Politique

En Guinée-Bissau, l’attente d’un nouveau Premier ministre cristallise les tensions

Le président José Mário Vaz en 2014 (image d'illustration).

Le président José Mário Vaz en 2014 (image d'illustration). © Sylvain CHERKAOUI pour Jeune Afrique

Près de trois mois après les élections législatives du 10 mars remportées par le PAIGC de Domingos Simões Pereira, le président José Mário Vaz n’a toujours pas nommé de Premier ministre, plongeant davantage le pays dans la crise politique.

Les législatives n’auront donc pas permis de sortir le pays de l’impasse. Il y a presque trois mois pourtant, les élections du 10 mars avaient suscité un fort enthousiasme : les Bissau-Guinéens s’étaient déplacés en nombre pour élire les 102 députés de l’Assemblée nationale populaire. Mais depuis la proclamation, le 13 mars, des résultats accordant une majorité relative au Parti africain pour l’indépendance de la Guinée et du Cap-Vert (PAIGC) avec 47 sièges, le président José Mário Vaz, surnommé Jomav, n’a toujours pas nommé de Premier ministre.

Depuis, l’absence de fumée blanche à la présidence a jeté dans les rues les partisans du parti victorieux. Des milliers de personnes se sont à plusieurs reprises rassemblées dans la capitale pour exiger la nomination d’un Premier ministre. Et selon les partisans du PAIGC, son nom est tout trouvé : Domingos Simões Pereira, dit DSP.

Le patron du PAIGC, 55 ans, entend en effet récupérer le poste dont Jomav l’a évincé en août 2015, après que la brouille entre les deux hommes – pourtant issus du même parti – a éclaté au grand jour. Le limogeage de DSP avait plongé le pays dans une nouvelle crise institutionnelle : six Premiers ministres lui avaient succédé. En raison de cette impasse, le dernier d’entre eux, Aristides Gomes, justement nommé pour organiser les législatives censées dénouer la crise, est toujours en poste.

« Le président doit libérer le pays »

« Le PAIGC a gagné les élections. Nous réclamons que DSP soit nommé, et qu’il soit nommé le plus vite possible », déclare João Bernardo Vieira, porte-parole du PAIGC. « Le président doit libérer le pays », ajoute-t-il.


>>> À LIRE – Législatives en Guinée-Bissau : vers la revanche de Domingos Simões Pereira sur José Mário Vaz ?


De son côté, l’entourage du chef de l’État fait savoir que ce dernier a les mains liées en raison d’un différend au Parlement. Car depuis la proclamation des résultats, l’affrontement entre le PAIGC et ses adversaires a bloqué la constitution du bureau de l’Assemblée nationale populaire.

Le poste de deuxième vice-président y est revendiqué par le deuxième parti politique du pays, le Madem G-15, nommé en référence aux quinze membres et députés du PAIGC qui avaient préféré Jomav à DSP et fait perdre à l’ex-parti unique sa majorité absolue au Parlement lors de la précédente législature. Arrivé en seconde position le 10 mars, le Madem G-15 a demandé que son leader, Braima Camará, accède au poste de deuxième vice-président de l’Assemblée. Une proposition rejetée par le PAIGC et ses alliés, qui disposent ensemble de la majorité absolue, avec 54 sièges.

Problème : si le bureau de l’Assemblée nationale populaire n’est pas entièrement constitué, le Premier ministre ne peut être nommé, font valoir le Madem G-15 et le Parti de la rénovation sociale (PRS), deux partis alliés au Parlement, auprès desquels Jomav avait cherché du soutien après le limogeage de DSP.

Ambiguïtés de la Constitution

« C’est la loi. Le gouvernement doit être une émanation de l’Assemblée nationale », assure Victor Pereira, porte-parole du PRS. « Nous trouvons inacceptable de faire du président le coupable de cette impasse, alors que le blocage à l’Assemblée est simplement lié au fait que le PAIGC refuse de respecter les droits de l’opposition », poursuit-il.

Faux, rétorque le PAIGC, qui assure de son côté que rien ne s’oppose à la nomination d’un Premier ministre. « Le règlement de l’Assemblée nationale n’a rien à voir là-dedans, et il y a le quorum nécessaire pour que le bureau fonctionne », assure João Bernardo Vieira. Avant d’ajouter : « Le PRS et le Madem font pression sur le président pour qu’il ne nomme pas de Premier ministre ».

Deux interprétations que semble permettre la Constitution bissau-guinéenne, souvent critiquée pour ses ambiguïtés et son régime hybride. « La Constitution est trop ambiguë, il faut en changer », concède Umaro Sissoco Embalo, numéro deux du Madem G-15 et ancien Premier ministre de Jomav. « Mais le président ne peut pas nommer de Premier ministre tant que l’Assemblée nationale populaire n’est pas en place. S’il le faisait, où donc le gouvernement ferait-il sa déclaration de politique générale ? », feint de s’interroger celui qui vise désormais l’élection présidentielle, prévue avant la fin 2019, mais dont la date n’a toujours pas été annoncée.

« Jomav est trop passif »

Conséquence de ces retards accumulés : la colère monte, les grèves se multiplient, et le président est de plus en plus visé par les manifestants. « José Mário Vaz est censé garantir la Constitution. Il est trop passif face à la crise », estime Umaro Sissoco Embalo, ne ménageant pas Jomav, dont le mandat se termine à la fin du mois de juin.

Face à l’impasse, le PAIGC, qui domine la vie politique bissau-guinéenne depuis l’indépendance du pays, ne cache plus son impatience. Lors d’une manifestation samedi 25 mai, DSP avait assuré que cette marche était une « dernière requête pacifique ».

La sortie de l’ancien Premier ministre a fait hurler ses détracteurs. « Ces déclarations sont anti-démocratiques et ressemblent à des appels à la violence », déplore Victor Pereira, porte-parole du parti du défunt président Kumba Yala. Le PAIGC évoque de son côté une formulation mal comprise et plaide la bonne foi. « DSP est un démocrate. Ce n’est pas maintenant qu’il a gagné les élections qu’il va faire un coup d’État ! », assure João Bernardo Vieira. Si les militaires ont de nouveau promis de rester dans les casernes, la crainte de voir éclater de nouvelles violences politiques n’est jamais bien loin.

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