Diplomatie

Envoyé spécial de l’ONU au Maghreb et au Moyen-Orient, une « mission impossible » ?

L'émissaire de l'ONU pour la Libye, Ghassan Salamé, serrant la main du secrétaire d'État américain Rex Tillerson en septembre 2017. © Matt Dunham/AP/SIPA

De plus en plus court-circuitée par l'influence des grandes puissances, la tâche de médiateur de l’ONU en zones de conflit est devenue presque « mission impossible ». Le Sahara occidental, la Libye ou encore le Yémen usent particulièrement vite les envoyés onusiens, dont plusieurs ont jeté l'éponge ou confié leur désarroi au cours des dernières semaines.

Ce 23 mai, Horst Köhler, envoyé spécial de l’ONU pour le Sahara occidental, démissionne après avoir déploré les positions « fondamentalement divergentes » des parties prenantes du conflit. Le jour même, son équivalent en Libye, l’émissaire Ghassan Salamé, déclare que ses compatriotes au Liban sont « assez stupides pour commettre un suicide avec l’argent des autres. Mais les Libyens sont encore pires. Ils se suicident avec leur propre argent. » Avant de publier sur son compte Twitter un poème sombre, puis plus rien.

Deux mois après le début de l’offensive du maréchal Khalifa Haftar sur Tripoli, le représentant spécial d’António Guterres semble avoir examiné toutes les options possibles. En vain. Quelques jours plus tard, le diplomate libanais pointe à nouveau du doigt « l’ingérence des grandes puissances étrangères », qu’il accuse d’être « moralement lâches ».


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Fin mai, les critiques se tournent vers Martin Griffiths, envoyé spécial au Yémen, accusé par le président Abd Rabbo Mansour Hadi de légitimer les rebelles houthis. Un énième exemple qui montre qu’attaqués de toutes parts, ces diplomates se sont vus confier une « mission impossible », comme la qualifiait Kofi Annan, ancien envoyé spécial de l’ONU et de la Ligue arabe pour la Syrie, quelques semaines avant de démissionner de son mandat en août 2012. Ni Köhler, ni Salamé, ni Griffiths ne sont donc les premiers à se prendre les pieds dans le tapis au Sahara, en Libye et au Yémen.

Jeux d’influence entre grandes puissances

Leurs appels répétés pour un accord entre les acteurs de ces conflits enlisés sont restés sans réponse. « Alors que le Conseil de Sécurité a mandaté l’ONU pour trouver une solution politique, les P5 [les cinq membres du Conseil de sécurité] bloquent les tentatives onusiennes sur le terrain en s’engageant directement dans les combats. C’est le cas en Syrie et au Yémen, mais aussi en Libye, où la France se livre à un double jeu », constate Aïcha El Basri, ancienne porte-parole de la mission des Nations unies au Darfour, qui avait claqué la porte après avoir dénoncé les défaillances des missions onusiennes.

Selon elle, « le système onusien » avait entrepris des « manœuvres systématiques et constantes » pour cacher les crimes commis au Darfour, et ce jusqu’au niveau du « bureau du secrétaire général ». Elle accusait en outre les Casques bleus de faire preuve de partialité et de ne pas être « un négociateur de paix honnête ». Pour cette raison, elle avait alors diffusé des milliers de documents internes récoltés au cours des huit mois pendant lesquels elle a été porte-parole de cette mission.

En réalité, les gouvernements font du lobbying très actif pour leurs candidats et bloquent ceux dont ils ne veulent pas

En effet, cette attitude des grandes puissances décrédibilise les appels à la paix de la communauté internationale, représentée par ces diplomates chevronnés mais désemparés. « En réalité, les gouvernements font du lobbying très actif pour leurs candidats et bloquent ceux dont ils ne veulent pas. C’est ce qui s’est passé en 2017, quand les États-Unis ont ouvertement bloqué le choix du Palestinien Salam Fayyad comme envoyé spécial en Libye », abonde Richard Gowan, fin connaisseur des coulisses onusiennes et expert pour l’International Crisis Group.

Les exemples ne manquent pas. En Syrie, le veto constamment opposé par la Russie au Conseil de sécurité a permis à cette dernière de mener ses propres « conférences de paix » concurrentes, dans le cadre du processus dit d’Astana. « En 2017, la Russie a déployé beaucoup d’efforts pour remplacer l’ONU en tant que principal médiateur en Syrie, mais ce pays ne dialogue pas avec l’opposition. Tout comme l’administration américaine actuelle aimerait bien se passer de l’ONU dans le cadre du processus de paix israélo-palestinien », constate encore Richard Gowan.

L'envoyé spécial de l'ONU pour le Yémen Martin Griffiths (à droite), en discussion avec le président du Comité international de la Croix-rouge Peter Maurer. © Raad Adayleh/AP/SIPA

« Guerres par procuration »

Au Yémen également, le mandat de la mission [établi en 2012] prévoit que cette dernière travaille étroitement avec le Conseil de coopération du Golfe, dont l’Arabie saoudite et les Émirats, protagonistes du conflit, sont des leaders incontournables. Ainsi, les formats de négociation sont souvent critiqués parce que trop binaires, peu enclins à intégrer des acteurs non officiels influents, comme ceux du mouvement séparatiste houthi. Peu à peu, ces derniers préfèrent opter pour la stratégie de la chaise vide plutôt que de participer à des négociations dont ils estiment ne pouvoir sortir que perdants.

En comparaison, le Sahara occidental « est presque un succès puisqu’il n’y a pas ou peu de violence directe. Certes les États-Unis et la France soutiennent la position marocaine, mais la résolution du conflit dépend d’abord du Maroc, des Sahraouis et de l’Algérie », admet Aïcha El Basri. Un « conflit gelé » depuis presque cinquante ans, témoignant de l’impuissance de l’organisation multilatérale.

Un des plus patients pèlerins onusiens, James Baker, avait déjà perdu le contact avec Rabat en 2003, quand il a mis sur la table la solution du référendum, avec possibilité de voter pour l’indépendance. Le ministre des Affaires étrangères marocain d’alors, Mohamed Benaïssa, s’était ouvertement réjoui de la démission de Baker, la considérant comme le résultat de la « ténacité de la diplomatie marocaine ».


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Dans ces conditions, « les émissaires de l’ONU servent de boucs émissaires pour éviter de désigner les principaux responsables du prolongement de ces guerres par procuration, à savoir les cinq membres permanents du Conseil de sécurité », réitère l’ancienne émissaire onusienne. L’Algérien Lakhdar Brahimi, ex-médiateur de l’ONU en Syrie, confiait lors de sa démission en 2014 : « J’ai pensé que nous pourrions aboutir, mais, en raison des divisions, nous n’avons pu faire aucun progrès en trois ans » – admettant même dans une interview à Jeune Afrique que « tout ce qu’on fait a contribué à rendre plus difficile » la situation.

Le Marocain Jamal Benomar, qui a représenté Ban Ki-moon au Yémen (2012-2015), en sait également quelque chose. Après un discours franc sur l’impossibilité d’envisager la victoire d’un camp sur l’autre sans sombrer dans un scénario chaotique « à l’irakienne », il a été accusé par le gouvernement Trump d’être un « agent du Qatar ». Ses affirmations ne lui ont valu que les foudres et un lobbying intense dans les médias saoudiens, ce qui a fini de retourner une bonne partie de l’opinion yéménite contre lui.

Un soldat brandit le drapeau du Sahara Occidental, le 5 mars 2016. © Toufik Doudou/AP/SIPA

Le seul médiateur crédible ?

Certains épisodes annexes ont par ailleurs décrédibilisé la fonction. L’Espagnol Bernardino Léon Gross, envoyé spécial en Libye entre 2014 et 2015, a ainsi été accusé d’avoir « décroché un emploi à 35 000 livres (48 000 euros) par mois pour diriger l’Académie de diplomatie d’Abou Dhabi », en échange de son soutien à l’action des Émirats arabes unis, l’un des principaux alliés de l’Armée nationale libyenne (ANL), comme le révélait une enquête publié par The Guardian. Depuis, à Tripoli, « les Libyens ne croient plus à l’impartialité de la communauté internationale », expliquait à Jeune Afrique le chercheur Tarek Megerisi.

Si Ghassan Salamé emploie actuellement 70 conseillers environ, il y a des envoyés spéciaux qui travaillent avec une poignée de collaborateurs

« Un envoyé de l’ONU doit paraître impartial, mais s’il perd la confiance des P5, il perdra également sa crédibilité », ajoute Richard Gowan. Son indépendance est un jeu d’équilibriste : « Il est important que les émissaires aient la liberté d’explorer des options de sortie de crise sans avoir à revenir constamment à New York, ce qui peut provoquer leur isolement par rapport à la maison mère. Si Ghassan Salamé emploie actuellement 70 conseillers environ, il y a des envoyés spéciaux qui travaillent avec une poignée de collaborateurs », explique le spécialiste.

Mais alors, ce métier est-il encore nécessaire ? Comme l’explique Aïcha El Basri, « la configuration actuelle du Conseil de sécurité est anachronique ». Une réforme de la Charte de l’ONU n’en demeure pas moins hautement improbable, car soumise au vote unanime des P5. Pourtant, même si plusieurs médiateurs ont jeté l’éponge, dans plusieurs pays de la zone, « l’ONU reste le seul médiateur crédible sur le long terme. Elle doit continuer à rassembler les parties en conflit jusqu’à ce que les circonstances politiques permettent une avancée », conclut Richard Gowan.

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