Vie des partis

Tunisie : le Front populaire au bord de la rupture après la démission de neuf de ses députés

Hamma Hammami, candidat du Front populaire à l'élection présidentielle de 2019 (image d'illustration).

Hamma Hammami, candidat du Front populaire à l'élection présidentielle de 2019 (image d'illustration). © Mohamed Hammi pour JA

Neuf députés ont annoncé mardi leur démission du bloc parlementaire de la coalition de gauche du Front populaire (FP). À leur tête, le parti Watad et son chef de file, Mongi Rahoui. Le bureau de l’Assemblée a cinq jours pour valider cette décision. En attendant, les différents camps s’accusent mutuellement de menacer l'existence de l'alliance.

Le malaise date de plusieurs mois. Il s’est renforcé en mars, quand le Front populaire (FP) s’est de nouveau choisi Hamma Hammami pour le représenter lors de l’élection présidentielle de novembre 2019, malgré l’échec de celui en 2014. En effet, le nom du député Mongi Rahoui avait aussi été proposé par le Watad, l’un des neufs composants de cette coalition de gauche. Le mouvement avait alors appelé à une consultation large, via des primaires, mais cette option n’avait pas été retenue. La candidature de Hamma Hammami avait finalement été actée en conseil des secrétaires généraux par tous les partis membres du Front, sauf le Watad. Depuis, le fossé s’est creusé.

C’est ce désaccord qui aurait précipité la crise et valu au Watad d’être écarté des structures décisionnaires du FP. « Dans les faits, c’est à partir de là qu’ils nous ont exclus. Les secrétaires généraux du Front se sont réunis sans notre représentant », dénonce Mongi Rahoui. Aujourd’hui, certains reprochent à ce dernier de ne pas avoir respecté la décision finale du Front, contrairement aux autres formations ayant soutenu le projet de primaires, comme Al Qotb, dernière composante à avoir appuyé la candidature de Hamma Hammami.


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« Mongi Rahoui a été battu dans un contexte que nous n’avions pas choisi non plus. Mais nous nous sommes pliés au choix de la majorité, car on ne change pas les règles du jeu en milieu de match », pointe Riadh Ben Fadhl, coordinateur général d’Al Qotb. « Le FP a conditionné notre retour à la reconnaissance obligatoire de la candidature de Hammami, en exigeant que je l’annonce publiquement. Ce n’est pas démocratique, et cette méthode n’est pas acceptable ! », rétorque Mongi Rahoui.

Crise interne ou instrumentalisation ?

Lors du scrutin présidentiel de 2014, Hamma Hammami avait recueilli 7,8 % des voix. Aujourd’hui, personne au Front populaire ne croit réellement se faire élire à la magistrature suprême à l’automne prochain. Le dilemme repose davantage sur la stratégie à adopter pour les législatives prévues en octobre. Certains reconnaissent un lien organique entre les deux scrutins ; d’autres, comme le Watad, voudraient les séparer et ne pas conditionner les choix des législatives à celui déjà effectué pour la présidentielle. Derrière cet enjeu se cachent des luttes pour obtenir certaines places et nominations en tête de liste.

Il y a un problème de confiance après une série de dépassements et de prises de position de Mongi Rahoui qui ne reflètent pas celles du Front populaire

Sur les neuf députés démissionnaires du bloc parlementaire du FP, seuls quatre viennent du Watad. Les autres appartiennent à la Ligue de la gauche ouvrière ou sont indépendants. Parmi ces derniers, Fathi Chamkhi, responsable de l’association Attac Tunisie, soutenait également l’idée de primaires, mais y avait renoncé pour finalement approuver le choix de Hamma Hammami. La décision commune de quitter l’alliance à l’Assemblée des représentants du peuple (ARP), prise avec ses huit camarades, va selon lui au-delà de ces divergences d’opinion : « Notre constat commun, c’est un accord total sur la gravité de la crise interne au Front, impactant son rendement politique. »

« C’est une tentative d’instrumentaliser le bloc parlementaire pour faire pression sur le Front populaire, alors que cette démission ne concerne que deux des neuf partis qui le composent », rétorque Jilani Hammami, dirigeant du Parti des travailleurs dont est issu Hamma Hammami. Celui-ci liste une dizaine de tentatives du Front, depuis le début de la crise, pour promouvoir des discussions internes, et met en cause l’autre camp. « Il y a un problème de confiance après une série de dépassements et de prises de position de Mongi Rahoui qui ne reflètent pas celles du Front populaire. Il n’a pas la même ligne politique et nos parcours s’éloignent », tranche Jilani Hamami.

« Jeux d’ego », « militant suprême »…

Initialement prévue le 30 mars dernier, la conférence nationale du Front ne devrait pas se tenir avant janvier 2020. « La crise était inévitable. Les jeux d’égo ont déjà fait fuir de nombreux indépendants, témoigne un ex-cadre du parti. La structure est bloquée depuis près de deux ans, en l’absence de convention nationale pour la feuille de route et l’investiture des listes, qui a été sans cesse retardée. »

Jilani Hammami reconnaît que la gestion d’un front de neuf partis ne se fait pas sans difficultés, mais réfute tout problème de démocratie interne. « C’est le Watad qui a refusé les règles du jeu démocratique », accuse-t-il.


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Le question de la gestion interne du FP et d’une présumée domination du Parti des travailleurs est souvent soulevée par ses membres. « Depuis 2014, Hamma Hammami, dont le rôle dépasse celui de simple porte-parole, ne mène le Front populaire que vers ses intérêts personnels, dénonce Mongi Rajoui. Les municipales ont été un échec. Nous estimons qu’il y a échec de la direction politique du Front, car dans les faits, il n’y a ni coordination, ni programme. »

« Au final, le pouvoir est entre les mains d’un nombre très limité de personnes. L’historique de tel ou tel dirigeant est censé justifier cette concentration des pouvoirs », regrette aussi Fathi Chamkhi. « Avant, on avait Bourguiba, le combattant suprême au-dessus des critiques, et maintenant on a aussi le militant suprême », ose-t-il encore. Pour lui, toute l’organisation est à revoir car la structure « étouffe les énergies ».

Vers une recomposition des groupes à l’ARP ?

Le bureau de l’Assemblée a cinq jours pour valider la démission des députés. Cette règle est censée éviter les incessants va-et-vient entre partis, une pratique si fréquente dans l’hémicycle qu’on la surnomme « tourisme parlementaire ». Les neuf élus concernés profitent de cet ultimatum pour réaffirmer leurs revendications au sein du Front. Tous ont signé un communiqué commun, mercredi 29 mai, appelant à dépasser la crise.

« Nous avons un petit espoir que cette démission créé un choc bénéfique auprès des militants, et qu’on trouve un compromis qui débloque la situation », confie Fathi Chamkhi. Le député espère par exemple que soit encore possible la mise en place d’un conseil central élargi, décisionnaire en lieu et place des seuls secrétaires généraux.

Cette crise risque de dégoûter encore plus les citoyens de la chose publique, et de contribuer à un taux d’abstention dramatiquement élevé

Mais si leur décision venait à se confirmer, le bloc du Front populaire, composé aujourd’hui de 15 membres, serait amené à être dissous, le quota minimum étant de sept députés. Les démissionnaires pourraient alors créer leur propre structure, comme cela s’est vu entre élus de Nidaa Tounes avec la formation de la Coalition nationale l’été dernier.

« Une telle décision risque de dégoûter encore plus les citoyens de la chose publique, et de contribuer à un taux d’abstention dramatiquement élevé, met en garde Riadh Ben Fadhl. Diviser le Front populaire risque aussi de renforcer les courants populistes et le vote antisystème », craint-il. S’il n’est pas favorable à cette scission, il partage comme d’autres l’appel à intégrer certaines données nouvelles dans les programmes à venir, comme l’ouverture à la société civile, la remise en question des procédures internes ou encore la prise de positions sociétales « claires » et « plus courageuses ».

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