tenue du scrutin, et j’ai dû tenir compte de la volonté populaire.

Les Algériens se rassemblent lors d'une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019.

Les Algériens se rassemblent lors d'une manifestation à Alger, en Algérie, le vendredi 15 mars 2019. © Toufik Doudou/AP/SIPA

La meilleure solution semble donc être pour vous la convocation d’une élection présidentielle, alors que le peuple algérien demande la mise en place d’une transition politique, d’un régime civil et non militaire. Quelle est votre position, en tant que général à la retraite, face à cette revendication ?

Je persiste à croire qu’une élection présidentielle représente la seule voie, et surtout la plus sûre à bref délai, pour remédier à cet état de fait. Les changements du système doivent être entrepris par un président légitime et consensuel. On devra tout mettre à plat, et c’est un chantier colossal qui mènera à la IIe république. Il n’y a pas d’autre solution. Le peuple pose certaines conditions et il faut répondre à ce qu’il demande.

Si chaque partie campe sur ses positions, on ne fera que prolonger cette transition, mais il faut passer à autre chose

Je crois qu’il faudra aller vers un compromis, c’est-à-dire des élections que le peuple approuve. Finalement, les Algériens ne demandent pas l’impossible : le départ des piliers du système et la mise en place d’une instance de transition indépendante. Si chaque partie campe sur ses positions, on ne fera que prolonger cette transition, mais il faut passer à autre chose.

L’élection peut-elle être organisée dans le cadre de la Constitution actuelle ?

Je reste fidèle à cette Constitution tant qu’elle est là. Si elle prévoit une solution, pourquoi la rejeter ? Si elle n’apporte pas de réponse, alors il faudra trouver un compromis. Je ne considère pas qu’il faut la respecter à la lettre.


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Il faut également faire preuve d’innovation et d’intelligence politique pour parvenir à une solution entre ce qui est constitutionnellement possible et ce qui est politiquement faisable. Ceci est nécessaire, car les solutions qui semblaient pertinentes en mars ne le sont plus aujourd’hui. Si nous avions appliqué la voie constitutionnelle à la lettre, nous n’en serions pas là.

Abdelkader Bensalah, dont la seule légitimité est constitutionnelle, est-il toujours la bonne personne pour organiser cette élection ?

Le peuple rejette Bensalah et on ne peut pas aller contre la volonté populaire. Peut-être qu’il devrait lui-même se mettre en retrait.

Le président algérien par intérim, Abdelkader Bensalah.

Le président algérien par intérim, Abdelkader Bensalah. © Toufik Doudou/AP/SIPA

En mars, vous citiez Bouteflika, Toufik et Gaïd Salah comme les trois piliers du régime. Il n’en reste plus qu’un aujourd’hui, mais le système est-il vraiment parti ?

Le système n’est pas une affaire de quelques personnes. Il est profond : c’est un habitus politique, une culture qui se régénère depuis l’indépendance. Pour qu’il parte, c’est une œuvre de longue haleine, qui demande beaucoup de ténacité. Le départ de quelques personnes n’est qu’un préalable, et le processus ne sera engagé qu’après l’élection d’un nouveau président.

Vous qui connaissez bien les rouages de l’Armée nationale populaire (ANP), croyez-vous que le chef d’état-major acceptera de confier le pouvoir à un civil ? Les scènes qu’on voit au Soudan peuvent-elles se produire en Algérie ?

Le général Gaïd Salah fait tout pour accompagner le processus, et il sait que cela évite au pays des dérapages qui peuvent lui être préjudiciables. Je crois qu’il agit dans le sens de la facilitation des choses.


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Même si cela ne va pas avec la vitesse que l’on aimerait, l’Algérie n’est pas le Soudan. Les données historiques, le rapport du peuple à l’armée, sa composante sociale, etc, ne sont pas les mêmes. Je crois qu’on finira par arriver à un compromis avec le temps. Je reste optimiste : tout ce que je souhaite, c’est que les manifestations restent pacifiques et que la raison puisse prévaloir.

Que pensez-vous des nombreuses interpellations qui ont eu lieu dans le cadre de l’opération « mains propres » visant certains proches du clan Bouteflika ?

J’aurais aimé que le débat judiciaire ait lieu sous un président légitimement élu. Je pense également qu’il faut que la justice puisse jouer son rôle sans pression, en toute indépendance. Lorsque je parle de rupture, cela concerne la manière dont tout le pouvoir est géré en Algérie, l’organisation des trois pouvoirs dont la justice, pour aller vers un véritable État de droit.

Appelez-vous à la libération des personnalités politiques détenues dans le cadre de ces affaires ?

Par principe, je m’oppose à toute détention et poursuite judiciaire pour délit d’opinion. Tout le monde a le droit de s’exprimer librement et de donner un avis opposé sans être considéré comme un ennemi de la Nation.

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