Sécurité

Côte d’Ivoire : à Béoumi, l’engrenage de la violence intercommunautaire

Le maquis "O Baoulé" a été l'un des premiers bâtiments incendiés.

Le maquis "O Baoulé" a été l'un des premiers bâtiments incendiés. © Vincent Duhem pour JA

À Béoumi, à 60 kilomètres à l’ouest de Bouaké, les tensions restent vives, deux semaines après les affrontements intracommunautaires entre populations baoulé et malinké qui ont fait quatorze morts, une centaine de blessés et 500 déplacés. Reportage dans une ville où les appels au dialogue peinent à calmer des rancœurs tenaces exacerbées par des discours politiques enflammés.

À quel moment un homme aveuglé par la haine et happé par la foule perd-il pied ? Comment et pourquoi un différend entre deux individus dégénère-t-il en un affrontement sanglant entre deux communautés ? Assis sur leur lit d’hôpital, au CHU de Bouaké, Jacques et Hamed sont loin de se poser ces questions. L’un est baoulé, l’autre malinké. Ils ont respectivement 8 et 15 ans, et tout ce qu’ils savent, c’est que le mercredi 15 mai, à la mi-journée, en revenant de l’école, des jeunes ont déversé de l’essence sur le bitume avant d’y mettre le feu. Jacques et Hamed sont brûlés au deuxième degré aux bras, au visage et aux jambes, et ne comprennent toujours pas exactement ce qui leur est arrivé.

D’une bagarre à des tirs de chevrotine

Les violences avaient commencé quelques heures plus tôt. Ce mercredi matin, une foule compacte circulait dans les travées du marché de Béoumi, qui sépare un quartier baoulé d’une enclave malinké. Comme tous les mercredis, on était venus de tout le département, vendre ou acheter pour le reste de la semaine.

Et comme tous les mercredis, chauffeurs de moto-taxi baoulés et de véhicules de transport malinkés se disputaient les places. Une bagarre éclata entre deux d’entre eux. Sérieusement blessé à la tête, le conducteur de la moto fut conduit à l’hôpital. Mais, très vite, la rumeur de sa mort s’est répandue sur les réseaux sociaux.

Dans les groupes de discussions sur Facebook, les appels à la haine et à la vengeance se sont multipliées. Les premières voitures ont été brûlées à la mi-journée sonnant le début de plus de 24 heures de violences en ville et dans les villages environnants. Des commerces et des habitations seront incendiées, des barricades érigées, des fusils de chasse sortis. Quatorze personnes seront tuées.

Youssouf, 21 ans, est étudiant à Bouaké. Malinké, il était à la mairie de Béoumi pour récupérer un acte de naissance quand il a appris que la situation dégénérait. « Je voyais sur les réseaux sociaux certains appeler au meurtre. Alors je suis sorti pour défendre mon quartier », explique-t-il.

À côté de lui, Adama, 20 ans, soulève son t-shirt. On lui a tiré dessus à la chevrotine. Il a encore du plomb dans le bas du dos. Leur ami Ago – lui est baoulé – a échappé de peu à la vindicte populaire en se réfugiant à près de 50 km de la ville pendant plusieurs jours.

Des discours politique enflammés qui ont creusé le fossé

La mairie de Béoumi (60 km de Bouaké), le 1er juin 2019.

La mairie de Béoumi (60 km de Bouaké), le 1er juin 2019. © Vincent Duhem pour JA

Les tensions couvaient depuis des mois. Nous n’avons pas assez écouté nos jeunes

Plus de deux semaines après ces événements, la carcasse calcinée d’un poids-lourd trône toujours à l’entrée de Béoumi. « On avait jamais vu ça. Chacun a voulu se faire justice soi-même. Je ne sais pas comment l’esprit de satan est entré chez nous. Seul Dieu nous le dira », confie Olivier, accoudé au comptoir de son magasin.

La ville est encore un peu groggy. Le soir, on rentre vite chez soit et on évite d’aborder le sujet. « Les tensions couvaient depuis des mois, concède Jean-Marc Kouassi, le maire de la ville, membre du PDCI mais élu en indépendant. Nous n’avons pas assez écouté nos jeunes ».

Un maquis lui appartenant, appelé symboliquement « O Baoulé », a été l’un des premiers bâtiments brûlés. Son troisième adjoint a vu sa ferme pillée, ses 3 000 poules pondeuses volées. Enfin, la tombe de la mère du candidat du RHDP défait aux dernières élections municipales, Yacouba Traoré, a été vandalisée.

Tout le monde s’accorde à dire que le scrutin local d’octobre 2018 – sa campagne et ses discours politiques enflammés, son vote largement communautaire (les Malinkés étant traditionnellement proche du RHDP, et les Baoulés du PDCI) -, a creusé le fossé entre les communautés.

Depuis le scrutin local d’octobre 2018, les rancœurs passées ont refait surface

La victoire de Jean-Marc Kouassi face à Yacouba Traoré avait d’ailleurs occasionné deux jours de violences. « Les partisans du RHDP n’ont jamais vraiment accepté leur défaite », explique un cadre de la région. Depuis ce scrutin, les rancœurs passées, les frustrations accumulées, avaient refait surface.

La rupture entre le président Alassane Ouattara et son aîné Henri Konan Bédié a intensifié la compétition électorale. Le débat politique est facilement ethnicisé. Dans un contexte marqué par la montée des discours xénophobes, le ressentiment contre les malinkés, assimilés au pouvoir, se voit aisément instrumentalisé.

« Avec la crise entre Ouattara et Bédié, des cadres du PDCI ont perdu leur poste. Cela créée chez eux un mécontentement qui se ressent au niveau local », explique le professeur Patrice Kouamé Attogbain, un notable PDCI de la région.

Crise politique et pression démographique

Ce qui est arrivé à Béoumi aurait pu se passer n’importe où en Côte d’Ivoire tant les problèmes identitaires se sont cristallisés

Dans cette ville de 60 000 habitants, majoritairement baoulés, la coexistence pacifique avec les Malinkés venus du nord de la Côte d’Ivoire et des pays frontaliers (Niger, Mali ou Burkina Faso) avaient déjà été mise à mal lors de l’arrivée de la rébellion en septembre 2002. Beaucoup d’habitants avaient rendu les populations malinkés responsables des exactions des Forces nouvelles (FN). La crise avait également coïncidé avec l’arrivée de pêcheurs venus du Nord, appelés Bozo, entraînant une surexploitation des eaux du fleuve Bandama, traditionnellement prisées des pêcheurs locaux.


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La pression démographique, le changement climatique et la raréfaction des ressources bouleversent les habitudes. La sécheresse a poussé des centaines d’éleveurs malinkés vers le Sud, où la cohabitation avec les agriculteurs baoulés n’est pas toujours facile. La crise de l’anacarde, qui nourrit des milliers de personnes dans cette région, a contraint certains jeunes de Béoumi à chercher de nouvelles sources de revenus dans des secteurs d’activités traditionnellement réservés aux malinkés. Une nouvelle concurrence qui entraîne bien évidemment des frictions entre communautés.

Ces derniers mois dans la région, plusieurs effusions de violences avaient été circonscrites avant qu’elles ne dégénèrent. Ce fut notamment le cas fin octobre, dans petite ville de Marabadiassa (50km au nord de Béoumi) à la suite d’un problème foncier.

« Ce qui est arrivé à Béoumi aurait pu se passer n’importe où en Côte d’Ivoire tant les problèmes identitaires se sont cristallisés », estime Marie Stenbock-Fermor, président de l’ONG Verbatims,  Institut de formation et d’appui pour la prévention des conflits identitaires qui multiplie les démarches de conciliation dans le pays.

Appels au dialogue et rancœurs tenaces

Dans une rue de Béoumi.

Dans une rue de Béoumi. © Vincent Duhem pour JA

Derrière les discours rassembleurs, les rancœurs n’ont pas disparu

Aujourd’hui, tous les responsables politiques, religieux et communautaires de Béoumi multiplient les appels au calme et les médiations. Tous s’accordent sur le fait qu’il faut renouer un dialogue qui s’était perdu au fil des années.

L’imam Bamo Keïta a invité le chef de canton, Nanan Barthelemy Yao Agboya, à rompre le jeûne chez lui. « Si les Malinkés ont une rancœur contre nous, ils n’ont qu’à nous le dire. On va s’asseoir et dialoguer. Nous n’avons rien contre eux. Sinon, nos parents ne les auraient pas accueilli. Il ne faut pas que l’on se laisse dominer par les politiciens. Les élections ont créé un fossé entre nous. Nous ne sommes pas encore mûrs politiquement », affirme le chef canton.

Mais derrière ces discours rassembleurs, les rancœurs n’ont pas encore disparu. Chacun se rejette la faute, estimant avoir agit en situation de légitime défense. « Au lycée, les Baoulés m’appelaient « kanga », esclaves. Je ne prenais pas ça au sérieux. Mais aujourd’hui, je les vois comme des ennemis. Ils sont bizarres, je préfère prendre mes distances », confie Habib, un jeune lycéen.

Et, bien que représentant l’ensemble des habitants de Béoumi, le chef de canton estime de son côté que « les Malinkés sont toujours les premiers à attaquer. Ce n’est pas parce que je suis hospitalier que je suis bête. Trop, c’est trop. Tu me piétines, je pardonne. Si tu ne me piétines plus, c’est fini et puis c’est tout ».

Originaire de Béoumi, le ministre de la Communication et porte-parole du gouvernement, Sidy Touré, a appelé la justice à faire son travail. Il estime qu’il « faut que l’on sache ceux qui ont tué ou qui sont impliqués, car si on ne le fait pas, cette crise va resurgir ».

Vingt-deux personnes ont été interpellées, dont le chargé de communication de la maire (accusé d’avoir publié des fausses informations sur les réseaux sociaux et d’avoir appelé la communauté baoulé à s’en prendre aux malinkés), un chef de village et un marabout bien connu de la région. Les corps des victimes sont toujours à la morgue, alors que les enquêtes se poursuivent. Armand Kan Kouadio, troisième adjoint au maire, dont la ferme a été pillée, ne portera pas plainte. « Je sais très bien qui a volé mes poulets mais je ne préfère pas envenimer la situation », explique-t-il. Nanan N’Guessan Bandji va dans son sens, craignant que l’enquête ne soit instrumentalisée. « Qu’on nous rende nos morts et que l’on relâche nos prisonniers. Sinon, la tension ne baissera pas. Ici, on ne fait pas de politique. »

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